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L'ACADÉMIE SANS CANDIDATS

Elle n'en a plus, à ce qu'il paraît; — c'est une grande nouvelle.

La république des lettres a donc des embarras et des malheurs comme les autres républiques ! Elle a, comme les autres républiques, des impossibilités de vivre et des institutions qui s'en vont, plus ou moins mélancoliquement, à tous les diables!

Ainsi l'Académie française est en train de prendre ce chemin-là. L'Académie française, cette république des Quarante, créée par le caprice d'un cardinal despote, qui avait malheureusement du Trissotin sous sa robe rouge, et qui trouva drôle de fonder sur le nombre et le

vote ce gouvernement littéraire qui ne devait rien gouverner du tout, bien avant qu'on boutât là-dessus nos amours de gouvernements politiques; l'Académie française est, pour le moment, aussi embarrassée que la république conservatrice de M. Thiers, — et menacée de ne pas se conserver davantage !

Accident imprévu ! phénomène qu'on ne soupçonnait pas! C'est par son dernier acte de gouvernement que l'Académie a fait autour d'elle ce qu'on n'avait jamais vu, — l'épouvante des candidatures : — un vrai désert de candidats ! Depuis l'élection sans pareille de M. de Yiel- Castel, nommé avec une unanimité de suffrages que n'aurait jamais eue un homme de génie, l'Académie n'a plus de candidats, elle qui en était assiégée, elle qu'ils auraient volontiers grimpée comme les truands grimpent le portail de la cathédrale dans Notre-Dame de Paris!!!

Est-ce que l'élection Yiel-Castel aurait été l'élection Barodet de l'Académie? Est-ce qu'elle crèverait de cette élection-là ? Gracieuse ressemblance et gracieux présage ! Et après tant d'autres élections ridicules auxquelles elle a parfaitement résisté, cette dure-à-tuer d'Académie, est-ce sous celle-là qu'elle mourrait et que serait enterrée.

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comme on dit chrétiennement, « la vieille synagogue?... »

Et cependant M. de Viel-Castel — Barodet ou non littéraire — est aussi digne que tout autre de se prélasser à l'Académie. Il n'y est pas, après tout, une monstruosité, M. de Viel-Castel. Il n'est pas une telle honte pour l'Académie qui l'a nommé, qu'après lui, paf ! tout à couple candidat manque... comme si c'était là un affront que de s'y présenter, le chapeau dans la main, derrière M. de Viel-Castel! Eh pardieu! M. de Viel-Castel vaut bien M. Housset, ou M. de Loménie. ou même monsieur d'Aumale, un autre hi>torien et un autre écrivain de la même Revue des Deux-Mondes que M. de Viel-Castel, et de la même farine de pois gris ! Et je ne vois pas aussi pourquoi il n'aurait pas à son tour, M. de Viel- Castel, son petit académicien à faire comme il a été fait, son petit Viel-Castel quelconque à nommer et à introduire à l'Académie ! Mais il s'agit bien de raison. Il s'agit de fait, et le fait est là dans toute son impertinence.

Depuis M. de Viel-Castel, il n'y a plus de can-

didats à l'Académie ! Comme Ariane sur son rocher, comme la sœur Anne sur sa tour, elle guette à tous les points de l'horizon s'il vient des candidats et elle ne voit personne ! Dessèchement subit et tarissement sur place de candidats ! M. de Viel-Castel les a fait rentrer tous dans le ventre de la France littéraire, dont ils étaient toujours prêts à sortir, comme les abeilles du taureau pourri d'Aristée, dès qu'un immortel décampait ! Or, en voici un (M. Saint-Marc Girardin) qui a filé l'autre jour, et qui offre même à celui qui le remplacera l'occasion d'un bien joli discours à faire, et personne ne bouscule personne pour le remplacer! Personne ne se présente dans la noble attitude obligée devant messieurs les grands électeurs!... L'Académie, qui avait des candidats à revendre, n'en a plus ! elle n'en voit pas poindre un seul dans les trenteneuf escaliers qu'elle les forçait à monter et à descendre pour solliciter ses trente-neuf voix ! car elle voulait qu'on les sollicitât humblement, avec une patience de mendiant, stoïque aux rebuffades, CONTRAIREMENT A SON PROPRE RÈGLEMENT qu'elle

avait mis dans sa poche, comme Charles X ne put pas mettre, lui ! sa Charte dans la sienne... Mais Charles X n'était qu'un Roi, — un pleutre de Roi, — et l'Académie est une république ! une

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république qui s'ajustait si parfaitement à notre vanité française, cette f reluque tte de vanité française, qu'on n'aurait jamais réclamé en faveur d'un règlement qui, observé, l'aurait privée de ses candidats et de leurs révérences, et de ses insolences, à elle, pour ceux qui la sollicitaient; de ses soufflets à Lacordaire, ce moine égaré à sa porte, avant qu'il entrât, et de ses soufflets à de Musset, après qu'il fut entré. Soufflets dehors, soufflets dedans, et partout platitudes candidataires !

Seulement, voilà qui est fini. L'orgueilleuse est punie par où elle a péché. Plus de soufflets, plus de platitudes, plus de candidats!

Il y a cependant encore en France quelques gens d'esprit plus ou moins dépravés — ils le sont parfois, ces gueu^ de gens d'esprit, — qui humaient naguère le fauteuil et en avaient la fantaisie, mais ce saut (sans aucun calembour) de M. de Viel-Castel qui, comme un clown éblouissant, tout terne qu'il est du caoutchouc de la Revue des Deux-Mondes, leur a passé pardessus le corps et la tête avec une si insolente

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facilité, les a terriblement refroidis... Je n'entends plus parler ni de M. About, ni de M. de Pontmartin, ni de M. Arsène Houssaye, ni de personne. Tous envolés comme des moineaux francs, ces pieoreurs d'Académie ! Dites-moi où ils sont passés? Abandonnée comme une vieille femme quelle est depuis longtemps, comme elle doit cruellement maudire, l'Académie, ce diabolique M. de Yiel-Castel qui l'a tant compromise et qui, par la faveur dont elle l'a comblé, a fait s'enfuir tout ce qui lui restait de fidèles! Comment va-t-elle s'y prendre pour faire revenir ces hommes de goût dégoûtés?... Va-t-elle faire la presse des candidats, comme on fait en Angleterre la presse des matelots? Va-t-elle renverser les deux rôles? De sollicitée par les candidats devenir une solliciteuse de candidats? De désespoir, va-t-elle retourner à ceux qu'elle a désespérés?... Va-t-elle se rejeter à l'infortuné Philarète Chaslesqui meurt de ses rigueurs, — lentement, il est vrai, mais qui en meurt, — et couronnerat-elle la vieille flamme de cet éternel Céladon, pour avoir un candidat encore, dans son veuvage et dans sa rase de candidats ?

Il est vrai que les gens d'esprit lui manquant, il lui resterait les imbéciles pour candidats, à l'Académie, et si les imbéciles eux-mêmes viel-

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castelisés ne voulaient plus mordre à la grappe de l'Académie, elle aurait, en dernier désespoir, les femmes qui déjà la guignent avec convoitise; les bas-bleus qui se prétendent troussés pour elle. Seulement, combien exigerait elle de candidates pour faire la monnaie du moindre de ses candidats ?

N'importe ! Pauvre Académie ! Tombée en quenouille, enjuponnée, finie, morte sur pied, faute de candidats ! C'est triste, mais ce serait gai, n'est-ce pas? si l'autre république, comme celle-ci, discréditée, dépopularisée, sous Y usé du mépris public, allait périr aussi faute de candidats !

19 mai 1873.

J'avais d'abord pensé à écrire : « Un homme à des hommes » , en parlant de la belle lettre écrite par don Carlos à son général Dorregaray après la victoire d'Eraul, et que toute l'Europe lit en ce moment avec admiration.

Mais quoique homme et des hommes soient rares dans ce temps épuisé de tout, de cœur comme de raison, ce n'est pas Y homme, malgré son énergie, ce n'est pas don Carlos et ce ne sont pas les hommes qui combattent pour lui qu'il faut voir dans la lettre de don Carlos.

Non ! ce qu'il faut y voir, c'est LE ROI, le Roi absolu, le Rey netto, comme dit la nette aussi et magnifique expression espagnole : et ce sont LES SUJETS !

Le Roi et les sujets ! Cette chose ancienne et auguste que le inonde a désapprise et qui a été pendant des milliers d'années la loi glorieuse et toute-puissante du monde. C'est le Roi comme on n'en avait pas vu depuis Louis XIV; car tous les porteurs de couronne dans les lignées royales, depuis Louis XIV, n'ont pas su les porter et ont plié dessous, portefaix éreintés, et les sujets ont été encore plus rares que les Rois dans ces derniers temps de révolte et d'anarchie, où des législateurs, à genoux devant le Nombre, ont consacré cette immense bassesse qui est aussi une immense bêtise, que le dernier goujat est un souverain pour sa trente-millionième part de royauté !

Mais ici plus de trente-millionième ! L'Espagne a retrouvé un Roi. La vieille Espagne affaiblie par des Reines, en rupture de ban avec la loi qui aurait dû la gouverner; la vieille Espagne, qui avait fini par passer par l'étranger pour arriver à la Commune, a. dans le tohu-bohu ridicule etsanglantdesa révolution, reconnu la voix d'un Roi parlant a ses sujets. — de vrais sujets! — qui

font mieux que de se faire tuer puisqu'ils obéissent, et qui obéiront encore quand ils n'auront plus à se faire tuer... Spectacle inespéré ! l'Espagne vient de reconnaître ce qui fit autrefois sa gloire et sa fortune : des sujets fidèles à leur Roi, des Rois fidèles à leurs sujets ! Gomme cela doit, au milieu de toutes les ignominies et de toutes les misères dont elle est affligée encore, sembler bon à ce grand cœur de l'Espagne qui semblait ne battre plus et qui vient de ressusciter !

Et comme elle est royale, cette voix de Roi, commeelle est distincte ! Gommeonl'entendbien! comme on la comprend bien ! comme elle dit bien ce qu'elle veut dire ! comme elle diffère des autres voix, des voix de ces faux souverains qui, en ce moment, parlent aux pauvres peuples et leur débagoulent cet affreux margouillis politique qu'ils sont obligés de leur débiter! Car ils y sont obligés, et c'est leur honte ! Ce qui fait la honte d'un pouvoir, en effet, c'est l'impossibilité où il est d'être jamais clair... Mais la lettre de don Carlos n'a point de ces entortillages. Elle ne gueuse pas de popularité, comme les pouvoirs mendiants des peuples modernes. Elle n'a pas de réserve ; elle n'a pas d'habiletés : cette coqueluche des lâches ! Elle ne prend pas la

Révolution pour ce qu'elle se donne : la Liberté. Elle la prend pour ce qu'elle est : la Révolution! Elle dit : // faut anéantir la Révolution dans notre pays. Et cela sera ! Je l'anéantirai.

C'est clair, limpide, acéré et coupant comme l'épée du Cid !

Et comme cette voix qui ressort sur les autres voix s'élève bien à temps ! On l'avait déjà entendue. Mais comme, affilée par cette victoire d'Eraul, on va l'entendre mieux ! Elle vibre dans sa netteté, sans phrases, à l'heure où les phrases vont, en France, tout à coup monter comme une tour de Babel immense, et les avocasseries parlementaires faire entendre leurs clameurs sans fin. Quel contraste de l'une aux autres ! Est-ce que cette voix héroïque du Droit victorieux, qui dit franchement ce qu'il fera demain, si Dieu le remet à sa place, frappera vainement l'oreille de la France, amoureuse du commandement autrefois, comme de la trompette, et elle, l'ancienne nation militaire, ne la fera pas rêver un peu ?...

Hélas ! peut-être non... Nous en avons tant

fait que Dieu, qui envoie à l'Espagne des prétendants effectifs, — des prétendants qui ne sont pas des merlettes de blason, sans becs et sans griffes, — ne nous donnera probablement pas une telle fortune. Nous, nous payons notre crime d'avoir mis la Révolution dans le monde. Les autres nations l'auront étouffée que nous l'aurons gardée chez nous, et qu'aucune épée n'y coupera le nœud terrible que l'épée du Cid est en train de couper en Espagne, aux mains de don Carlos. L'Espagne, la vieille Espagne méritait cela, du reste. De toutes les nations que nous avons empoisonnées de nos doctrines de perdition, c'est celle-là qui s'est le plus longtemps débattue contre elles. L'Esprit monarchique et la Foi religieuse n'ont jamais en Espagne entièrement péri, et c'est ce qui en reste qui dit aujourd'hui par cette jeune bouche de don Carlos, pure de toute politique qui transige :

« Il faut anéantir la Révolution dans notre pays et nous l'anéantirons ! »

Grande parole, — qui ne sort pas d'une tète de soldat élevé par un moine, mais d'une tête de prince qui sait quil est le roi, et qui, pour la tête des Rois qu'elle a coupée et qu'elle voudrait bien couper encore, prendra la tête delà Révolu-

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tion.Don Carlos sait, et qui ne sait pas à cette heure que pour la paix et le salut des peuples il faut que la Révolution soit partout anéantie ? Car partout où il en reste seulement un tronçon, elle a, monstrueux reptile, l'horrible faculté de se reproduire tout entière. S'il fut jamais, à ce qu'il semble, un homme taillé pour venir à bout de l'épouvantable Python, ce fut Napoléon Ier, et il a suffi d'un tronçon épargné pour qu'elle se reformât contre lui tout entière et le tuât pour ne l'avoir pas tuée, cet homme si fort, à qui on fit accroire que la Révolution était sa mère, ce qui lui fit trembler la main !

Mais un Roi. de race royale, comme don Carlos, ne se croira pas parricide. Ce que Napoléon ne pouvait pas faire peut-être, il le pourra, lui, si Dieu lui accorde la victoire définitive, et, je n'en doute pas, dût-il s'y briser, il le fera... Il y a, qui sait? en ce jeune homme, si simplement décidé à faire sa fonction de Roi dans sa justice la plus terrible, le grand homme futur de l'Espagne; car l'Espagne, comme toutes les nations tombées, ne se relèvera que par un grand homme. Il en faut pour constituer les peuples, pour les faire durer, et s'ils périssent faute de grands hommes, pour les relever et les reconstituer. Que l'orgueil

de l'égalité se mette à braire devant cette loi de l'Histoire! Qu'importe! Aucune institution, aucune assemblée, aucun groupement ne peut remplacer le moindre grand homme. « Quand il n'y en a plus, — disent-ils effarés, les Egalitaires, — que deviennent donc les peuples? » Mais, imbéciles, que devient l'homme, quand il a le choléra morbus ?

1er juin 1873.

Elle était une gloire. Elle va en être une seconde. C'est la victoire qui l'avait élevée; — c'est la victoire qui la relève. La victoire de ces derniers jours ! La victoire remportée encore une fois sur l'ennemi, et quel ennemi ! L'ennemi du dedans, plus odieux que l'ennemi du dehors !... Nous allons donc la revoir debout ! et que ne puissionsnous l'appuyer, pour les écraser mieux, sur la poitrine de tous les ennemis de la France, cet airain vaincu, comme disait son inscription sublime, fourni par l'Ennemi ! Et abattu par un ennemi, pire que le premier !

Et que le Dieu de la France soit béni ! Nous allons revoir cet airain vaincu — et maintenant

doublement victorieux — que nous aurions pu ne revoir jamais; car les misérables qui rabattirent avaient allumé assez d'incendies dans Paris pour le faire fondre dans leurs abominables flammes !

Mais ils n'y pensèrent pas. Et voilà pourquoi nous allons revoir ce Phénix d'airain. Et tout de même qu'il datait, dans les airs, le règne d'un soldat, il va y dater aussi l'élévation d'un autre soldat à la tête d'un pays où la meilleure forme de sceptre sera — croyez-moi! — toujours une épée !

Ce n'est donc pas seulement aujourd'hui une colonne relevée... Ce sont les rele vailles de la France !

Et cela tout de suite a été compris. Le premier acte et la première pensée d'une Assemblée française qui avait repris son énergie, et qui voulait marquer noblement sa souveraineté, devaient être pour la Colonne. Toutes les autres questions pouvaient attendre, non cette question de la Colonne! Question d'honneur dans un pays d'hon-

neur. On pouvait ne pas relever tous les autres monuments sur lesquels ont passé les flots de feu de la Commune. Ces monuments n'étaient, après tout, que de l'art, du luxe et des pierres, des splendeurs de civilisation qui sont l'éclat, mais qui ne sont pas l'honneur des peuples ! Oui! on pouvait laisser, et même j'aurais assez aimé qu'on laissât ces ruines horribles au milieu de nous pour n'y plus jamais toucher, à ces ruines excommuniées et maudites, et qu'ainsi jusqu'à ce que le temps, la poussière et le sol les eussent dévorées, elles fussent entrées éternellement dans les yeux des Parisiens futurs, comme la signature des faussaires qui les firent et qui se vantaient d'être les meilleurs amis de Paris. C'eût été assurément là une idée qui n'eût manqué ni de portée ni de grandeur, que cet enseignement de l'enfer, éternel comme l'enfer, que cette honte donnée à boire à ses descendants, pour les dégoûter de recommencer une telle honte, par un peuple qui aurait eu cette force et cette sévérité paternelles ! Mais la Colonne, elle, n'est pas un monument comme les autres. La Colonne fait partie de l'honneur de la France, et mise à bas, notre honneur semble à bas comme elle. La Colonne ! Mais ce n'est pas uniquement un signe de victoire, c'est bien plus ! Son bronze est bien

lu.

plus que du simple bronze. Le sang de ceux qui le prirent à l'ennemi sur les champs de bataille l'a imbibé, l'a pénétré, et en a fait une chose humaine et vivante. Ne vous y trompez pas ! C'est le sang- de la France qui est là dedans, le sang incorporé avec lame et l'honneur de la France ! Ceux donc qui ont touché à cela, souillé cela et renversé cela, sont des parricides, et si l'Histoire leur donne un jour le nom qu'ils méritent, elle les appellera les Parricides de la Colonne!

Oui! des parricides... et si nous étions un peuple fort, ils en auraient déjà porté la peine... Tenez! vous, les républicains, demandez aux anciens Romains, s'ils avaient eu comme nous leur Colonne, ce qu'ils auraient fait à ceux qui eussent osé l'abattre ?... Pour mon compte, je n'ai pas grand goût pour ces républicains de Rome, mais enfin leur àme valait mieux que leur République, mais ils étaient le Peuple-Roi. mais ils aimaient violemment leur Louve de Mère... Eh bien, supposez que chez les Romains des scélérats et des sacrilèges eussent renversé le

bronze sacré fait de la dépouille des ennemis de Rome , quel supplice croyez-vous qu'ils eussent infligé à la horde impie? L'auraient-ils précipitée du Capitole ? l'auraient-ils jetée au Tibre, cousue dans l'affreux sac de cuir, avec le coq, le chat sauvage et le serpent des adultères et des parricides? ou plutôt, comme le crime aurait eu sa nouveauté terrible, auraient-ils inventé pour le punir quelque nouveau terrible supplice?... Et puisque c'était là un crime qui n'était pas Romain, lui auraient-ils infligé un châtiment barbare, comme ils disaient de tout ce qui n'était pas Romain?... Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que nous, les fils de Brennus, qui avons vaincu Rome, nous avons dans notre Histoire un crime que les Romains n'ont pas dans la leur, et que nous n'avons pas puni encore.

Est-il possible de le punir comme il faudrait, maintenant?... Grime anonyme et collectif, exécuté au grand soleil , mais par des êtres qui s'appelaient la foule, l'irresponsable et détestable foule, à présent dispersée, retombée, à quelques pas de son action, dans le néant d'où sort toute foule. Chose amère et dérisoire ! Nous pouvons relever la Colonne. Nous ne pouvons la faire relever à ceux-là qui l'ont abattue ! Nous ne

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pouvons leur imposer cette expiation vengeresse et juste. Foulque d'Anjou, un homme duo autre âge, fit un jour mettre à genoux devant lui son fils révolté, la selle de son cheval sur le dos. Il pouvait y avoir plus beau. C'eût été de faire rapporter sur leur dos aux ren verseurs de la Colonne les pièces d'airain dont elle est faite, et de leur infliger de la reconstruire avec les mêmes mains qui l'eussent renversée !

Mais ces abjectes mains n'ont pas sur elles, pour qu'on puisse les reconnaître, la goutte de sang que ne pouvait effacer des siennes la femme de Macbeth. Il n'y a pas de sang dans ce crime d'airain... Ce n'est pas le sang qui a coulé ici, comme il a coulé autre part ! Mais c'est l'honneur, comme disait de Quiberon l'orateur anglais, qui a coulé par tous les pores, — oui ! par tous les pores, môme de ce bronze ! Un seul nom surnage à présent sur la mémoire du crime englouti, et c'est le nom de Courbet, l'Erostrate de la Colonne, plus coupable et plus imbécile que les stupides Erostrates qui ont si bestialement brûlé Paris! Courbet, le faux artiste, qui trouvait laide celte fière Colonne, s'élançant droite vers Dieu, comme un Te Dpioii de victoire pour les veux ravis, comme la flamme d'un encensoir

inextinguible ; Courbet, qui restera à jamais le titulaire du crime de la Colonne, dans une exécrable immortalité !

Est-ce assez que cette exécrable immortalité pour châtier un homme dont la basse vanité fait ripaille, peut-être, de l'idée d'être, même dans le mépris, immortel?... Est-ce assez?... Un jour, le grand maréchal Ney dit à Louis XVIII qu'il lui rapporterait son Empereur à lui, Ney ! Napoléon Ier, dans une cage de fer, et il faut toute la gloire de la Moskowa pour couvrir ce mot cruel ; non pour l'effacer. Mais cette idée d'une cage de fer s'était déjà réalisée dans l'Histoire. Louis XI, pour un crime moins grand que celui de Courbet, mais dans lequel il s'agissait d'un crime de trahison contre la patrie, fit enfermer La Balue dans une cage de fer : seulement ce fut au fond d'un cachot et dans les ténèbres ! Il ne le montrait pas à la France ! Tandis qu'il faudrait, disait un homme indigné l'autre jour, montrer à toute la France le citoyen Courbet, scellé dans une cage de fer sous le socle de la Colonne. Et celui qui parlait ainsi ajoutait à ce supplice toute la fange

de l'esprit moderne, en ajoutant : « On le ferait voir pour de l'argent. »

Certes! la faiblesse de nos jours décrépits reculera devant un châtiment si mâle, mais l'Histoire est là qui se chargera de la cage.

Et je vous réponds qu'elle sera de fer !

6 juin 1873.

Et c'est même mieux que des singes ! C'est la théorie simiesque qui y est entrée dans la personne, très simiesque aussi, m'a-t-on dit, — car je n'en ai jamais eu la vue réjouie, — de M. Littré.

Seulement cette théorie et son apôtre, l'un portant l'autre, ont trouvé à qui parler, et qui leur a parlé, non en langage de singe, mais d'homme qui sent son àme et son espèce.

Vous avez lu cette réponse de M. Franz de Ghampagny à M. Littré, et il m'est impossible de ne pas revenir sur cette réponse. Tout à l'heure, je vous dirai pourquoi. M. de Champagny est l'auteur d'un chef-d'œuvre : Y Histoire des

Césars, cette douzaine de monstres qui donneraient presque raison à la théorie de Darwin et de Littré; car ils étaient certainement des singes enragés. Mais la contemplation de ces hideuses bêtes, à laquelle il a bien fallu se livrer pour en écrire l'Histoire, a été une raison de plus pour que M. de Champagny sentit mieux tressaillir en lui, par l'horreur, son àme immortelle, et pour qu'il en affirmât avec certitude l'immortalité ! C'est un spiritualiste et un chrétien que M. de Champag-ny, ou plutôt c'est un chrétien ; car il n'y a de spiritualistes que les chrétiens : les autres ne sont que des blagueurs de philosophie, et ils valent juste l'abjection de ce mot ! et quoique académicien, il s'est souvenu qu'il était chrétien et catholique en pleine Académie, entre M. Guizot, le protestant, et M. de Rémusat, le philosophe, — le navet philosophique, comme dit M. Veuillot, — et à la place même que M61 Di panloup (qui s'est enfin souvenu qu'il était évèque) a laissée vide pour ne pas s'y trouver face à face avec M. Littré !

Eh bien, je trouve cela courageux, spirituel et charmant !

Certes î le langage de M. de Champagny est peut-être un peu bien doux. Il a peut-être trop sucré la liqueur amère qu'il voulait faire avaler à M. Littré. Mais qui sait? il voulait peut-être lui épargner les grimaces de son espèce. Il en aurait trop fait, et c'eût été une démonstration. M. Franz de Champagny s'est souvenu qu'il était de l'Académie, dans le temple du compliment éternel et officiel, sous cette coupole où ils se frottent tous les uns les autres pour se rendre heureux et pour justifier le vieux proverbe. Pauvre M. de Champagny ! il sentait ses bricoles d'académicien. Il fallait se remuer là dedans, et ce n'est pas commode ! Il fallait parler dans l'intonation sans timbre de ces catarrheux, éteints de voix, qui toussotent à l'Académie et qui détestent qu'on y parle haut ! Très certainement M. de Champagny n'y a pas parlé comme il aurait parlé ailleurs, mais si ce n'a pas été haut, c'a été net, et un peu de netteté dans ce pays de l'embrouillamini académique a, par le contraste, fait l'effet du plus vibrant coup de tonnerre, à faire dégringoler tous les singes de leur cocotier !

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Ainsi, qu'il se tienne averti, le sieur Littré. M. de Ghampagny lui a dit — et l'Académie n'a pas protesté — qu'il n'est entré à l'Académie que parce que l'Académie, comme le dauphin, l'a pris pour un homme. On lui a coupé la queue ainsi qu'à sa théorie, et l'opérateur lui a dit galamment : « Vous voilà comme nous! et c'est pour cela que nous vous recevons, non pour autre chose, entendez-le bien ! Nous vous recevons pour votre Hippocrate que vous avez traduit, et pour votre dictionnaire qui est un dictionnaire d'une langue d'homme et non pas un dictionnaire de langue de singe ! Avec cela, vous avez passé ! Mais si vous n'étiez que l'orang-outang éduqué pour lequel vous vous donnez, nous ne vous prendrions pas même avec des pincettes ! Et dites-le bien aux gens, si cela s'appelle des gens, qui partagent vos idées, à cette race d'animaux qui ont l'orgueil d'être des bêtes, ditesleur bien que leurs théories sont mises à la porte de l'Académie, et que personne de vautré dans ces immondices n'y entrera désormais qu'après avoir été, comme M. Littré par M. de Champagny, préalablement nettoyé. »

Il l'a, en effet, M. de Ghampagny, délicatement nettoyé en son langage académique, baigné et même parfumé, pour qu'il ne sentit pas trop le

fauve, — et tout le monde a joui de cette toilette faite en publie ; mais il n'y a pas eu assez de brosse, après le bain, de la part de M. de Champagny. Et pour ma part, je le regrette, il ne l'a pas assez frotté aux bonnes places, — aux oreilles, par exemple. Pas assez de brosse ! L'étrille a manqué.

Mais l'enseignement y est complet, si le plaisir n'y est pas de même. L'enseignement y est et il faut le faire ressortir. La question religieuse se pose même à l'Académie, c'est-à-dire là où l'on pouvait la croire le moins. La question religieuse, qu'on croit finie et qui n'est jamais finie, car elle est immortelle, comme nous, se relève dans les préoccupations du temps, et ce sont ceux qui la disaient et qui la voudraient finie qui nous obligent à la relever ! Spectacle qu'il faut indiquer du doigt à ceux-là qui ne le voient pas ! Pendant que l'Académie excommunie à sa façon, — très peu papale, — mais enfin excommunie les singeries des philosophes athées et leurs théories singesses, les électeurs de la municipalité de Lyon, cette ville qui semble descendue des aïeux de M. Littré, in-

timent Tordre à leurs municipaux de ne rien voter en faveur des choses religieuses et des institutions religieuses. Rien de plus expressif, rien de plus probant en faveur de la question religieuse, dont tout peuple, s'il a vie au cœur, doit se préoccuper. La haine contre la religion d'un côté, cette haine qui s'exaspère, prouve que l'amour et le respect pour cette religion reviennent de l'autre et que sur ce terrain-là nous pourrions avoir à lutter... Tant mieux ! du reste. Il faut mieux se battre pour Dieu que pour la République.

Et quand je vous disais qu'à présent, ce sont les relevailles de la France !!...

12 juin 1873.

Qu'est-ce que Rivarol en dirait?...

L'un s'appelle Manzoni, l'autre Rattazzi. Poète l'un comme l'autre est ministre. Petits tous deux partout, mais grands en Italie, ils sont tout à l'heure, par leur mort ou plutôt par leurs enterrements, plus grands que par leur vie. Manzoni, l'auteur du Comte de Carmagnole, une pièce du niveau des tragédies de Baour-Lormian et de Carrion-Nisas, Manzoni, l'auteur des Sposi promessi, une imitation si pénible de Walter Scott qu'il en avait gardé une courbature, achevait de vivre depuis trente ans dans sa courbature et dans une obscurité méritée ; et M. Rattazzi, à la tête de l'État, quoiqu'il fût parlé de lui tous les

jours dans le Parlement italien, était, ma foi! aussi obscur.

Mais les voilà morts et l'Italie, qui a besoin de bruit, bat du tambour sur leurs cercueils! L'Italie, à la langue éclatante, qui n'est plus l'Italie d'autrefois, la Fontanarose Italie qui met sur tout des plumets de soixante-quinze pieds de hauteur, nous donne aujourd'hui ces deux défunts que, de leur vivant, on voyait à peine, pour des grands hommes de la hauteur de ses plumets !

Ses journaux, en ces derniers temps, n'ont plus été que des systèmes compliqués de trompettes funèbres sonnant la mort de Manzoni. Ni pour Byron, ni pour Walter Scott, en Angleterre, ni pour Chateaubriand et Lamartine en France, il n'a été fait de cérémonie comparable à celle que fait présentement l'Italie autour de la tombe de Manzoni, son Mamamouchi littéraire ! Funérailles inouïes de faste et d'étalage, multiplication de catafalques, pavoisements de deuils, arcs de triomphe, dégorgement d'adresses et débordement de larmes officielles, bacchanales de regrets, cris de la Patrie, qui n'est plus une Niobée perdant fièrement ses fils en silence, mais une

Hécube changée en chienne, prolongeant au loin

ses hurlements. Telle la chose a lieu, parce que la mort a soufflé sur Manzoni et éteint ce pauvre vieux bougeoir de peu de talent, dont la vie et l'àme tremblaient depuis longtemps sur la bobèche, et telle elle va recommencer, àcoup sûr. parce que Rattazzi,qui n'est pas Mirabeau, meurt à son tour, et, malheureusement, n'emporte pas avec lui, comme Mirabeau, les lambeaux de sa monarchie.

C'est bien de pleurer ses grands hommes, mais encore faut-il qu'ils soient grands!

S'ils étaient seulement de demi-grandeur! Mais les demi-grandeurs comme les grandeurs complètes manquent à l'Italie. Alfleri, par exemple, était un de ces hommes demi-grands que l'Italie pouvait pleurer très naturellement, sans affectation, sans prétention et sans hypocrisie. Il honorait sa terre natale sans la faire pourtant rayonner... d'un génie de plus, mais après Alfieri, je ne vois personne. Monti a disparu comme une lune de quelques soirs, mais qui a fait son temps, et qui est allée où vont les lunes... Leopardi, en l'honneur duquel on a beaucoup miaulé,

n'avait du léopard que dans son nom. Son talenta 'avait pas la peau brillante et constellée de ce sultan des forêts. Ce poète de la Mort était mort-né. Ce poète du Néant était un néant luimême... Il n'y avait donc plus que Manzoni, un homme d'un autre âge, l'octogénaire Manzoni; mais si cela va bien à Michel- Ange, ce marbre qui taillait des marbres, d'être octogénaire, cela allait moins bien à ce poète de colle-à-bouche de Manzoni ! N'importe! faute de grives, on tue des merles en France. En Italie, quand on n'a pas d'aigles, on prend des butors; seulement, on les proclame trop aigles : c'est à faire honte aux vieilles aigles romaines.

Il n'y a que les oies du Capitole qui seraient contentes.

Rattazzi et Manzoni! Deux soleils crevés, dit l'Italie, qui se croit dans les ténèbres. Moi je dis : deux lanternes vénitiennes. On verra, après les enterrements de théâtre qu'on leur fait pour l'heure, la place qu'ils auront l'un et l'autre dans l'histoire politique et l'histoire littéraire de leur pavs ! Médiocres esprits, sans éclat, sans hauteur et sans imposance, la place qu'ils y

tiendront, je ne la leur chicanerais pas si l'Italie n'avait pas l'impudence de leur en donner une autre imméritée, et non par générosité pour eux, mais par égoïsme pour elle. L'Italie, qui fut grande autrefois, mais à qui on peut demander ce qui resterait d'elle si elle n'avait pas d'aïeux, veut toujours avoir des grands hommes, et quand elle n'en a pas, elle en fabrique en carton verni. C'est le pays du masque. Elle confectionne des masques de héros, de poète, de ministre, de grands hommes en tout genre ! Elle en campe un sur le nez vivant de son Garibaldi, et deux autres sur les nez morts de Manzoni et de Rattazzi, et la mascarade est complète! Ce pays de la mascarade, ce pays des carnavals de Venise et de Rome, est toujours le même, dans le chagrin ou dans la joie.

Et il fait en ce moment le carnaval des cercueils.

Le prince Humbert, à ce qu'il paraît, a joué un rôle dans la fête mortuaire donnée à Rattazzi. Il tenait de sa main de prince héritier du Roi d'Italie l'un des cordons du poêle qui recouvrait

le grand ministre du grand Roi son père. Dans ce pays où les proportions furent pratiquées dans les arts, mais où les autres sont parfaitement inconnues, il n'a semblé disproportionné à personne que le prince Humbert fit le quatrième dans ce quadrille de cercueil. Rattaz/.i était le ministre constitutionnel de son père, Roi constitutionnel, et il n'y a pas, dans ce cas-là, si loin du prince au ministre ! Il n'y a que la main, — et la main tient les cordons du poêle comme elle donnait des poignées de main au ministre ou lui sucrait peut-être son café quand il était vivant : Louis -Philippe, qui avait la fierté d'un Roi constitutionnel avant de l'être, sucrait bien le café du général Foy et il le lui apportait dans l'embrasure d'une fenêtre afin qu'il le prit chaud, et Louis-Philippe d'Orléans

valait bien le prince Humbert! D'ailleurs ce sont là de ces mœurs charmantes qui penchent

vers l'égalité populacière et bien -aimée dont présentement les peuples et les princes sont également fous. Ce sont des mœurs constitutionnelles et l'Italie est constitutionnelle, et elle est lîère d'être constitutionnelle. Et pour sa peine, elle n'a plus de grands hommes que des grands hommes constitutionnels !

16 juin 1873.

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