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DES CAUSES DU SUCCÈS

DE « JEAN BÀUDRY »

Il a été grand et il a été légitime. — Aujourd'hui, — puisque c'est mon jour de chronique, — entre deux représentations, je veux l'expliquer, ce succès, qui n'est pas tout entier où la Critique l'a placé... Cette exhumation d'une reprise, qui a fait l'effet d'une résurrection, n'en était pas une. Une résurrection, c'est un miracle, et M. Jacquerie n'en fait pas. Il est bien le saint Jean du dieu Hugo, mais son dieu ne l'a point armé du don des miracles. Un miracle n'a pas d'autre cause que la puissance et la volonté de celui qui le fait, et voilà pourquoi M. Vacquerie n'a jamais été un thaumaturge !

Non ! le succès de Jean Baudry, que tout Paris — le Paris de Panurge — ira voir à la file et applaudira en feu de file, a des causes nombreuses et appréciables, et que des esprits d'un peu d'observation et de portée auraient pu pré-

voir... La Critique en a relevé déjà plusieurs avec justesse; mais la cause efficiente, la cause toutepuissante de ce succès, personne ne l'a vue et ne l'a signalée, et c'est peut-être ce farceur de Triboulet, grave pour deux minutes, qui la dira...

Cette cause du succès de Jean Baudry, ce n'est donc ni les acteurs, qui ont été bons, dans l'individualité de leur rôle et dans l'ensemble de leur jeu, ni l'opinion politique de l'auteur, qui était représentée dans la salle et dominante, ni la valeur même de la pièce, très élevée de ton, de sentiment, sans la moindre grimace de l'auteur de Tragaidabas et très correcte dans ses deux profils; forte d'ailleurs de la force qu'on a la faiblesse d'aimer au théâtre, l'entente du métier, que M. Yacquerie sait aussi bien, pardieu! que les ajusteurs de ces mécaniques qu'on appelle des drames, et qui est la gloire de M. Dumas. Ce n'est pas même la réaction commençant enfin contre l'ignoble naturalisme, qui pousse la littérature dramatique du côté où tout, dans un siècle matérialiste, menace de se précipiter. Ce sont là évidemment les causes secondes du grand succès de Jean Baudry, qui fleurit sur beaucoup

de racines, mais ce n'en est pas la cause première et profonde, — la racine mère. « Tout finit par des chansons », dit Figaro ; mais tout finit aussi par de la métaphysique dans ce monde, qui n'est pas si matériel qu'on le croit. Eh bien, c'est la métaphysique consciente et fausse de l'auteur de Jean Baudry et la métaphysique inconsciente et non moins fausse du public de samedi soir au Théâtre-Français, qui se sont donné, qu'on me passe le mot! le baiser sur la bouche, dont la salle entière a électriquement frémi d'un plaisir vrai, mais méprisable, parce que basse en était la source, parce que ce plaisir venait de la plus mauvaise et de la plus ridicule erreur de ce temps !

Et cette erreur, c'est la Philanthropie, cette Philanthropie inventée par l'athéisme qui nous dévore, et qui ne se cache plus, mais qui, il y a quarante ans, Tartufe ou Jocrisse, se cachait. Il eut des commencements si lâches ! Ils étaient alors, il y a quarante ans, une troupe de benêts, très glorieux, qui se disaient encore spiritualistes et qui, par politesse pour eux-mêmes, adoraient l'humanité et voulaient en être les

bienfaiteurs et les apôtres. L'humanité, c'était pour eux le croc-en-jambe dont ils allaient se servir contre Dieu, pour le jeter bas de la croyance humaine et pour le remplacer. Et ils l'ont remplacé! C'est une chose avouée et avérée maintenant qu'il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme, et que même c'est l'homme, un jour qu'il était ivre, qui a fait Dieu ! Or, en sa qualité de Dieu, ce diable d'homme peut tout. Il peut créer une âme à qui n'en a pas, et une virginité à qui n'en a plus. M. Hugo, dans sa Marion Delorme, a refait une virginité aune coquine :

Et l'amour m'a refait une virginité!

et M. Yacquerie, dans son Jean Baudry, a refait une àme à un coquin. Puisqu'on ne rejoue plus Marion Delorme, je n'ai rien à demander à M.' Hugo sur la manière dont s'y est pris ce rafistoleur sublime. Mais puisqu'on reprend Jean Baudry, je me permettrai de demander à M. Vacquerie par quels procédés son Jean Baudry refait une âme à son coquin; car, dans la pièce, il n'en dit pas un traître mot. Il se vante de la chose, ah! oui! Il en est heureux, il en rayonne, il va en crever d'orgueil attendri, mais cet immense Humanitaire ne donne pas le plus petit renseignement sur les voies et moyens employés

par lui pour incruster une âme dans le polisson qu'il a ramassé volant dans la rue et la main dans sa poche, et dont il a fait un honnête homme, croit-il, le pauvre homme! Il est vrai que dans l'honnête homme, de la fabrique de Jean Baudry, se retrouve le polisson et le voleur, plus tard, à la fin de la pièce... Preuve que l'humanité n'est pas Dieu tout à fait et manque son coup et se moque de M. Vacquerie, comme M. Vacquerie s'est moqué peut-être de nous...

Mais, nous, nous l'avons mérité, puisque nous l'avons applaudi !

Nous avons applaudi cette thèse impie, la thèse de l'homme créé par la vertu du petit doigt d'un autre homme, en dehors de Dieu, cette vieillerie, dont je ne me souviens pas d'avoir entendu vibrer le nom une seule fois dans toute la pièce. Nous l'avons applaudie inconsciemment, parce que ce qu'elle exprimait était démontré dans nos âmes. Nous avions tous, dormant dans la pensée, tranquille comme une certitude, cette idée que nous pouvions tous faire, comme Jean Baudry, des petits d'âme, en les léchant, commp l'ourse lèche ses oursons.

pour les nettoyer, avec la langue bien pendue d'une éducation suffisante! Aussi avons-nous tout de suite accepté l'aventure assez improbable de cet armateur du Havre-de-Grâce (c'est bien dans cette ville qu'il devait habiter ! ! !) qui, sorti de la mer, comme le cheval de Neptune, emporte les petits voleurs sur son dos pour les tirer de la fange et les monter dans la lumière, sans qu'on sache pourquoi il se donne tant de peine, cet étonnant armateur! et quel passé il a eu et quelle âme il a pour faire un métier qui, d'ordinaire, n'est pas celui des armateurs. Il n'y a qu'un prêtre, en effet, qui puisse faire le métier que fait Jean Baudry. Je conçois très bien, par exemple, sans explication préalable, ce calotin de saint Vincent de Paul, qui fait en grand et en masse ce que fait Jean Baudry en petit. Lui, saint Vincent, c'est un usurier qui prête à la petite semaine du Ciel. C'est Dieu qui le payera au double. Il n'est pas désintéressé, le matois... Il a une soutane pour ramasser les enfants perdus, dont il fait «les enfants trouvés». Une soutane! cela se voit, se touche et s'entend tout de suite, une soutane... C'est l'uniforme delà bonté; car un prêtre qui ne serait pas bon, manquerait à son uniforme.

La bonté de Jean Baudrv, de ce saint Vincent

de Paul en habit noir sans cette bête d'épithète de saint, qui n'est plus saint Vincent alors, mais Yami Vincent, est moins facile à voir, saute moins aux yeux, lui, obstiné de bonté incompréhensible, qui, pour finir, ne se contente pas de pardonner au voleur de bourse d'autrefois, voleur de sa femme à présent, et qui tout à coup détache de son cœur cette femme qu'il aime, aussi facilement qu'on détache une ileur de sa boutonnière, pour la donner à son voleur, — absolument, d'ailleurs, comme le père prodigue de l'autre jour, qui faisait la même chose, tant ce radoteur de théâtre est oblige de rabâcher î Nous avons applaudi cet armateur de bonté et de dévouement, quelle armature ! comme s'il était nous, idéal et possible. Et quand nous battions si fort des mains, c'était nous-mêmes que nous applaudissions. Nous applaudissions la bonté que nous croyons avoir, la bonté simplement humaine, sécularisée et laïque, qui montre bien que nous pouvons être, de par la nature, les égaux de ces faquins de Saints qui sont les aristocrates de Dieu et qui ne valent pas mieux que les autres aristocrates. Voilà ce que nous avons applaudi à outrance ! Et c'est là le secret intime du succès de M. Vacquerie ! C'est l'esprit moderne, c'est l'esprit du moment, qui

applaudissait, l'autre soir, à sa pièce. Ce n'était point les acteurs qu'on applaudissait; ce n'était pas le républicain du Rappel, l'ami de M. Hugo, l'esprit, le style précis et dompté de la pièce ; ce n'était pas la littérature de ce vrai lettré, de ce dernier des lettrés du Romantisme mort au champ d'honneur ! Et ce qui applaudissait aussi dans la salle, ce n'était ni la littérature, ni la politique, ni les cœurs touchés par l'action du drame, non ! non ! c'étaient toutes les sottises du temps, le pédantisme athée, l'orgueil humanitaire, la philanthropie hypocrite, et ces imbécilles préjugés qui dansent maintenant la pavane devant nous et se croient des institutions : l'enseignement laïque, l'instruction obligatoire et la morale indépendante !

Y a-t-il de quoi être fier?... Un jour, Phocion, applaudi comme M. Vacquerie, devint inquiet. « Est-ce que j'aurais dit une sottise?... » se demanda-t-il. M. Auguste Vacquerie n'aura pas ce scrupule. Il croit à l'intelligence et à la loyauté des applaudissements qu'il a mérités. Mais moi qui ne vois pas, comme lui, la nature humaine, moi pour qui elle n'est qu'une canaille tortue, que Dieu seul peut dessouiller et redresser, rien

de plus ! j'aimerais mieux des sifflets

10 décembre 188

IGNOTUS IGNOTUM INVOCAT

Hier, dans un article d'assez de talent pour que le Figaro puisse en vivre pendant quinze jours, celui-là qui signe Ignotus, et qui n'est ignoré de personne, a dit un mot sur un Ignotus, bien autrement ignoré que lui... Il fut sans doute un jour, et il n'est pas très loin dans le passé, où l 'Ignotus du Figaro méritait ce nom et pouvait se tenir inaperçu sous son masque. Mais le talent qui est une lumière l'a traversé, comme le rayon traverse le globe de la lampe, et cette lumière a fait voir, en plein, le visage que ce masque cachait. L'Ignotus dont je veux parler aujourd'hui n'a pas, lui, de Figaro à son service dans lequel il puisse, à force de talent,

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