‹ Dernières polémiquesChapitre 35 sur 59 · UN HOMME PLUS GRAND QUE SON FAUTEUIL · texte numérisé non relu

UN HOMME PLUS GRAND QUE SON FAUTEUIL

en rugissent, sentent, dès tout à l'heure, immortel.

Et c'est de cette position magnifique et sûre dans la postérité, c'est de cette immortalité qui ne peut pas ne pas être, qu'il s'est ravalé, ce noble et courageux homme, jusqu'à l'immortalité, ridicule et postiche, d'un académicien !

25 décembre 1880.

LES

Je les aimais mieux sous les monarchies. Ils étaient plus gais alors ! Ils n'étaient que littéraires et ridicules, mais leur ridicule ne déplaisait pas. Il nous amusait, nous qui nous gaussons de ces petites grimaces humaines que Ton appelle des prétentions. On n'a jamais trop de ridicules sous la main quand on aime à rire, et à môme ces dames on en cueillait de beaux bouquets ! Les hommes — insultés d'être imités par elles — se vengeaient bien innocemment par de la moquerie des ambitions à contresens de ces pauvres folles qui ne voulaient plus se contenter d'être belles et charmantes, mais qui voulaient être hommes un peu, par-dessus le marché!

r23^ DERNIERES POLÉMIQUES

D'ailleurs, cette manie rapportait des chefsd'œuvre. Molière en riait dans ses Femmes savantes, et Lord Byron, qui ne riait guères, égayé, riait aussi dans sa comédie des Bas-bleus. Mais à présent, que diraient Byron et Molière ?... A présent, ce n'est plu^ littéraires qu'elles veulent être : ce n'est plus hommes un peu : c'est hommes tout à fait, hommes comme nous. Et ce n'est plus ni gai, ni ridicule : c'est odieux, ennuyeux, monstrueux... et républicain !

Et avec cela, qu'elles ont bien choisi leur moment pour vouloir être hommes! Les hommes d'à présent sont si jolis !

Tels ils sont aujourd'hui, les Bas-bleus de la République! Ils ne le sont plus jusqu'aux jarretières. Ils le sont par-dessus la tète ! Leurs bas sont devenus une gaine. Les femmes maintenant sont bleues de partout et de pied en cap, égales de l'homme, férocement égales, et toutes prêtes même à dévorer l'homme demain... Madame Adam, qui, pour l'instant, est la reine de cette rucheintellectuelle. est un bas-bleu sterling

à douze volumes, un bas-bleu petit manteau bleu, qui ne porte pas des potages chez les pauvres, comme le petit manteau bleu légendaire, mais qui donne, en son domicile, mieux que des potages; madame Adam, qui a fondé un petit tourne-bride pour les dames dans sa Revue littéraire, et un autre tourne-bride pour les hommes dans son salon; madame Adam, qui inspire des jalousies effrénées et dépravantes aux bas-bleus sans salon, qui trouvent que ce n'est pas assez qu'un livrepour y étaler leur esprit et leurs grâces, est de beaucoup le meilleur de ces bas-bleus républicains... Elle a encore, tout bas-bleu qu'elle est, un sourire attardé de jolie femme sur ses lèvres, dévouées, hélas ! maintenant, aux lectures et aux conférences. Elle est la seule parmi les bas-bleus qui ait conservé ce dernier vestige, ce dernier bout de rayon de l'auréole d'une femme qui a plu autrefois... Mais les autres!... Les autres basbleus, sans sourire et sans salon, n'ont pas de bouche pour les usages aimables... Vomissantes gargouilles de déclamations bêtes ou atroces, elles sont bleues jusqu'aux lèvres, qu'elles ont bleues comme de vieilles négresses. Il y a mademoiselle Hubertine Auclerc, indigo foncé, mademoiselle Hubertine Auclerc, cette contribuable révoltée, qui se croit un Hampden en jupes...

23i DERNIÈRES POLÉMIQUES

Il y a mademoiselle Louise Michel, ce bas-bleu lyrique, à indigo sanguinolent.

Il y a enfin madame Graux (car je ne peux pas les nommer toutes), qui a fait un livre sur la Révolution française, avant d'avoir écrit cette fameuse lettre qui vaut mieux que son livre pour sa renommée; madame Graux, au plaisant respect rétrospectif pour feu son mari, M. Duvergïer de Hauranne, et signant toujours à la barbe méprisée du sieur Graux, son nom de Duvergier de Hauranne, malgré ses secondes et justes noces.

Echantillons choisis que ces dames, dans le bas-bleuisme républicain ! J'en pourrais citer une foule d'autres, mais à quoi bon ? Je leur ferais plaisir peut-être ; car ce qui les ronge et les mange, ces malheureuses affolées, c'est l'enragement de la publicité, et je ne veux d'aucune manière être pour ces dames ce qu'elles sont pour nous, dit le grave Tertullien, « instrurnentûm voluptatis ». Et puis, d'ailleurs, ce ne sont pas telles et telles qui sont à présent des basbleus ! Ce n'est pas seulement un groupe de vaniteuses en démence ! C'est tout le monde ! C'est l'époque entière qui est bas-bleu, femmes et hommes! Oui! il s'est rencontré des hommes que l'on croyait virils, à qui leurs femmes ont

jeté leur jupon sur la tète, — comme Alexandre jeta son manteau sur la tête de Bucéphale, pour lui mieux grimper sur le dos !

Enjuponnés ainsi par la tôle et par-dessus leurs toques, on a vu de majestueux professeurs, persuadés, les Jocrisses ! qu'ils faisaient une juste et grande chose , faire passer des examens scientifiques et littéraires à des fillettes qu'il fallait, haut-la-main, renvoyer à leurs poupées, et sans broncher et pompeusement les recevoir avocats et médecins, en leur débitant, après leur thèse, des compliments sur leur science, leur force de tête et leur courage! Humiliant spectacle pour un peuple qui fut mâle et salique et qui n'entendait pas que la femme fût Roi jamais dans une nation de mâles! Certes! si on avait retroussé de la pointe d'un pied irrespectueux la robe de ces professeurs d'un si auguste sérieux dans une pareille bouffonnerie, on aurait trouvé à coup sûr dans leurs vilains souliers de pion, les affreux bas-bleus de leuis femmes ! Les journaux eux-mêmes, les blagueurs, racontent ces examens avec les plus badaudes des admirations imbéciles, ausj ble-J que les petites (.lies peuvent le désirer.

car l'huile de cette cuistrerie s'étend partout, même en Angleterre, le pays du mariage fortement hiérarchisé, où la femme n'est pas encore l'égale du mari, mais où le droit politique et impertinent de la femme a trouvé déjà son groupe tout prêt dans le Parlement ! Quant à la France, le Bas-bleuisme, qui n'était pas politique avant l'établissement républicain, est devenu « l'égalité civile et politique » tombée du Code dans nos mœurs, et quand les mœurs ne font pas -les lois, et que les lois veulent faire les mœurs, elles les font comme vous le voyez : anarchiques et grotesques ! Le Bas-bleuisme s'y étale dans tous les esprits. C'est le Bas-bleuisme qui veut que la femme « vote et tue » et tue même au vitriol ; car on l'acquitte pour cette action cruellement lâche et basse, qui mériterait le talion de Moïse dans une société énergiquement organisée pour la justice. C'est le Bas-bleuisme qui fait grouiller sentimentalement des tètes qu'on croyait jusque-là passablement équilibrées... C'est le Bas-bleuisme entin qui fait sur la femme raisonner des hommes comme des femmes...

Abailards intellectuels, qui se sont laissés opérer par leurs Héloïses et qui chantent la même chanson de la même voix qu'elles !

Car la question du divorce, ne vous y trompez pas! c'est encore là le Bas-bleuisme. — Le Basbleuisme dans la famille, le Bas-bleuisme partout et toujours; car c'est l'égalité civile et politique de la femme, qui se donne pour peser le même poids spécifique que l'homme dans toutes les relations de la vie. M. Naquet, qui n'est pas Tirsis, mais qui n'en est pas moins le Roi des jnaris, M. Naquet, avec la question du divorce, dont il s'est fait un plumet, au fond, n'est pas, comme on pourrait le croire, un législateur philanthrope, mais un bas-bleu, — un pauvre petit bas-bleu, que sa femme conseille peut-être, en vue de l'avenir, cette fine madame Naquet... C'est un bas-bleu aussi que M. Alexandre Dumas, Vomi des femmes , le préfacier d'assistance publique, qui fait l'aumône de ses préfaces à toutes les indigentes de talent qu'il rencontre (il en tient chez lui un bureau); c'est un basbleu que M. Dumas, qui nous a fait un éloge si fabuleux de Y Appel aux femmes, livre d'un basbleu émancipateur de Russie ! qui nous a vanté comme un chef-d'œuvre celte platitude romanesque de Typhaine, ou par parenthèse l'héroïne, elle, ne s'émancipe pas. C'est un bas-bleu aussi comme M. Naquet; car c'est le sentiment qui le tient sans quille sache sur la question du divorce,

238 DERNIÈRES l'OLÉMIQUES

cet observateur qui affecte d'être anti-sentimental sur tout le reste, et qui ne se préoccupe que des conséquences de sensibilité et de bonheur pour la femme et pour le mari dans la loi à faire sur le divorce... Vue misérable et terre à terre! Qui ne voit pas, en effet, dans l'indissolubilité du mariage, la famille, la race, l'intérêt des enfants qui est l'intérêt de la race à perpétuité, ne voit rien de ce qu'il faut voir, et il n'y a plus là sur cette question première qu'un bas-bleu à la place d'un législateur !

Et cette teigne du Bas-bleuisme qui ronge toutes les têtes est si dévorante, qu'elle viendrait à bout de la chevelure de Samson. Tenez ! Je lisais dernièrement un livre énergique, d'un esprit que j'aime, malgré ses opinions que j'abhorre : Crête rouge, du rouge Cladel,de l'écarlate Cladel, un républicain de bronze rougi à la fournaise, mais qui, le croiriez-vous? a reçu sur son bronze les amollissantes influences du Basbleuisme républicain ! Eh bien, ce n'est pas Crète rouge que devrait s'appelerce livre robuste : c'est Crête bleue ! Car c'est le Bas-bleuisme dans l'ordre de l'action et de l'héroïsme, que le roman de Cladel. L'homme y est la femme, et la femme y est l'homme. Ce sont les sexes renversés. C'est la mascarade que veulent les bas-bleus dans

toutes les sphères, même dans celle du plus audacieux des courages ! Excepté la force de la griffe que n'aurait pas une main de femme, le livre pourrait être écrit par un bas-bleu insolent qui dirait aux hommes : « Vous voyez bien qu'en bravoure même, nous vous valons, quand nous ne valons pas plus que vous ! »

Il est vrai qu'il y a Jeanne d'Arc, dans l'Histoire, — mais Jeanne d'Arc, ce n'est pas une femme, c'est un archange, qui tient l'épée de Dieu pour le compte de la France! c'est un être surnaturel auquel nous croyons, nous, et auquel ne croient pas les bas-bleus !

l"r janvier 1881.

LE PUITS ARTESIEN

Page 1