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LXVIII JEAN REBOUL

pris ;voilà ce qu'il admirait avec autant de sincérité que d'enthousiasme. Puis, les sublimes élans du diplomate qui brisait sa carrière après l'assassinat de Vincennes , du ministre qui passait des rangs de l'opposition parmi les compagnons émus de l'exil, du républicain fantaisiste qui, le lendemain de Blaye, se faisait le défenseur sublime de Madame la Duchesse de Berry, ces actes si fiers , si courageux, si français , c'étaient là comme des ancres tenaces que le chantre des Marttjrs avait jetées dans les âmes chrétiennes et légitimistes. Il y avait , à son égard , bien des tempêtes dans l'admiration et dans l'amour. Mais après le doute et l'orage , le ciel redevenait serein, et l'on excusait tout le passé dans la contemplation muette du présent. — N'est-ce pas ainsi qu'il faut apprécier ce maître incomparable dont M. Villemain a dit, avec tant de justesse et d'élégance, « qu'il a ramené la littérature à la religion , la religion à l'esprit de liberté », et que « sa perte, au milieu des inquiétudes de 1848, fut un adieuàde grandes choses»! Le poète nimois , du moins , fut de ceux qui ne cessèrent jamais d'admirer et d'aimer Chateaubriand, et c'est ce qui nous explique le ton que prenait celui-ci dans ses lettres à son ami, le boulanger. N'en citons que deux, l'une du milieu, l'autre de la fin de leurs relations: elles diront , mieux que nous ne saurions le faire, ce qu'ils s'estimaient l'un l'autre , et comment ils se jugeaient.

JEAN REBOlL. LXIX

Paris, 21 janvier 1843.

<t II y a trois semaines environ, Monsieur, que M. Poujoulat m'apporta les trop beaux vers que vous avez bien voulu m'adresser.

« J'aurais voulu vous remercier sur-le-champ ; mais les douleurs rhumatismales , qui m'assiègent et qui m'empochent toujours d'écrire de ma propre main , me mirent dans l'impossibilité de remplir un devoir d'admiration , d'amitié et de reconnaissance. M. Poujoulat a fait depuis imprimer vos vers: je m'y serais opposé par modestie si j'avais été le maître. Vous auriez perdu de la gloire que vous retrouverez facilement, moi j'y aurais gagné l'oubli et le silence auxquels j'aspire : le bruit importune, quand on va mourir, et dans la chambre d'un malade il faut marcher sur la pointe du pied : or, vous. Monsieur, vous ne pouvez pas faire un pas sans qu'on l'entende. Consolez-moi de votre renommée, et recevez avec indulgence les plaintes de mon amitié. Chateaubriand *.

1 Voici comment M. Poujouiat, bon cl Adèle ami de Reboni , lui laconlail, le 1 janvier 18^3, son entrevue avec IMlluslre vieillard.

« Econen, près Paris, 7 janvier 1843.

• Monsieur et cher couipatriole,

« Je suis allé hier à Paris, pour remettre à M. de Chateaubriand le poétique et beau message dont vous m'aviez cliargi'. Vous savez sou décour;igcinont immense et sa persistance h vouloir s'exiler tout vivant encoie chez les morts; j'ai osé lui faire enlendre d'abord ù

LXX JEAN REBOUL

Au sujet de la môme pièce , publiée cette fois dans les Poésies nouvelles ^ Chateaubriand écrivait encore à Reboul :

Paris, 6 juiulSae.

« Je ne suis point « le vieux Cid », mon illustre ami ; « je ne suis qu'un chrétien qui s'en va * en vous laissant « le champ de bataille ; descendez-y ; vous y gagnerez « la victoire et vous viendrez après me rejoindre. Vous € me rappellerez des chants que j'ai déjà oubliés.

« Adieu , priez pour votre vieil ami ! »

ce sujet quelques paroles de vif regret: « C'est fini , c'est fiui , » m'at-il répondu; mais, a-t-il ajouté en me montrant du doigt voire épîlre que je tenais à la main, je serai"? charmt' de voir ce que font les modernes. » — o Ce sont les anciens qui ont écrit cette épître , » « ai-je alors rt^pliqué, et vous allez entendre des vers, beaux comme les vers de Coruvîille ». « Tant mieux, lant mieux, a-t-il ajouté; cet admirable lleboul! c'est un saint! » « et je lui ai lu cette pièce où vous peignez si éloquemiiient les misères contemporaines et où vous invitez avec tant d'àme et de grandeur l'illustre écrivain à reparaître à la tète de son parti , ne fût-ce que pour lui donner l'accolade des adieux. Je l'ai remué, touclié jusqu'aux larmes avec voire poésie, et sa vive émotion a été pour moi un spectacle qui ne sortira

jamais de mon souvenir »

1 La soif de « s'en aller » f;iisait quelquefois trouver à Chaleaubriand des expressions bien poétiques. — En réunissant Irois fragments du 18 janvier 18û'2 , du 18 jansier 18iia . et du 3 février 18^5 , nous formons cette phrase d'une si profonde mélancolie ; Agréez

les vœux d'un chrétien qui n'a Jamais trahi ses frères Je remercie

Dieu qui m'appelle. Malheureusement, je ne crois pas à nu meilleur avenir pour le monde ici-bas; mais quand on est chrétien sincère , on se console. Je m'enveloppe dans mes années; leur nombre est grand , et pourtant elles sont légères J'ai rempli ma vie , je u'ai

JEAN RKBOUL. LXXI

Nous ferions de notre notice un volume , si nous rapportions ici les lettres de M. Berrycr, du Marquis de Brézé * , de tous les hommes enfin du parti légitimiste avec les([uels Reboul l'ut en relation et en communauté parfaite d'idées. Il serait intéressant de voir aussi connuent notre grand poète traitait avec ceux qui ne partageaient pas ses convictions et comment , à leur tour, les esprits éminents des divers partis honoraient , dans ce boulanger de génie , la loyauté dii caractère et l'inébranlable fidélité des sentiments. M. Guizot , cet autre nimois que la France Catholique elle-même remercie du noble exemple qu'il donne en consacrant ses vieux jours à défendre, comme il le sait, les bases du Christianisme attaqué, M. Guizot estimait profondément Reboul. Les passions politiques n'ont jamais qu'un temps et c'est pendant ce temps que les hommes se séparent. A mesure que les années

pins qu'à in'ea aller. Chrétien, j'espère en Dieu, et c'est ma seuJe espérance. A mon âge, on ne tient plus aux choses du monde; tout s'elTace. Je nie lais en vous aimant et en vous admirant. » — Une antre fois, le grand honmie avait écrit à noire compalriole :

« Je suis accablé do mes Mémoires que je voudrais achever cetle année. Les années sont à ma suite et me marchent sur les talons. Je uïets de la conscience à dire à l'avenir , ce que personne ne lui dira que moi. Mon ambition serait de devenir roi d'Arles: ne ponrriez-vons pas arranger cela? je serais auprès devons... »

1 Ueboul . en 1836, avait dédié sa Pièce .lux- Poètes chrétiens, :\h courageux orateur dont le fils honore aujourd'hui le siège épiscopal do lUonlins.

LXXH JEAN REBOUL.

s'écoulent , les opinions refroidies rendent au jugement toute sa liberté ; le calme impartial de la postérité commence en deçà même de la tombe et Ton apprend parfois à considérer ses adversaires plus qu'on n'avait fait ses conseillers ou ses partisans.

Nous avons longuement tracé Thistoire des sentiments royalistes de Reboul ; nous en avons étudié l'origine, le développement , et nous avons taché de faire ainsi toucher du doigt la pierre angulaire qui portait tout l'édifice moral du caractère de notre grand poète. C'était l'un de ces derniers fidèles dont le dévouement désintéressé commande un si légitime respect.

Mais c'est une pauvre avance pour les mœurs et pour la vertu que de simples quaUtés humaines , si grandes qu'on les suppose. De tous côtés , nous entendons aujourd'hui répéter à nos oreilles ces cris : l'Église libre dans l'État libre , la séparation absolue du temporel et du spirituel , etc. ! N'y a-t-il pas dans toutes ces maximes nouvelles , à côté de quelques éléments de vérité qu'il faudrait trier comme on fait des paillettes d'or dans le lit d'un torrent , n'y a-t-il pas un mélange déplorable d'erreurs et d'illusions ? et l'une des plus dangereuses , ne serait-elle pas de penser que l'État ne

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