LES HOTTES ME FOIN
dans nos mouchoirs de poche. La question d'aujourd'hui, malgré le train qu'on fait, n'est point Barodet. Elle est plus haute que lui. Elle est plus haute que tous les croquants démocratiques, que tous les polichinelles de parti sur la bosse desquels on flanque des étiquettes. Elle est plus haute même que cet accident d'une élection qui peut devenir une catastrophe...
La question pour nous est celle-ci, — et c'est l'argument le plus terrible et le plus à fond contre les républiques : — Y a-t-il quelque chose de plus révoltant et de plus dégoûtant, pour des esprits fiers et de nobles hommes, que ces systèmes de gouvernement où personne n'est pris pour sa valeur propre, mais où chacun peut être choisi malgré la valeur qu'il n'a pas? Oui! y a-t-il quelque chose de plus répugnant pour un homme qui se sent et qui a du sang généreux sous les ongles, qu'un état de choses où l'on met fastueusement sur le pavois le premier bonhomme à la Callot venu, comme le sin°e sur le dos du dauphin?... Et encore le dauphin ne savait pasqu'il eùl un singe sur son dos ; -il l'avait ramassé dans le flot comme un homme. Quand Louis XIV prit Chamillard, ce n'était point parce qu'il jouait bien au billard, comme l'a dit Voltaire, ce jour-là rédacteur du Charivari; c'est qu'il le
croyait un homme d'État; c'est qu'il se trompait comme le dauphin. Mais la Démocratie sait très bien que le grimacier qu'elle nous offre est un singe et qu'elle a affaire à un singe. Et elle ne se donne même pas la peine de mentir, la Démocratie. Elle dit cyniquement comme le Corsaire : <( Prenez mon singe! c'est plus commode qu'un homme. Un homme nous gênerait. » Ah ! ne vous y trompez pas ! telle est l'essence de la Démocratie ! Pour elle, les personnalités ne sont rien, parce qu'un jour elles peuvent être tout ! Un homme d'une grande personnalité est toujours odieux ou suspect à toute république. Ce qu'il lui faut, à ce gouvernement qui n'est que l'organisation de l'envie, ce sont des marionnettes qu'on puisse jeter au sac quand on en a cassé les fils, ce sont des fantoches, ce sont des Barodet. Le cardinal de Richelieu lui-même, à cet âge heureux du monde, ne balancerait pas Barodet.
Et ils se croient fiers, les républicains ! Ils peuvent être plus ou moins habiles, mais je leur interdis la fierté.
Je ne leur interdis pas le foin!
17 avril 1873.
LES
ÉLECTEURS BARODET À L'ODÉON
S'il ne s'agissait que du drame du Petit Marquis et de ses auteurs, je me tairais. Je ne suis plus un critique de théâtre. J'ai chanté cette chanson joyeuse. Il ne s'agit donc pas pour moi de Coppée l'élégiaque, à qui le sifflet, ce polisson de sifflet, a répondu . Il ne s'agit pas de M. Dartois, au nom dramatique, son compagnon... de sifflet dans cette galère du théâtre. Mais il s'agit du public que j'adore ; il s'agit du suffrage universel concentré dans le cirque bestial (car on y est livré aux bétes) d'une salle de spectacle ; il s'agit de bêtise populaire ; il s'agit des faiseurs de Barodet, appelés à juger des choses de l'esprit et s'en tirant comme des
choses politiques ! Eh bien, c'est mon affaire à moi! et comme dit le comte Almaviva, dans le Barbier de Séville, au vieu>: Bartholo, sur le ventre duquel il tape : « Bataille , c'est mon jeu ! »
Il a donc été, ô joie pour moi ! malgré ma sympathie personnelle pour Coppée, ce qu'il est toujours, le vieux Public, ce docteur Bartholo, Barbe-à-croc, Barque à l'eau, qui est encore le juge Bridoison par-dessus le marché ; qui est tout à la fois le tuteur et le juge, le tuteur trompé de toutes les pupilles qu'il croit charmantes, et le juge imbécile qui condamne toujours de travers et avec quel aplomb ! ce qu'il n'a pas compris, ce délicieux Public, aux sentiments niais, dont la cervelle est dans le cœur, contrairement aux hommes d'Etat qui ont, eux, le cœur dans la tète, disait Napoléon Ier, et qui s'est révolté tout à coup contre son Benjamin, parce que son drame n'était pas la mouillette qu'il aurait voulu tremper dans de vertueuses larmes.
Le sifflet de mercredi à l'Odéon doit donc s'appeler le Sifflet du cœur.
LES ÉLECTEURS BARODET A l'oDÉON 413
Le drame l'avait tout d'abord saisi cependant, le vieux bonhomme, le Prudhomme éternel! Il ne s'attendait point de la part de l'élégiaque qui s'appelle Coppée à un drame, de la donnée la plus virile, — si virile qu'elle en est audacieuse. Il s'était mis en fête. Il avait préparé ses vieilles bontés pour l'auteur sentimental du Passant, et il s'apprêtait à recommencer de sa voix de chantre ses brava ! /«■une homme. Mais l'homme qui a poussé tout à coup dans M. Coppée l'a contrarié. Il ê'est trouvé dégotté de son rôle de père noble et de protecteur du tout jeune homme auquel il voulait de sa lourde patte spatulée caresser la joue imberbe, mais à qui la barbe est, ma foi ! venue, et au troisième acte de ce drame sur lequel il ne comptait pas, et qui l'avait figé de son énergie, voilà que, sans dire gare, il s'est cabré comme un cheval dans son écurie; car même une rosse est capable de peur !
Il a donc eu peur, ce vieux Public, cet épicier qui veut s'attendrir pour s'amuser, mais qui hait l'énergie. L'idée de la pièce de MM. Coppée et Dartois l'a effaré. Pour moi, elle est superbe,
cette idée! Un homme de cœur à passions profondes s'est cru trompé par la femme qu'il a épousée par amour et qu'il a comblée de tous les dons de la vie. Il croit que le fils de cette femme n'est pas son fils, et dans la douleur de cette découverte, il a la force de se taire, de se masquer pendant vingt ans, et d'élever ce fils pour les ripailles futures de la plus monstrueuse vengeance. C'est un duc, lui, ce n'est pas un épicier, et il y a de l'aristocratie dans sa vengeance. Il ose se faire le corrupteur de ce fils qu'il hait. Il se dévoue à sa corruption. Il le suit partout, dans tous ces horribles mauvais lieux où l'homme laisse Min âme et finit par laisser sa chair. Il le pousse dans tous les bras et dans toutes les fanges. Il ne lui donne pas même le temps de respirer une gorgée d'air pur et de vertu. 11 le pourrit enfin sur le pied, de manière à ce qu'il puisse tomber par morceaux et qu'au dernier morceau de ce fils, tué et putréfié par toutes les passions qui tuent et qui putréfient, il dise, en le lui rapportant, à la mère : « Voilà le lils qui n'était pas de moi, et voilà ce que j'en ai l'ait ! » Certes! une telle donnée peut être affreuse ; mais, pour tout ce qui se sent de la flamme dramatique dans le ventre, elle est de la plus terrible beauté. Oueles jeunes auteurs n'aient pas été de taille à lutter