‹ Dernières poésiesChapitre 70 sur 91 · ÉPITRE A. M. M · texte numérisé non relu

ÉPITRE A. M. M

Non, cette égalité , qu'on érige en doctrine ,

Ce n'est point dans le Christ qu'elle a son origine ;

lie père en est Satan , prince des envieux.

On donne à l'Evangile un sens fallacieux.

Ami que je combats et que pourtant j'estime ,

Ces rêves sont pour loi la vérité sublime,

Je le sais ; et ton cœur , adoptant le niveau , Croit voir sur les petits lever un jour nouveau. Aussi je ne viens point accuser ta droiture , Mais à ta bonne foi dévoiler l'imposture Qui surprit ta raison d'une fausse équité. Juge si , dans ces vers , je dis la vérité.

'Il

L'orgueil offre souvent un singulier problème : Il se croit généreux , en se servant lui-même ; Mais , si nous regardons dans le fond de leur cœur La libre qui les rend complices de l'erreur , Ce n'est que le désir de commander aux autres Qui de cette utopie enfante les apôtres. Le bien mal réparti les afflige ici-bas : Ils jettent l'anathème aux trésors qu'ils n'ont pas. Après en avoir fait l'expérience amère , Peuvent-ils , entre nous , croire à cette chimère ? Le bon sens rougirait de se prendre avec eux ;

DU SYSTfCMK Kr.AI.ITAlUK. a i3

Se taire cependant deviendrait dan^a^reux.

Lorsque l'ambition les flatte et les conseille ,

Les ventres affamés ne sont pas sans oreille.

Promettant de guérir d'inguérissables maux,

L'absurde a trop souvent dressé des échafauds.

Si pour eux la raison est la règle suprême ,

Kh! bien soit, raisonnons et discutons leur tbème.

Quel monument , du jom* où le monde naquit ,

Durable , sur leur plan a-t-il été construit ?

Quelle Heur, quel soleil et quelle créature

Ont la même splendeur et la même mesure ?

Écrit comme une loi de la divinité ,

Le mode hiérarchique est dans l'immensité.

Qu'il contrarie ou non la superbe ou l'envie ,

C'est à ce prix qu'il faut payer l'ordre et la vie.

Que faire contre un joug où le ciel nous soumet?

L'obélisque ne peut avoir qu'un seul sommet.

Si nous devons subir l'action souveraine ,

L'amour ne vaut-il pas cent fois mieux que la haine ?

Et si , pour vivre en paix , il n'est que ce moyen

Pourquoi du révolté faire un bon citoyen ,

Et jusques à l'abus prêcher l'indépendance,

'l'i.] DU SYSTÈMK ÉGAIJTAIRE,

Quand le monde s'en va faute d'obéissance ?*

Va (jue, grâce aux affronts faits à l'autorité ^

Le despotisme est presque une nécessité?

L'orgueil peut remonter le rocher de Sisyphe ,

FiQurnérer les torts du prince et du pontife :

Sans ces deux grands appuis , il ne peut rien fonder.

Quel homme, au nom de l'homme, a-t-il pu commander?

Il faut que , pour nous faire à quelque discipline ,

Dieu domine toujours celui qui nous domine.

L'homme à l'homme est semblable, etpointdu tout égaL

Maudit soit le sophiste et son venin fatal !

Ces vérités étaient au peuple familières ;

Il a fallu la nuit de toutes nos lumières

Afin que son bon sens , qu'on pouvait invoquer ,

Ait cessé de les croire et de les pratiquer.

Et, s'il nous faut juger la doctrine par l'homme Et l'œuvre par la foi , chacun de nous voit comme

DU SYSTÈME ÉCALITAinE. a'^r)

Des débris d'un naufrage ils savent profiler ! Pauvres, sur TAvcnlin ils sont prôts à monter ; Mais , lorsqu'à leur profit ils ont joué leur rôle , Le philanthrope change et dément sa parole. Oh! combien j'en ai vu d'honnête? citoyens , Qui détestaient plutôt les moines que leurs biens , Kngraissés des trésors enlevés à l'Église , Délaisser à leur seuil le pauvre sans chemise ; Kt , dans l'avare instinct du nouveau possesseur , Refuser cet épi que l'on doit au glaneur ! Les riches ne sont plus ceux qu'ils aiment à mordre ; Les voilà désormais ardents amis de l'ordre. Convertis à César , on voit tous ces Brutus De la liberté seule invectiver l'abus , Par la mort ou l'exil punir la multitude Dont les cris affamés troublent leur quiétude. Comblés de tous les biens , dans leur satiété Ils n'ont plus d'appétit que pour leur vanité , Et cèdent la plupart à ce désir comique De vouloir s'allier à quelque race antique , D'avoir des petits-fîls qui seront des marquis , En payant tout cela par des biens mal acquis.

Oui , rayant mille fois tournée en ridicule , L'austère démocrate aime la particule.

Du rire de Nicole il se moque à son tour , Et sort enfagoté dans un habit de cour. Il singe , avec les gens de petite naissance , Cette civilité pleine d'impertinence Que quelques hobereaux , contre toute raison , Croient être de bon goût et de bonne maison.

Pour de pareils Jourdains pourra-t-on jamais croire Qu'un peuple ait renié sa glorieuse histoire ; Mis , pendant soixante ans , l'Europe dans l'effroi Et payé leurs galons de la tête d'un roi ? Et que devient l'État , avec cette milice Remplissant le sénat et les cours de justice , Exigeant des vertus qu'ils n'ont su que trahir? Comment à leurs décrets pourra-t-on obéir ? Je hais les lieux communs d'une aveugle colère ;

DU SYSTÈME EGALITAIUE. ii;

Je sais que chaque époque a sa part de misère ; Je ne bhime point ceux qui peuvent s'amender : Un repentir sincère a droit de commander. Mais la fourbe, sur l'or et les honneurs perchée , Trouble la conscience au devoir attachée. Je n'ai pour le passé point de regret non plus: Trop de bons éléments s'y trouvaient corrompus. Toute chose en durant s'use et change de forme , Et Tabus renaissant appelle la réforme.

Les seigneurs libertins demandant à grands cris La pièce où Figaro les couvrait de mépris ; Le sophiste échappant aux rets de la justice , Grâce à quelque ministre en secret son complice ; Les soupers de d'Holbach , où l'amour et le vin Faisaient du Dieu vivant le bouffon du festin; Comtesses raffolant des plus folles chimères , Et consultant Rousseau sur le devoir des mères ; Abbés dans les salons débitant des bons mots , Quand l'autel sous la sape exhalait des sanglots : Tout ce monde jugé , dont le triste délire , Au moment de sa fin, ne trouvait que le rire , S'il revenait jamais , me conviendrait fort peu.

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Pour un siècle pareil je n'ai jamais pris feu ;

Mais je n'aime pas mieux les dieux qu'il a fait naître »

Olympe dont Mercure est le souverain maître :

Ces trafiquants de mots , ces affreux charlatans ,

Docteurs en droit public et prophètes du temps ,

Qui , sous le bon plaisir servi par la police ,

Trouvent quatre-vingt-neuf en parfait exercice ;

Et sur de vieux curés qui ne leur disent rien

Font acte de courage et de bon citoyen.

Que de cruels colons , formés en république ,

Étendent le cancer de l'esclavage antique ;

Qu'un peuple tout entier , sur son propre terroir ,

Expire par la faim et par le désespoir ;

Que la mort , à Cayenne , en silence moissonne ,

Nul bruit accusateur ne sort de leur trombonne ;

Mais à pleine poitrine on les entend crier

Pour de pauvres martyrs repus jusqu'au gosier ,

Et dont ils ont souvent partagé la pâture

Au banquet de la bourse et de la fourniture.

Ah ! ce qui me confond et me met en courroux ,

C'est qu'ils trouvent encor des dupes parmi nous.

Aujourd'hui, j'ai voulu te les faire connaître;

DU SYSTKME É(;ALlTAmK. 2iy

Tu vas, dans ta candeur, t'en affliger peut-être. Je n'en conclus pas moins à demander pour toi Des autels et des dieux plus dignes de ta foi.

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