LE MOMENT
Il est tout parfois, en politique comme à la guerre.
Le passage du Rubicon pour César, le 18 Brumaire pour Bonaparte, furent ce moment qui est tout, — et le lendemain de la Commune l'aurait été pour M. Thiers, s'il l'avait voulu ! Que dis-je? il serait devenu, lui, un grand homme, à meilleur marché que César et que Bonaparte ; car César n'avait derrière lui que sa dixième légion dont il fût sûr et Bonaparte que ses grenadiers, tandis qu'au lendemain de la Commune, M. Thiers avait derrière lui toute la France, qui espérait tout, et devant lui la Commune vaincue, qui s'attendait à tout.
Situation unique, sans pareille dans l'Histoire !
Dieu n'a jamais tenté mieux un homme de se faire aisément grand homme, mais M. Thiers a résisté à la tentation.
Eh bien, ce moment perdu par M. Thiers se retrouve aujourd'hui pour l'Assemblée, pour cette majorité conservatrice de l'Assemblée qui est encore la majorité et qui demain peut cesser de l'être. Le moment est venu pour elle de faire son coup d'Etat et de prendre à la nuque l'occasion qu'a manquée M. Thiers.
Aux insolentes injonctions des comités démocratiques qui ordonnent à leurs candidats de demander immédiatement la dissolution de l'Assemblée, — c'est-à-dire sa mort certaine, à l'Assemblée! — qu'elle réponde en proclamant fièrement sa permanence !
Et qu'elle retourne le serment du Jeu de Paume contre le despotisme de la Démocratie ! qu'elle rende le coup pour coup d'un jeu de paume monarchique au jeu de paume delà Révolution!
Mais fera-t-elle cela? En aura-t-elle l'audace? En aura-t-ellele bon sens ?... Il n'y a plus autre chose à faire. C'est le dernier moment, le moment qui est tout, — qui sauve tout ou perd