LE ROBESPIERRE DES HONNETES GENS
en attendant les Muets de l'action, aux bavarderies et aux mensonges de ces dentistes qu'on appelle des avocats !
Mais les Muets de l'action viendront. Barodet, qui triomphe aujourd'hui, est un de ces Muets qui n'ont pas besoin do, parler, mais qui agiront de manière à renfoncer la parole inutile dans le ventre épouvanté des avocats. M. ïhiers doit sentir que la sienne, si brillante qu'elle soit, sera vaincue par le pataquès révolutionnaire qu'il doit haïr autant que nous. Cette nomination de Barodet, trop bruyante pour qu'elle no croie pas être le glas du pouvoir de M. ïhiers, doit lui inspirer bien des mépris inquiets... Ah! certainement, il n'est pas Robespierre, M. ïhiers. Il n'en a pas l'affreux courage, ni cette netteté politique qui coupe tout, même les tètes, et qu'il aurait pu avoir, lui, sans être un Robespierre, le lendemain de la Commune battue, et sans autre glaive que le glaive de la justice. A ce lendemain, quand il pouvait tout, il a mieux aimé n'être que l'avocat qu'il fut toute sa vie, au risque d'être, comme Robespierre, distancé par les
Hébert du lendemain, — au risque d'un Tallien possible, qui n'aura même pas la peine de faire, comme l'autre, le geste de le poignarder !
Et c'est précisément pour cela que cet impuissant avocat d'Aix nous fait présentement souhaiter un autre Robespierre que l'avocat d'Arras. Ce serait celui des honnêtes gens. — Ce serait le dictateur d'une Convention conservatrice, et encore un dictateur armé ! Mme de Staël disait pour le diffamer, — et elle ne le diffamait pas autant qu'elle le croyait, la pauvre femme : — « Bonaparte est un Robespierre à cheval. »
Eh bien, c'est ce Robespierre-là qu'il nous faudrait !
2 mai 1873.
Eh bien, tout le monde est d'accord pour Tlieure et pour la première fois ! et on le répète assez à M. Thiers sur tous les tons ! Son gouvernement, qui, sous le nom malheureux, si cruellement compromis et compromettant de République, n'en est pas moins le gouvernement, l'ordre, la police, la dernière force sociale, — bien diminuée, oh ! certes ! bien diminuée, mais qui nous reste, —son, gouvernement est battu — honteusement, incapablement, — à plate couture ! Il a reçu du Barodet sur les deux joues. Il n'en a pas reçu un; il en a reçu sept. Excepté dans le Morbihan, cette vieille terre bretonne, qui nous a envoyé peut-être son dernier royaliste. — sa
dernière goutte de sang royaliste épuisé, — et qui ne recommencera probablement plus, — toutes les élections ont été au radicalisme absolu, à la commune, à la mort du pays, au partage !
Pendant que l'anarchique parti conservateur sybaritisait en province pendant ses vacances et faisait le beau sur les lauriers qu'il n'a pas cueillis, le parti du désordre, qui nous donne des leçons d'ordre et d'amitié, agissait à nous faire rentrer sous terre de honte si nous avions du cœur... La lice démocratique, de plus en plus féconde, mettait bas sept petits de plus ; car le Barodet, à présent qu'il a fait son bruit, n'est qu'un doguin comme les autres de l'affreuse ventrée. Et ce n'est pas fini. La chienne est pleine encore. D'autres élections se préparent. D'autres doguins sortiront de la bête inépuisable et menaçante. Tout le monde prévoit ce danger. Tout le monde le dit. Tout le monde le crie. Et vous verrez que personne ne fera rien pour le conjurer ! Car c'est le caractère de mitre temps — et e'est celui des sociétés qui sont perdues — que tout le monde dise stupidement et même spirituellement : « Le danger esl là! » et passe pour s'en aller à ses petites affaires : «Nous brûlerons demain! » et que ce soit là si certain qu'on se résigne à l'incendie.
Ah ! les populations imbéciles et entêtées qui s'en viennent rebâtir leurs maisons consumées dans la lave même qui les a englouties, sont certainement moins bêtes que nous !
Voyons ! est-ce fini, — avant la fin dernière ? — Mourrons-nous dans cette suprême bêtise?,.. Vous allez revenir à Versailles, conservateurs auxquels des destructeurs sont nés pendant votre absence, allez-vous nous donner encore le spectacle de vos désunions, de vos tiraillements, de vos batailles indécises comme vous, de vos arlequinades de nuances, qui finissent par n'être plus des couleurs du tout, de vos fusions, qui sont des fontes, de vos impossibilités d'être un, monarchistes inconséquents, sans unité, en face d'une République qui sait être une et qui vous frappe et vous accable de son unité ? Vous n'êtes pas tous des avocats, quoiqu'il y en ait beaucoup parmi vous... Vous ne jouez pas à l'équilibre entre les partis comme les pouvoirs personnels et titulaires. Vous n'êtes, vous, personne. Vous êtes une masse, — une chose collective et s;ms nom. Vous ne devez pas avoir peur de
cette responsabilité qu'acceptent seuls sans pâlir les grands hommes qui sont faits pour elle ! Vous n'avez pas celle-là à craindre. Vous pouvez avoir de la conscience sans avoir peur de la conscience que vous avez. Eh bien, conservateurs incohérents, resterez-vous dans votre incohérence séculaire ? Vous tuera-t-on derrière cette porte ?... Sous les coups de tampon qui viennent de vous frapper, ne vous ramasserez-vous pas ? Ne vous durcirez-vous pas? Ne ferez-vous pas le bloc stator de la résistance?... Ne ferez-vous pas, à vous tous, monarchistes, autoritaires, antirépublicains, quelque chose d'mt comme la République, qui ne devrait pas l'être si ses principes la gouvernaient au lieu de ses passions, et pour lutter contre l'unité de la République avec la puissance aussi de votre propre unité?...
Et si le danger que nous courons tous vous donnait cette force, ô Convention des conservateurs ! formez-vous en Montagne. Vous êtes encore la majorité. Combien de temps allez-vous l'être encore?... Ah ! puisqu'ils aiment les Montagnes, et qu'en politique ils les ont inventées, il faut leur en faire une, conservateurs, sous laquelle nous puissions les écraser, quoiqu'ils ne soient pas des Titans, ces nabots delaDémocratie !
Et M. Thiers vous laissera faire, je n'en doute
pas. Il est trop habile pour ne pas sentir à présent que sa position est minée. Il sait que tout le peloton de la finesse est dévidé. Il doit être avec vous, conservateurs ! S'il ne s'y met pas, emportez -le dans vos bras monarchiques et sauvez-le de la République vraie qui va mettre le pied sur lui et sur sa République artificielle ! Mais je ne crois point qu'il vous résiste. Il a trop de l'homme politique pour ignorer où est la force, et quel service, à un certain jour et à une certaine heure, elle peut rendre à un pauvre pouvoir embarrassé.
Dans tous les cas, conservateurs, vous aurez sauvé la patrie !
Si vous sauvez, par-dessus le marché, M. Thiers, tant mieux! A ce prix, j'accepte le salut de cet homme qui aurait pu faire tant pour nous et qui ne l'a pas fait. A ce prix, certes ! je ne m'y opposerai pas.
4 mai 1873.
Il n'y a plus de Dames Je la Cour ; mais il y a encore des Dames de la Halle. En cet odieux temps de la République, c'est tout ce qui nous reste de la vieille monarchie, des vieilles mœurs et de la vieille société française.
Avec le torrent des mœurs nouvelles qui engloutit et efface tout, on les oublierait, mais il y a des jours où elles se révèlent. La semaine dernière, elles se sont révélées. Il s'agissait de leur curé qui venait de mourir, — ce vertueux M. Simon, curé de Saint-Eustache, qu'elles avaient sauvé deux fois du fusil des assassins, pendant la Commune. Encore des jours où elles s'étaient révélées ! et vaillamment révélées ! Elles adoraient cet admirable curé qui avait le bon-
1 i4 DERNIÈRES POLÉMIQUES
heur de les avoir dans sa paroisse ; aussi, désolées de sa mort, mais reconnaissantes de sa vie, elles ont accablé ses saints restes des plus belles fleurs de leur Halle, tout le temps qu'a duré l'exposition de son corps, selon la coutume des curés de Paris. Elles l'ont traité, ce bon et noble curé, comme autrefois elles traitaient le Roi et la Reine de France ; car autrefois, aux grandes fêtes françaises, il était d'usage qu'elles offrissent au Roi et à la Reine les plus belles Heurs de leur monarchie.
Elles y ont mis un luxe de princesses, renouvelant chaque jour les superbes fleurs dont elles paraient la chapelle ardente de ce Roi de leurs cœurs, — de ce curé qui, de tous les Rois qu'elles aimèrent, est le seul qui leur fut resté !
Car elles aiment les Rois, elles les ont toujours aimés, les Dames de la Halle. Elles ne furent jamais, elles, des républicaines. Ce n'est pas dans les rangs de ces femmes à la vertu et aux cœurs robustes comme leurs bras, qu'on eût trouvé d'impudiques Déesses de la Liberté <>u d immondes Déesses de la Raison, à planter, nues, sur
un char ou sur un autel. Parmi les Dames de la Halle, le royalisme est de tradition et de tradition séculaire. Pendant tout le temps que Louis XVI resta emprisonné au Temple, elles ne manquèrent jamais à lui envoyer, tous les jours, leurs fruits les plus magnifiques et les plus chers, et elles imposaient tellement aux républicains, ces femmes qui étaient l'honneur du peuple, après tout, et que, pour cette raison, il fallait respecter, qu'on n'intercepta pas une seule fois les fruits offerts au tyran par de telles esclaves...
Et ne vous méprenez pas, cependant ! C'est la Royauté encore plus que les Rois qu'elles aiment.
Quand l'Empereur fit finir du vent de son épée les brailleries de cette Révolution qui se coucha à plat-ventre à ses pieds et s'essuya, à ses bottes, de la fange et du sang dont elle était souillée, les Dames de la Halle furent à l'Empereur Napoléon Ior ce qu'elles avaient été à Louis XIV. Bonaparte ou Bourbon signifie pour elles la tradition, la monarchie, la vieille forme sociale à laquelle elles n'entendent pas renoncer ; car elles sont les filles de leurs mères. Or, leurs mères étaient, à certains jours, les commères du Roi de France, et c'est là un titre auquel de vraies Françaises, comme elles, ne pourront volontairement renoncer jamais.
Le temps le leur a pris, ce titre charmant, tout plein de la bonhomie des vieux âges, mais elles espèrent parbleu! bien, j'en suis sur, que le temps le leur rapportera. Je l'espère autant pour elles que pour moi, qui crois que la France ne peut être qu'une monarchie, et où tout est impossible, excepté cela. Pour ma part, je les ai toujours aimées, ces braves commères du Roi de France, ces poissardes, comme on les nommait autrefois avec amitié ; car c'est depuis que la Démocratie fait sa tête, comme elles diraient gaiement, que cette expression familière est devenue une injure. Je les aime même tellement que le jour où l'Empereur Napoléon III épousa mademoiselle Eugénie de Montijo, j'entendis plusieurs fois des hommes politiques, audacieusement démocrates, affirmer qu'il aurait dû plutôt, puisqu'il n'épousait pas la fille d'une tète couronnée, épouser une belle fille du peuple, choisie parmi ces filles saines, pures et fortes, des Halles de Paris, et j'avoue que cette idée, tout audacieuse qu'elle fût, ne me déplaisait pas... Les commères du Roi pouvaient bien devenir femmes de Roi. C'était
hardi et fier. Pierre le Grand épousa bien une fille du peuple, qui devint presque aussi grande que lui. Le doge épousait la mer Adriatique ; l'Empereur eût épousé la France dans une des plus simples filles de son peuple. Cela l'eût peutêtre changée, cette France plus orageuse et plus perfide que la mer ! Elle aurait peut-être repris, au cœur de cette fille du peuple, qui eût été sa fille, cet amour de la Royauté qu'elle n'a plus dans son cœur, et lui serait redevenue fidèle!
Et de fait, s'il y a encore quelque part, dans cette France perdue, un fort sentiment traditionnel pour la grandeur et l'honneur de ce pauvre pays, c'est dans ce groupe de femmes qui, aux jours des calamités et des hontes, empêchent les Fonçais de tremper leurs mains dans le sang d'un prêtre, ou qui, aux jours où elles le perdent ce prêtre vénéré, osent le pleurer et honorer publiquement sa mémoire à la face de ce pays hostile aux prêtres ! S'il y a du respect, de la tradition et des sentiments avec lesquels on fait de F Histoire, de la noble Histoire, c'est dans l'àme de ces femmes-là qu'il faut les chercher. Le souvenir de ce que les Dames de la Halle ont été pendant la Commune, quand elles sauvèrent leur curé Simon, doit être incessamment évoqué et mis comme un pied qui les fait dispa-
raître sur les autres femmes de ce temps, qui font les belles diseuses et cfui se donnent les airs peut-être de les mépriser ! Que sont, en effet, comparativement à ces courageuses héroïnes, les jours qu'il faut l'être, et qui font leur métier simplement et honnêtement le reste du temps, que sont tous les bas-bleus et toutes les pétroleuses dont le monde est plein ; car c'est sous cette double rubrique, c'est dans cette double catégorie qu'on peut ranger maintenant toutes les femmes qui se réclament de la Démocratie! Oui! toutes, bas-bleus à quelque degré que ce soit, et pétroleuses ! Qui n'est pas l'une est l'autre. Il n'y a de différence entre elles que par l'orthographe et par l'énergie. Mais, en réalité, c'est la même race maudite. Les unes pensent le mal. Les autres l'accomplissent. Les unes préparent la cuisine et les autres la font. Mais c'est la patrie qui est mangée dans cette horrible cuisine-là !
Heureusement que nous avons à leur opposer les Jeanne Hachette futures de la Halle. Quel est donc le superficiel quil'autre jourappelait la Halle « le ventre de Paris » ?
Il se trompait. Avec ces femmes, c'en est, pardieu 1 le cœur.
8 mai 1873.