ADMINISTRATEUR DU TRIBOULET
« 1" décembre 1880.
« Mon cher Monsieur de Gastyne,
« Je vous remercie de mettre votre Triboulet à ma disposition, pour le cas où je voudrais répondre à l'article de M. Zola publié hier dans le Figaro .
« Mais je ne profiterai pas de votre offre obligeante : je ne répondrai point cà M. Zola. J'ai pour cela des raisons plus hautes que lui. Pourquoi lui répondrais-je ? Il ne discute pas mes idées sur Goethe. Ce n'est pas Goethe qui l'intéresse. C'est sa personne à lui, M. Zola, et la mienne ; la sienne pour la surfaire, la mienne pour la blesser. Seulement, il ne l'a pas blessée. Je suis de bonne humeur après l'avoir lu, et aussi calme que Frédéric de Prusse, qui disait d'un
placard imbécille contre lui : « Mettez-le donc plus bas, on le lira mieux ! »
« Je n'ai pas à me défendre des ridicules que M. Zola me trouve. Etre ridicule aux yeux de M. Zola, c'est mon honneur, à moi ! Je ne suis pas dégoûté !... Parbleu ! je ne suis pas du tonneau qu'il aime ! je sens autre chose que ce qu'il brasse. Cul-de-Plomb qui a de bonnes raisons pour haïr la souplesse, il me reproche d'être une espèce de clown en littérature et il ne sait pas combien il me fait de plaisir, en me comparant à un clown!
c Les clowns, il ne sait pas combien je les aime, moi l'habitué des samedis du Cirque, et qui trouve le Cirque beaucoup plus spirituel que le Théâtre-Français II ne sait pas combien je les admire, ces gaillards-là, qui écrivent avec leur corps des choses charmantes de tournure, d'expression, de précision et de grâce, que M. Zola avec son gros esprit n'écrirait jamais!
« Je refuse donc la passe d'armes dont vous m'offrez le terrain, mon cher Monsieur de Gastyne. Je ne veux pas renouveler la scène de Vadius et de Trissotin chez Philaminte, que refait toujours plus ou moins un auteur, quand il défend son amour-propre. Il n'y a que le public qui' gagne à ces spectacles, parce qu'il se moque
A MONSIEUR DE GASTYNE 207
des acteurs. Ces combats de coqs des amourspropres, je les ai toujours haïs et méprisés. L'honneur, la dignité des duels, c'est le silence dont on les enveloppe. La galerie n'y vaut rien et elle diminue toujours un peu ceux qui se sont battus pour elle.
«Agréez, mon cher Monsieur de Gastyne, etc., etc.
« J. Barbey d'Aurevilly »