‹ Dernières poésiesChapitre 75 sur 91 · REVUE DÉ LA VIIXE DE NIMRS EN · texte numérisé non relu

REVUE DÉ LA VIIXE DE NIMRS EN

Fais réparer ce sol , complice desiléaux.

Dont l'inégalité garde les flaques d'eaux ;

Mais renonce au caillou , véritable torture ,

Qu'on soupçonne inventé par quelque pédicure.

On songe au macadam ; mais j'aimerais mieux voir

L'asphalte remplacer l'argile du trottoir ,

Argile qu'on défonce en la saison humide

Pour doter les piétons d'un mortier plus liquide ,

Tous les ans , — c'est l'usage antique et solennel.

Le fait est inouï , mais je fais un appel

A ceux qui , comme moi n'ayant pas de voiture ,

Vont dans le tilburv de « monsieur de Chaussure ». *

Puis , ce sera le tour de ces restes romains ,

De la ville moderne illustres parchemins ;

Il faut , contre le temps qui marche et qui les mine ,

Retarder tant qu'on peut leur complète ruine.

* Expression nimoisc.

REVL'E DE LA VILLE DE NIMES EN l854. '2\[}

Un indigne abandon laisse tout à vau-l'eau ; L'auguste aniphithéàlre est un grand Ilamhuteau. On voit mônio , en dehors de nos fûtes publiques , Un peuple très-peu sain inonder les portiques. L'agent municipal a peine à tenir loin Le passant qu'aiguillonne un importun besoin. Qui n'a vu ce brave homme, ardent à son service , Rôder comme un cerbère autour de l'édifice, Kt , dans son désespoir, menacer du bâlon Le délinquant, surpris à son dernier bouton? Que désormais le fer ou la fonte protège Le colosse sacré contre un tel sacrilège ! Il faut , il faut surtout que, dans Tintérieur, L'architecte promène un regard scrutateur. Le ciment en poussière est réduit par la pluie; Le gradin sous son poids sent la voûte qui plie; Le vivace figuier plonge dans les parois Sa racine , qui fend la pierre de ses doigts. Quand le vent y gémit , quand la chouette y pleure , Que de fois, en rentrant, le soir, dans ma demeure, N'ai-je pas entendu de ces éboulements Qui sont pour nos consuls des avertissements ,

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Et présagent le jour où , funèbre vestale, La mort peut consterner la fête triomphale?

Une autre urgence encor : ce bijou précieux , * Basilique , forum , temple mystérieux , Dont nul savant n'a pu définir la nature , En jardin suspendu change sa couverture. Chaque tuile a sa plante ; et la chaude saison Brûle , sans l'extirper, la dartre de gazon. Que la truelle , allant de rigole en rigole , Lui fasse , comme on dit , « la toilette espagnole ».

• La Maison-Carre^e,

REVUE DE LA VILLF- DK MMlîS EN l854. af) I

Mais , puisque nous voilà devant ce niuséuni ,

Objet de tant d'écrits , de tant de Te Deum ,

Je voudrais qu'il subît quelques métamorphoses.

Un muséum n'est fait que pour les belles choses ;

Il doit être interdit au bric-à-brac grossier.

Aux Mécènes du cru ne va pas te fier.

De tout autre marché le marché d'art diffère;

On donne toujours trop d'une chose ordinaire.

Je désire , en un mot , aux yeux de tout venant

Uendre le contenu digne du contenant ,

Et montrer, en n'ouvrant la porte qu'à des maîtres,

Que les (ils sont en tout dignes de leurs ancêtres.

sSa HEVUE DE LA VILLE DE NIMES EN l854.

Si ia veux, de ce pas nous irons visiter Le Jardin qu'on s'obstine à ne point fréquenter , Trop rapproché qu'il est peut-être de la ville ; Car un peu de fatigue au bonheur est utile. 4c ne sais quoi nous fait remettre au lendemain Le facile plaisir que l'on a sous la main. Il faut, là, remonter à des temps séculaires Pour savoir si l'on a réparé quelques pierres , Si jamais le vernis passa sur le contour De ces grilles où règne un air de Pompadour ; Tant la tôle ou le fer ont amassé de rouille , Depuis que la rosée ou l'averse les mouille ! Aussi tout dégringole et tout est ruiné ; Les vases sont fendus , les déesses sans nez ; Pan, manchot, a perdu sa flûte bocagère; Le sein de la Diane est rongé par le lierre ; Et les groupes joufflus de ses jeunes amours ♦

HEVUE I)h LA VILLE DE NIMKS EN l854. 255

Parla mousse couverts , semblent de petits ours. On laisse des canaux souiller les ondes pures De débris de vieux pots et de vieilles chaussures ; Même on y voit parfois flotter , la corde au cou , Le cadavre d'un chien ou celui d'un matou. Les perrons en débris voient s'en aller leurs dalles. On croirait le Nymphée encor sous les Vandales ; C'est au point que souvent on demande au gardien Si l'ouvrage est moderne, ou bien s'il est ancien. Ici., plus qu'autre part , si toujours on diffère , Au lieu de réparer , il faudra tout refaire.

Vin

On devra supprimer au plus tôt ce lavoir, * En été plein de vase et dégoûtant à voir , Ce produit saugrenu d'un conseil imbécile ,

• Ce lavoir vient d'ôtre supprime pour faire place au square clé' eant dessind par Ml, II. ROvoih

254 REVUE DE LA VILLE DE NIMES EN, l854.

Qui met une barrière à notre tour de ville. Ce projet ne saurait déplaire qu'aux Courbets Qui viennent s'accouder , au baut des parapets , Pour ouïr des gros mots, et voir, dans tout leur lustre, Des mollets féminins arrondis en balustre.

Au bout du Petit-Cours , une île de maisons

Où Ton vend de vieux iracs, débris de garnisons ,

Où l'on ferre au dehors quelque vieil attelage ,

Donne à ce boulevard un aspect de village.

Il faudra quelque jour, si l'on a de l'argent ,

Acheter tout entier ce quartier indigent ,

Le raser jusqu'au sol, et puis mettre aux enchères

Un terrain qui serait repeuplé par Feucbères;

Ou bien , en le laissant ouvert de toutes parts ,

Qu'on en fasse une annexe à notre Champ de Mars ;

Voisin de la caserne, il serait fort propice ,

A passer la revue ou dresser la milice.

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11 est des carrefours , au cœur de la cite,

Qui jamais du soleil n'ont connu la clarté.

Des lépreuses maisons les façades ventrues

Menacent les passants engagés dans ces rues.

Là , le haillon empreint de Toubli du moutard

Décore la fenêtre et pend en étendard.

La nuit y peint le sol d'arabesques étranges ;

De tant de poésie Hugo serait aux anges !

Chacun a sa manière et pense à sa façon ;

Moi , j'aimerais mieux voir la sape du maçon ,

Dans le pâté moisi de ces vieilles masures.

Pratiquer sans pitié de larges ouvertures.

Horreur du locataire et miné des souris ,

Le vieux Nimcs ne peut se sauver qu'à ce prix.

On dit que , sans toucher aux caisses communales ,

On accomplit ailleurs ces œuvres capitales ;

Que , pour le bien public aventurant son or,

a56 nEVUE de la ville de kimes en i85/1.

Plus d'un bon financier y doubla son trésor. , Sans vouloir rien ici trancher à l'étourdie , C'est encore un projet qu'il faut qu'on étudie.

Tu connais ce vieux cloître aux vivres consacré , * Où Mars en casque à mèche et servant d'Honoré ** A fait son magasin et son laboratoire , Et prépare le pain gagné par la victoire. Cet humble bâtiment , privé de tout décor , A l'air d'un tourlourou dans im état-major : Afin que son aspect cesse de faire tache , Il faudrait lui donner épinards et panache, C'est-à-dire piliers , portiques et fronton , Ainsi qu'en sont pourvus ses voisins de haut ton.

* La Manuteiltioa militaire, ëtablle dans raucien couvciil de» Capucins.

** S. Honoré , patron des mitrûnsi

UEVUE DE LA VILLE OE NIMES EN l854. af;

Xlï

Ouvrant à rétraiigcr le seuil de l'Esplanade ,

Je voudrais voir , au bout de chaque balustrade ,

Deux sphinx qui montreraient, sur leurs croupes assiî

Uu'un souvenir d'Egypte est dans noire pays :

Avec notre écusson en bronze sur leur base ,

La conquête du Nil se lirait sans emphase.

Cela ne serait point un banal ornement;

Ce serait notre histoire écrite en monument.

Ce sphinx compléterait la place sans rivale ,

Qui donne à notre ville un air de capitale.

xm

Je voudrais te donner quelques autres avis, Mais j'ai peur de changer cette épître en devis. Cependant souffre encore ici que je t'indique

î>58 Revue de i.a ville de nîmes en iSS.'f.

Vn abus déjà vieux et qui devient chronique.

Pour donner large espace au vieux cirque romain ,

On avait chèrement déblayé le terrain.

Je le revois masqué, mais d'une autre manière :

Les maisons sont de bois , au lieu d*ètre de pierre.

Sur cette même place en proie au baladin ,

Je tolère les jeux qui barrent le chemin ;

Mais je n'y puis souffrir celui de l'arbalète ,

Dont la balle vous fait une bosse à la tête ,

Au lieu d'aller toucher le grenadier au cœur

Qui proclame en tombant le numéro vainqueur.

Au bout de l'avenue , où le chemin de fer Débarque ses convois avec un bruit d'enfer , Chaque fois que le ciel laisse choir un orage , La fange au voyageur vient barrer le passage. C'est parfois un marais d'où montent des brouillards ;

REVUE DE LA VILLE DE NIMES EN 1854- sfuj

On prétend qu'en hiver on y chasse aux canards!...

Mais, laissant de côté toute plaisanterie.

Le quartier est afl'reux , grâce à notre incurie.

Pour trouver l'omnihus , les filles d'Albion

Ne sauraient préserver les bords de leur jupon ,

Sans montrer , au milieu d'une place publique ,

Ce que cache au regard la pudeur britannique.

J'ai peur que leurs maris , qui commandent partout ,

Ne vous forcent un jour d'y construire un égout.

Il faut les prévenir; leur superbe caprice

Agit souvent ailleurs avec moins de justice.

Quand l'eau ne manque pas , fais munir d'arrosoirs Les balayeurs semés le long de nos trottoirs ; Ils ne font que changer la poussière de place; On la soulève à flots , notre habit la ramasse. Tu défendrais par là l'intérêt du fermier Quijlaisse par chacun emporter son fumier;

•^()0 REVUE DE LA VILLE DE NIMES ENl854.

Mais, de brosseur chez moi remplissant seul l'office, Je suis las , pour ma part, d'un pareil bénéfice.

Si l'on pouvait saisir les délits clandestins , Je te dénoncerais ces horribles f^amins Dont les bandes, la nuit, en parcourant les rues , Charbonnent nos maisons de choses incongrues ; Hiérogramme impur, que l'œil des polissons Épelle cent fois mieux que nos Champollions. Le guet s'attirerait des concerts de louange , S'il pouvait empoigner mi de ces Michel-Ange,

Poète , diras-tu , vous exigez beaucoup ;

On ne fait pas ainsi les choses d'un seul coup.

REVUE DE LA VILLE DE NIMES EN l854. 2«)l

V(3us tombez dans l'excès que vous blâmiez vous-même.

Non , je ne fus jamais partisan de l'extrême ;

Kt je ne pense point, voyageur emporté ,

Que, quand il ne court pas, le monde est arrêté.

J'ai vu fonctionner le progrès à la diable ,

Kt crois qu'en tout, le temps est chose indispensable.

On ne t'impose pas un résultat prochain. Il iaut , par portion , défricher le terrain , Faire avec les besoins concorder la dépense , Et la tâche n'est point si facile qu'on pense. Serait-ce pour le bien, on n'est jamais absous De venir trop souvent s'attaquer aux gros sous. Nons sommes , je le sais , d'une humeur regrettable : On voudrait, sans payer, jouir du confortable. Nous avons des désirs qui sont exorbitants , Et les petits budgets sont déjà du vieux temps. Mais plus nous les voyons grossir, plus il importe IVètre sobre en crédits d'une certaine sorte. Une grande cité doit quelque chose à l'art, Mais on donne au théâtre une trop large part. Trop souvent, pour flatter l'appétit populaire Du produit graveleux d'un gamin littéraire ,

•2()2 REVUE DE LA VILLE DE NIMES EN .l854.

Pour un ténor sans âme et dont le jeu banal Fait d'un drame émouvant un concert glacial , Que ce soit pour l'acteur ou bien pour Tauditoire, L'argent que l'on prodigue est fort peu méritoire.

XVIÏI

Poète rancuneux , trêve à tous ces mépris !

Car, entre nous , on voit que c'est un parti pris.

Sans trouver rien de bon, c'est trop longtemps médire.

Et vos conseils ne sont que des conseils pour rire.

Je proteste , Pérouse. En loyal citoyen ,

J'aime à le signaler , quand je trouve le bien.

J(î commence par rendre un légitime hommage

A ces travaux donnés en des jours de chômage ,

Qui firent d'un rocher aride et sans gazon

Cet Éden sinueux , vert en toute saison ,

Au lieu de la gothique et puante lanterne ,

Ne donnant qu'à regret une lumière terne ;

Je rends grâce à l'édile éclairant la cité

De ce gaz qu'on dirait au soleil emprunté ;

IIEVL'E DE LA VILLE DE NIMES EN lSi).\, iO-'j

Uui , pour un Dieu n'ayant qu'une pauvre clijipclle , Fit cette basilicpic et si vaste et si belle, Et , pour les décorer de cheCs-d'œuvre divins , Livra ses murs sacrés au pinceau des Flandrins; A celui qui , creusant des routes souterraines , Dans tous nos carrefours lit jaillir des fontaines ; Kt, voûtant sous nos pas de fétides canaux , Rendit l'air plus salubre à nos quartiers nouveaux ; Qui , pour les arrivants ouvrant cette avenue , Avec tant de bonheur mit notre ville en vue. lîien loin de le blâmer, j'applaudis bel et bien Au salutaire impôt qui pèse sur le chien. L'espèce pullulait ici plus qu'à Byzance; Nîmes semblait pour elle un pays de plaisance. Grâces à Dieu , la nuit , autour des restaurants , Plus de roquets galeux , de caniches errants , Qui, las de remuer l'aride balavure , Venaient à vos mollets chercher leur nourriture.

Tu vois que mon encens , quand il est mérité , Sait monter vers la main qui tient l'autorité.

2()4 UEYUE DE LA VILLE DE NIMES EN l854.

L'avenir, dans la tienne, est rempli d'espérance; .(e puis , dès aujourd'hui , louer de confiance, ('liez toi , l'amour du bien se marie au bon sens ; Fais-toi l'homme, pour nous, des intérêts pressants. Sans renier le beau, dote-nous de l'utile , Kt l'élu du pouvoir le sera de sa ville,

Kl c'est lorsque Sion n'a plus que des ruines , Quand sa joue est creuse de pleurs,

Que tu viens enfoncer la couronne d'épines Sur son front chargé de douleurs !

C'est lorsque ses enfants ont soif de la justice

Que, pour calmer leur sein brûlant,

Et de boue et de fiel tu remplis leur calice !

C'est quand, pour l'exil s'en allant , La triste monarchie, à force de déboires.

Tombe et quand nul ne la défend, Que tes ardents coursiers, clignes d'autres victoires ,

La foulent d'un pied triomphant !

Déplorable apostat , afin que l'on te croie

Mieux séparé de ton passé , Ton glaive plagiaire a mutilé la proie

Où déjà le tigre a passé.

Ah! d'autres Christs menteurs avaient joué ton rôle,

0 toi qui ne veux que du neuf!

Ton évangile est vieux : tu pilles la parole

De Robespierre et de Babeuf.

Leur voix, avant la tienne *, à la foule perverse

* « Après Février , le peuple eut une grande pensée : le lendemain du jour où il avait brûle le trône, il voulut brûler l'échafaud... On l'empêcha d'exécuter celle idée sublime. Eh bien! dans le premier article de la constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple : vous avez renversé le trône. Maintenant consacrez l'autre: renversez l'échafaud ». — (Voir , dans le Moniteur^ séance de l'Assemblée nationale conslituante du 15 septembre 18Zl8 , la discussion sur la peine de mort.)

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