‹ Dernières polémiquesChapitre 3 sur 59 · LA CUVETTE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

LA CUVETTE DE SAINTE-BEUVE

dans ce temps d'angoisse patriotique et d'inquiétudes noires, qu'est ce livre iï Indiscrétions et de Souvenirs, composé des vieux rogatons, secoués parle dernier de ses secrétaires, du portefeuille de son maître ? L'indiscrétion, il n'y en a qu'une. Elle regarde Sainte-Beuve. C'est de le montrer se savonnant.

Et de fait, pourquoi se savonne-t-il? Cela n'at-il pas l'air d'une bassesse? Je demande pardon de parler, quand l'Histoire mugit nos malheurs, de cette petite voix flûtée et tremblotante qui s'excuse de ce à quoi l'on ne pense déjà plus : car les ordures se sèchent et disparaissent ; mais, si le dîner du Vendredi-Saint n'est qu'une innocente distraction & honnêtes gens qui voulaient dîner ensemble et qui avaient oublié quel jour il était ce jour-là, et si la collaboration du sénateur Sainte-Beuve au Temps fut un acte d'indépendance, pourquoi se justifier ? Pourquoi n'avoir pas le courage tranquille de ses actes?... Ou, plutôt, pourquoi ne pas dire bravement les choses comme elles sont? Pourquoi ne pas dire : Oui ! nous avons dîné joyeusement et grassement le Vendredi-Saint, parce que nous sommes des honnêtes gens de l'avenir, et que, devant ce vieux Christianisme qui tombe, mais trop lente-

10 DERN'IÈRES POLÉMIQUES

ment, il fallait affirmer le mépris de ses traditions pour le ruiner plus vite ; et nous l'avons fait crânement, comme des hommes ! Notre dîner n'est pas une distraction, et nous n'avons pas à nous en rincer la bouche. Et si, d'un autre enté. la collaboration sénatoriale au Temps est un acte d'ingratitude héroïque, à force d'indépendance, pourquoi savonner coite tache glorieuse? Pourquoi vouloir le bénéfice de ses actes et ne pas en accepter les inconvénients?... Pourquoi ressembler (déjà !) à ces Communards qui font les innocents, — qui n'ont rien vu. et qui ne se doutent pas même de ce qu'on veut leur dire, quand on leur dit: « Vous en étiez, de ces coquins ? »

Quant à de la littérature, il n'y on a point dans ce blanchissage : aussi n'en parlerons-nous pas.

23 mars 1872.

LA GENEREUSE JEUNESSE

Vous vous le rappelez?... C'est le mot consacré que les badauds de la plume se passent de la main à la main, comme la lampe de Lucrèce ; c'est le mot que — depuis cinquante ans et plus — le Journalisme, bêta et crocodile tout à la fois, n'a pas cessé de répéter, à chaque coup de sifflet, à chaque grognement, à chaque gros sou. à chaque trognon de pomme que cette généreuse jeunesse envoyait, trop généreusement, à la tète de ses professeurs !

Eh bien, cette généreuse jeunesse continue ses générosités. Les Polonais seront toujours les Polonais. La jeunesse française sera toujours la généreuse ieunesse. Et rien n'y fera!... mais

rien ! Elle le sera après comme avant les Prussiens ! L'autre jour encore, cette jeunesse n'a pu résister à l'impétuosité de son généreux tempérament, et elle a insulté et sifflé bravement un pauvre professeur désarmé devant elle ; — et ses sifflets même ont tellement troublé la tète de ce pauvre professeur, qu'il s'est cru obligé, le brave homme ! de faire la preuve qu'il n'était pas coupable de l'action dont ses terribles élèves l'accusaient : — ce qui, selon moi, est implicitement reconnaître le droit de haute et basse justice du sifflet. Anarchie de plus : — Anarchie des élèves ! Anarchie du maître ! Tour de Babel ! Confusion î

Mais", en tout, c'est éternellement la même histoire. Si ce n'était pas ainsi, quelque chose boiterait... Une goutte d'eau réfléchit le monde. Cette goutte d'eau troublée des Ecoles réfléchit exactement toute la société de ce temps. Les Ecoles semblent loin de nous ; mais le mal vient de plus loin encore... Ces polissons, au moins par l'âge et par la conduite, qui se font conseil des Dix. à cinq cents tètes, contre le

LA GÉNÉREUSE JEUNESSE 13

professeur, et qui croient l'exécuter en le sifflant, ne sont pas les plus coupables.

Il y a bien plus coupables qu'eux : ce sont leurs pères.

Ce sont leurs pères, auxquels, avant de venir siffler leurs professeurs, ils ont. probablement, fait des cornes dans cette intimité de la famille, devenue maintenant une promiscuité. La famille, en effet, la famille de cette époque de ramollissement universel, où les législations deviennent aussi lâches que les mœurs, a rejeté les éléments sévères qui entraient dans sa forte constitution autrefois. Plus de moralité spirituelle! Tout s'y est fondu de tendresse animale et physique. En attendant que ces aimables gamins qui sifflent leurs maîtres, les battent, — ce qui, si on n'y met ordre, arrivera un de ces jours, — ils ont probablement, enfants, de leur jolie petite main, battu leur mère ou leur nourrice, et maman a trouvé peut-être ce petit geste de révolte charmant, et baisé la menotte rose qui se levait si gentiment contre elle ! Mièvrerie absurde ! Gomme si l'éducation de ce petit pervers qu'on appelle l'homme, ne commençait pas à la première gorgée de lait qu'il avale ! Nous portons la peine de ces mollasseries de cœur. Combien de fois, pour ma part, n'ai-je pas entendu dire :

! i DERNIÈRES P0LÉMIQ1

« Je veux que mon fils m'aime. Je ne me soucie pas qu'il me respecte. Je veux être, avant tout, l'ami Je mon fils ! » Mais, crétin de tendresse ! vous ries bien plus que son ami : vous êtes son père. Pourquoi voulez-vous abdiquer?...

Mais ils le veulent tous, ('/est une déliquescence. J'en connais, des pères, qui, par amour paternel, vont au bal Mabille avec les maîtresses de leurs fils. Voilà donc où en sont maintenant la paternité, la maternité, la famille ! Le père. l'auguste pater familias du Droit viril et romain ; la mère, cette matrone, adoucie seulement par la chrétienne, et qui a duré jusqu'à la Révolution française, se sont abaissés jusqu'à n'être plus que les amis, les camarades et les complices de leurs enfants: et messieurs les enfants — comme a dit M. Legouvé, le sentimental flatteur de ces moutards, — se sont cru les <\i;aux du père el de la mère. Et comme on juge ses égaux et qu'on peut les siffler, si le cœur >n dil. ils les ont certainement siffles dans la maison paternelle ; car la moquerie a bien d'autres formes que le sifflet. Ils les ont siffles. On peut le dire sans avoir peur de se tromper : qui siftle son maître en publie, doit avoir sifflé son père, le premier des maîtres, en particulier. Après cela, quoi d'étonnant, n'est-ce pas? que

LA GÉNÉREUSE JEUNESÏ E T)

l'insolent de la famille devienne l'insolent de l'école.

J'accuse donc hardiment les pères de l'anarchique sifflet des enfants.

Et voilà pourquoi, en tant qu'il faille réprimer cette anarchie, qui est partout, dans tous les rapports de la vie publique et privée, — et il le faut, sous peine, non pas de tomber clans l'abîme, mais d'y couler ! — voilà pourquoi nous ne nous laisserons pas troubler, dans cette question du châtiment des écoles, par ces considérations de famille qu'on a fait quelquefois valoir ; car les familles sont aussi coupables que l'écolier rebelle qu'elles ont élevé, et il est juste que la punition remonte jusqu'à elles. Nous ne sommes pas, nous, un toqué d'amnistie. Nous ne voulons pas même de celle du dédain. Nous ne croyons qu'à la répression, qu'à la punition, qu'à la peine. Dès qu'elle est méritée, il faut qu'elle soit, Selon nous, il n'y a plus d'Ecole, ou tout tapageur d'école doit être mis à la porte de l'école où il a tapage. Mais ce n'est pas tout :

il ne doit pas y rentrer. N'y pas rentrer, sera la punition méritée qui atteindra la famille responsable, puisqu'elle a élevé ce polisson tapageur et ne lui a pas appris le respect qu'on doit à ses maîtres.

Demandez plutôt aux républicains ce qu'on aurait fait aux petits Spartiates des bords de l'Eurotas, s'ils avaient sifflé leurs professeurs de gymnastique !

Mais que feront les gens du provisoire ?

M. Dolbeau. tremblant devant les bambins qui l'ont sifflé, a demandé une enquête pour se justifier devant la juridiction de ces bambins. Ce n'est pas très fier. Le mellifluent M. Jules Simon promet de son coté de donner à cette enquête la plus grande publicité. C'est toujours la même basse préoccupation du Pouvoir devant toute cohue; c'est toujours le même embarras quand il faut être net et frapper !

11 s'agit bien de M. Dolbeau ! Il s'agit de sa fonction insultée ; il s'agit de l'autorité qu'il faut

LA. GENEREUSE JEUNESSE

qu'on respecte, sous quelque forme qu'elle soit constituée, depuis la botte de Charles XII jusqu'au bonnet carré du professeur.

-i avril 1872.

LES ENFANTS JUCxES

L'affaire Dolbeau serait finie, si le gouvernement l'avait voulu ; mais elle ne l'est point, grâce à sa mollesse, et elle vient d'entrer dans une nouvelle phase.

Gel hydrophobe d'innocence, M. Dolbeau. qui, dans son honnête rage de se justifier, a demandé une enquête, et M. Jules Simon, qui a promis de faire tomber sur cette très humble enquête le plus de lumière possible, ont, comme nousl'avions annoncé, constitué en tribunal les siffleurs de l'Ecole de médecine.

Et, juges, ils ont jugé, cl même ils ont affiché leur jugement !

Us ont placardé sur les murs de leur Ecole,

et Y Opinion nationale, qui, pour se rajeunir, s'est fait le moniteur de ces petits, a placardé dans ses colonnes le jugement de ces turbulents Perrin Dandin et bambins de la révolte :

Lesquels ont déclaré que « M. Dolbeau s'est reconnu coupable en confiant une enquête sur sa conduite, non à ses égaux, mais à une administration dont les conclusions ne pouvaient que lui être favorables ».

Et comme tout jugement implique un acquit-' tement ou une condamnation : « désormais », — dit leur papier, qui devrait être non pas sur le mur, mais au bas du mur, et que Rabelais seul pourrait appeler comme il convient, — « désormais, le vide se fera autour du professeur et ses doctrines seront prêchées dans un amphithéâtre désert ».

Et qu'on n'en ignore ! La petite pièce judiciaire est complète. Moins les noms pourtant des intrépides juges, qui ne l'ont pas signée, tout y est. Et maintenant, ô monsieur Jules Simon, miel et cire, qui, comme don Juan éclairant respectueusement monsieur Dimanche pour s'en débarrasser et le mettre à la porte, vouliez éclairer l'enquête de M. Dolbeau avec un candélabre à sept branches, vous doutiez-vous du résultat de cette enquête si vite acceptée par vous pour vous dispenser

Page 1