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L'ORDRE MORAL

Il avait déclaré qu'il n'en répondait pas et qu'il ne répondait — cet homme puissant — que de l'ordre matériel, — comme si l'ordre matériel pouvait exister sans l'ordre moral plus d'une minute; — car la minute qui suit celle-là, on n'en est jamais sûr.

Et c'est ainsi qu'il entendait l'imitation de cet Empereur Napoléon, dont il nous a écrit l'histoire ! Mais est-ce que l'Empereur Napoléon n'avait pas doublé la police de Fouché de l'âme de l'homme qui avait relevé les églises? Est-ce que l'Empereur Napoléon n'avait pas refait justement l'ordre moral en même temps que l'ordre matériel ? Est-ce que l'ordre politique n'est pas

fait de ces deux autres ordres et n'est-ce pas de ces trois ordres réunis qu'est faite, à son tour, cette Trinité qu'on appelle « un gouvernement » ?

Mais c'est qu'aussi la première condition pour donner l'ordre moral à un peuple, c'est d'y croire, — c'est d'en avoir un au fond de sa propre conscience. Or, sa conscience, à lui, qui Ta vue, depuis qu'il est au monde, briller de la lumière fixe de toute conscience, au milieu de la mosaïque tournante dhabiletés et d'expédients qui fut toujours le fond de son être?... Sceptique, mais non embarrassé, comme l'âne du juste milieu entre la botte de foin de la révolution et la botte de foin de l'autorité, respectueux seulement pour le fait qui le boucle, élève de Talleyrand dont il a porté la béquille, après 1 830, quand il n'était encore qu'un petit garçon, un petit Almanzor politique, il n'a jamais été capable que d'un ordre éclopé, qui boitait comme la jambe de son maître, et il nous l'a donné, cet ordre, sur une jambe qui n'était qu'un équilibre, — un équilibre à faire trembler !

Et comme, au lieu d'être, au pouvoir, un Talleyrand, ainsi que le premier, silencieux et monosyllabique, ce n'était qu'un Talleyrandinet, qui parlait toujours et semblait avoir la langue attachée par le milieu pour parler des deux bouts,

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comme la femme de Scott dans les Chroniques de la Canoncjate, il a tellement épouvanté la France par cette déclaration qu'on ne lui demandait pas : que l'ordre moral lui était impossible, — que, ma foi! elle a soufflé et qu'il est tombé comme s'il n'avait eu qu'une jambe, lui non plus !

De cette façon, la preuve a été instantanément faite que ce qu'il ne pouvait, d'autres le pourraient ; que d'autres répondraient de ce dont il ne savait répondre ; car l'ordre moral, nous avons déjà commencé de l'avoir. Et pour cela, il n'a fallu au pouvoir nouveau que de déclarer le contraire de ce que déclarait M. Thiers. A cette première parole seule, la sécurité est rentrée aussitôt dans les âmes et l'opinion s'est raffermie. L'ordre moral, sur lequel la politique sceptique de M. Thiers ne pouvait rien, n'a eu besoin, pour s'attester, que de la conviction qu'il en faut un de la part de ceux qui gouvernent. M. Thiers, ce politique à lunettes, mais qui les a sur le front, au lieu de les avoir sur les yeux, quand il s'agit de voir certaines choses, ne voyait pas ou ne voulait pas voir (car qui sait jamais quoi

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que ce soit de ces âmes ambiguës ?)que la France, abîmée de malheurs, voulait se reprendre de toute la force de ses bras désespérés à cette Croix qui a sauvé le monde et qui peut la sauver encore. Ces pèlerinages d'il y a quelques mois, insultés par la canaille rouge, rouge d'opinion en attendant qu'elle soit rouge de sang, et où des masses formidables d'hommes se portaient, comme on se porte aux autels, après des jours de fléaux, n'avaient rien appris à cet homme qui n'avait dans sa petite tête qu'une notion d'ordre de garde champêtre ou de commissaire de police. Il n'était ni d'une école de philosophie, ni d'une école d'histoire, ni d'une école politique, à savoir que l'ordre moral, impossible à son gouvernement, n'avait de soubassement et de racine que dans l'idée religieuse, et que l'idée religieuse en France est traditionnellement, historiquement et nécessairement catholique. Sans cela, sans cette ignorance, cet homme, respectueux pour les faits, aurait-il traité ce fait énorme de l'enterrement civil, dont les athées rou^i >s font une catapulte de parti, de niaiserie, textuellement de niaiserie, indigne d'occuper sa vaste capacité d'homme d'Etat?...

Car il faut qu'on le sache (nous autres journaux nous préparons l'Histoire), M. Thiers n'a

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pas voulu ou n'a pas osé toucher aux enterrements civils. Cela brûlait, à ce qu'il parait, pour la lâcheté de sa main, et ce n'est pas un Scsevola, que M. ïhiers ! Mis en demeure de s'opposer à ces scandaleuses et provocantes parades des enterrements civils, qui ne sont même pas de la liberté de conscience en matière religieuse, mais en matière d'athéisme, M. Thiers a répondu par ce mot, qui est delà monnaie de singe: Niaiserie! comme s'il n'y avait pas des niaiseries dont l'homme d'État doit s'occuper quand elles sont dangereuses. Avait-il peur? N'avait-il pas peur? S'il avait peur, ce brave homme d'Etat, c'était de la Rouge ! S'il n'avait pas peur, la Rouge lui plaisait donc ?... Qu'il choisisse ! Pour mon compte, je crois aux deux.

Eh bien, un homme — un homme qui n'est pas président de la République et un président à qui on a passé tout ce qu'il a voulu, qui a été investi par les circonstances de plus d'autorité que Louis XIV, mais un homme qui n'est qu'un simple préfet, — a fait dans la ville de Lyon, la ville écarlate, ce que n'a pas osé faire M. Thiers: il a réglementé les enterrements civils. 11 a près-

crit, avec la prudence et la force d'un homme de plus d'Etat que M. Thiers, la manière dont auraient lieu ces débauches d'athéisme mortuaire qu'avec la liberté des cultes et la liberté d'aucun culte, il faut, dans ces malheureux temps, supporter ! Symptôme d'ordre moral, parce qu'il est un symptôme d'ordre religieux. Et il n'est pas le seul !

Jamais M. Thiers, qui a traité les enterrements civils de niaiseries, n'aurait suivi ou fait suivre par ses fonctionnaires les processions du Saint- Sacrement, aimées de la France, de la grande France, la France de la majorité, puisque le nombre est la raison de tout, dans ce monde numériquement imbécille ! Or, ces processions historiques ont repris. On les a vues dimanche dernier par toute la France, et dimanche prochain on les y verra encore. Elles ont reparu, ces vieilles, grandes et triomphantes solennités de nos pères, depuis que M. Thiers n'est plus là. Elles ont reparu et elles attestent l'ordre moral qui va revenir tout entier dans sa splendeur et dans sa force.

Mais que dans les rayons de ce Saint-Sacrement, qui en est le symbole, M. Thiers nous semble un pauvre petit lumignon !

21 juin 1873.

LES PELERINAGES

Qui donc disait que les questions religieuses n'étaient plus des questions et que l'esprit moderne, si supérieur à l'esprit du Moyen Age, les avait tuées et en avait jeté la cendre aux vents : Ludibria vends! Qui donc le disait ?... Tout le monde. Depuis le jour où Lamennais, désespéré, publiait son : Indifférence en matière de Religion, jusqu'à l'heure de malheur suprême qui s'est abattue sur la France, cette France, catholique comme elle était France, avait senti plus de quarante années une de ces sécheresses de cœur que les mystiques connaissent et que les nations qui furent ferventes connaissent aussi. Certainement elle n'était pas encore athée jusqu'à la

moelle, cette vieille France de Clovis ! Mais l'athéisme, ce dernier mot de toutes les philosophies impies, l'athéisme, avec son instruction laïque et obligatoire, espérait bien qu'elle le deviendrait. Des livres, en effet, l'athéisme était passé dans les faits. La Commune, pour qui les prêtres n'étaient plus des hommes, mais des soutanes (rappelez-vous le mot de Rigault : Soutanes, levezvous!), la Commune avait été le triomphe de l'athéisme ; car Robespierre lui-même, avec sa sotte fête de l'Etre suprême, avait affirmé Dieu, et après la Commune, ce n'était pas le sceptique voltairien qui menait la France qui eût été capable d'arrêter l'athéisme, lequel, au moins, affirme quelque chose. Eh bien, malgré ce travail de l'enfer et le lâche pouvoir qui ne l'aurait pas empêché, voilà que la France, revenant au sentiment historique de son être, se rejette dans les bras du Dieu qu'elle semblait n'aimer plus et redevient chrétienne avec l'enthousiasme du Moyen Age — de ce temps de l'amour de Dieu !

Les pèlerinages à Notre-Dame de Lourdes furent le premier symptôme de ce réveil de la France.

Et aujourd'hui qu'au sceptique, qui ne croyait pas même à lui, car c'est lui qui a pris la fuite et on n'a pas eu la peine de le chasser pour qu'il

LES PÈLERINAGES Ï9i)

s'en allât, a succédé un pouvoir qui croit en Dieu, les pèlerinages à Paray-le-Monial sont le second symptôme, plus éclatant que le premier, de cette régénération de la France dans la foi de ses pères, et ont, par des faits de cet ordre : — vingtcinq mille communions, — attesté, qu'on me passe le mot! le recommencement de la foi.

Des pèlerinages, comme au bon vieux Moyen Age dont nous nous sommes tant moqués du haut de notre suffisance de progressifs ! Des pèlerinages, après la Commune et M. Thiers, et probablement parce que nous les avons eus !...

C'est ainsi que souvent, dans ce monde, le diable fait les affaires de Dieu.

Et que l'observateur ne perde rien des détails de ces étonnants pèlerinages. Ces vingt-cinq mille communions, qui vont se doubler, sont déjà quelque chose, mais le but du pèlerinage est peutêtre plus surprenant encore. C'est la dévotion au Sacré-Cœur, cette dévotion instituée au xvur siècle par une humble fille et bafouée par Voltaire comme le dernier ridicule que le Christianisme pûi se donner! Jusque-là, il n'était quin-

fàme, mais alors il devint bouffon, au dire de ce bouffon qui, pour le rendre tel, se mit à bouifonner sur cette dévotion nouvelle et jusque sur le nom de la sainte fille qui l'avait fondée et qui, elle, avait gardé le nom de son père, quand Voltaire, l'apostat en tout, reniait celui du sien. Alacoque, du reste, valait bien Arouet. Il la bafoua donc, cette fille que l'Eglise avait nommée bienheureuse et qui fit son bonheur satanique, à lui ; il la bafoua avec cette gaieté flétrissante, qui est le propre ou le malpropre de son génie. Dans cette France, hélas ! si frivole, où le rire est l'arme la plus terrible qu'on puisse trouver contre tout ce qui est grand, la dévotion au Sacré- Cœur était restée toujours, même à des yeux chrétiens, mais chrétiens avec poltronnerie, un peu tachée de ce rire de Voltaire, qui était aussi un crachat. De toutes les dévotions aux saintes choses, elle était une des plus insultées ; il fallait être moine ou religieux pour ouvertement la pratiquer. Et cependant c'est cette dévotion au Cœur de Jésus qui a inspiré ce formidable pèlerinage de Paray-le-Monial qu'on peut regarder comme une démonstration de la France entière ! C'est ce Cœur de Jésus qui a été placé sur toutes les bannières et que le zouave Charette avait tracé sur ses drapeaux ! C'est lui, ce Cœur de Jésus .

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