II
rayonner, et c'est peut-être cette circonstance qui a touché le généreux Ignotus du Figaro, lequel a conquis sa lumière et aime à en jeter, en passant, une éclaboussure à une obscurité. « M. Ernest Hello — a-t-il dit à propos d'un « très bel article, signé de ce nom et publié dans « la Civilisation, — est un auteur mi de Bretagne « et mi de Paris, une sorte de Druide chrétien aux « cheveux gris, parfois halluciné, souvent inspiré « étonnamment par les chênes, ces pères enra- « cinés dans le granit breton », et on croit, après ces quelques traits, que le portrait tout entier va suivre, mais il ne vient pas! Ignotus nous a laissés le bec dans l'eau. Il éteint tout à coup sa goutte de lumière, et les lecteurs du Figaro, qui tettent, avec une curiosité si excitée, cette vache aux renseignements, trouveront que ce n'est pas assez comme cela de renseignements sur cet homme qui, en plein Paris du xixe siècle, se permet d'apparaître comme un druide, et c'est pourquoi, moi qui connais Hello, mieux qu 'Ignotus peut-être, je me permettrai, non pas d'achever le portrait qu'il a commencé, mais s'il le continue jamais de lui préparer sa palette.
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Et d'abord laissons là le druide, même chrétien. Laissons les roses aux rosiers, et le druidisme à M. Henri Martin, cet historien grotesque qui ne voit partout que druides et demande à la République d'en établir un collège dont il serait le chef ! Ernest Hello est un chrétien tout simplement. Iln'y aaucun druidisme dans son affaire. Seulement ce qui trouble Ignotus et ce qui en troublera bien d'autres, c'est qu'Ernest Hello est un chrétien mystique, et qu'on a perdu tout à fait le sens de la mysticité. Dans ce temps d'ignorance religieuse, de scepticisme imbécile et d'impertinente civilisation, personne ne comprend le mystique, ce raffiné dans l'ordre divin, et voilà pourquoi on le travestit ! On en fait aujourd'hui un druide. Demain on en fera quelque bonze ou quelque fakir. La caricature, qui tient tout le monde à la gorge, y a saisi aussi le bon Ignotus, malgré sa bienveillance. Puisqu'il est de Bretagne, ce mystique Hello, eh bien, mettons que ce soit un druide, avec les chênes, et les granits, et toute la vieille ritournelle ! Et l'imagination qui aime ces carnavals, voit mon pauvre
Hello en robe blanche, la serpette d'or à la ceinture, arpentant Paris pour les badauds qui trouvent la chose très piquante sur la foi d'Ignotus et du Figaro, tandis que le druide inventé pour l'intérêt et le plaisir de la galerie est un homme moderne, qui a autant d'esprit que vous et qui n'est pas plus ridicule ! Il a le malheur, il est vrai, d'être catholique, ce qui ne mène à rien maintenant, pas même à la célébrité. Mais c'est un homme du catholicisme le plus haut et dont les livres, inconnus en raison même de leur supériorité, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de doctrine et de sentiment. Ces chefsd'œuvre, allez ! ne lui ont été inspirés par aucun chêne. Coupez toute cette chesnaie, mon cher ïgnotus, ou sortez-en au plus vite ! L'halluciné qu'on a la bonté d'ajouter au druide — toujours pour divertir l'assemblée — n'est pas plus que le druide dans ce charmant garçon d'Hello. C'est un esprit net, positif et droit, qui, comme tous les contemplateurs religieux du reste, va plus avant que les autres hommes dans la connaissance des choses humaines. Àvez-vous lu son livre de V Homme, où il se montre un moraliste aussi vaste qu'il est profond ? Avez-vous lu ses études sur Shakespeare, d'une beauté telle qu'il Y a peu de chose dans la Critique contemporaine
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qu'on puisse décemmen t et. justementleur comparer?.. . Hello pourrait avoir très bien le pédantisme de ses vertus ou de son génie ; eh bien, le joyeux garçon ne l'a pas! Cet enthousiaste dans la foi, ce docteur en mysticité, est un homme du monde plein de gaieté, d'aisance et de reparties. De très bonne maison, il a le ton de ceux qui ont le bonheur — car c'en est un encore — d'être bien nés. A le voir passer dans la rue, distrait parce qu'il est préoccupé, traînant son infortuné pardessus qui croule de son bras vers la terre, le chapeau en arrière comme un anglais, — ayant la seule piété qu'eût jamais Sainte-Beuve, la piété de son éternel parapluie, — la tête au vent dans ses longs cheveux ébouriffés (qui, par parenthèse, ne sont pas gris, mon cher Ignotus), on ne dirait jamais ce qu'il devient, le soir, dans un salon. Spirituellement laid, quelque peu voûté et la tête de côté comme Villemain, avec son nez à l'ouest illustré par Balzac, il n'a pas la méchante physionomie de cet affreux cuistre, parvenu en trois temps, mais la bonne humeur qu'on n'attendrait pas d'un homme qui n'arriverait peut-être pas en trentesix ! Tel il est, cet Hello dont jeveux le portrait par Ignotus, Ignotus ignotum invocat. Pour moi, j'ai fait ce que j'ai pu pour cet homme qui aime
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la gloire comme Y amoureux de la Reine aimait la Reine. J'ai fait ce que j'ai pu une fois, deux fois, dix fois, mais j'ai, à ce qu'il paraît, la main malheureuse. J'ai ouvert ses livres. J'en ai exalté les beautés. J'ai dit que cet homme, trop ignoré, méritait la gloire, et qu'il ne l'avait pas peut-être par l'unique raison qu'il la méritait. Amère plaisanterie de la destinée! L'univers entier connaît Zola, et Hello, qui a écrit des choses sublimes, nul ne sait son nom... A tout hasard, dans ce monde renversé, je l'écris sur la marotte de Triboulet pour qu'on le voie.
Au fait, Triboulet, c'est le bouffon d'une Reine, — qui s'appelle la Justice !
18 décembre 1880.