LES MOUTONS DE PANURGE DU CRIME
Ils méritent ce qu'ils ont fait... Mais comme on ne le leur inflige pas, ils se multiplient, ces moutons de Panurge du crime. Ils ne sont plus même les moutons de Panurge. Ils sont des singes de Darwin, se singeant, tous, les uns les autres. A mes yeux, tous les législateurs ne sont guères que des coupeurs de cheveux en quatre, ou des trembleurs devant l'opinion qu'ils devraient élever jusqu'à eux, au lieu de s'abaisser jusqu'à elle. Il n'y a jamais eu dans toute l'Histoire qu'un grand législateur, et c'est Moïse. Il a dit : « Œil pour œil, dent pour dent » ; la seule punition qui soit intelligente et juste. C'est la peine du talion, la seule peine. Vitriol pour vitriol ! Ah ! vous avez lâchement jeté du vitriol à la tête d'un être vivant et sans défense ? Eh bien, on vous en fera tomber légalement dans les yeux ou sur votre face, la même quantité. (Eil pour œil, dent pour dent. Il n'y a pas dans le monde d'autre justice ! Et puisque vous aimez l'égalité, messieurs les républicains, en voilà une que nous voulons !
Triboulet n'est pas égalitaire, mais il demande
cette égalité-là !
:> février 1881 .
C'est lui, qui, à présent, gouverne ! C'est lui, le blême, l'effaré, le honteux tremblement! C'est le tremblement devant le suffrage universel qui a fait tomber, tout à coup dégonflée, la forte résolution de toute une Assemblée de législateurs, voulant une loi qu'ils disaient mûre et nécessaire, et qui, de fait, était dans la logique de la Révolution, qui nous mène et qui nous malmène! Conscience, fierté, majesté de ces législateurs ! Il n'a fallu qu'un mot, — moins qu'un mot, — un index tendu vers l'électeur qui, dans un avenir très prochain, va leur demander leur compte, comme à de mauvais domestiques, et ça été assez pour que tremblant dans leur peau de députés où ils se trouvent si bien, Us
lâchent tout sur cette grande question du divorce, comme s'il s'agissait d'un ballon.
« Il ne faut pas — ont-ils pensé, tous ces trembleurs, — discuter et voter une loi, peut-être populaire à Paris, mais scandaleuse et révoltante pour ces imbéciles de paysans dont nous dépendons et que le divorce blesserait dans leurs sentiments et leurs habitudes séculaires. » — Mais le moment des élections passé et le tremblement obéi, ces poltrons en face de l'électeur, ce millionième de Louis XIV en sabots, qui a pour toute cravache un bulletin de vote, et qui s'il n'entre pas au Parlement n'en fait et n'en défait pas moins les Parlements actuels, reprendront immédiatement leur assurance et leur idée, et la loi écartée reviendra...
Elle reviendra et il est impossible qu'elle ne revienne pas, parce qu'elle est (je l'ai dit) essentiellement révolutionnaire, et qu'il faut que nous buvions jusqu'à la dernière goutte cette coupe amère de la Révolution, pour nous en dégoûter comme ces chameaux (dirait le grand historien Mathieu) qui boivent l'eau qu'ils ont troublée, et parce que la logique des principes posés une fois, et plus forte que les hommes, est irrésistible, et qu'elle ramène et courbe toujours sous son pied les poltrons et les inconséquents !
Elle reviendra, malgré les mœurs et les tempéraments de ce pays qu'on oppose à cette loi funeste, et malgré Yhorreur qu'elle inspire aux femmes, puisqu'on a, dernièrement, donné cette raison de la répugnance du moment que tout le monde semble éprouver pour le divorce! Mais est-ce que le caractère de la Révolution n'a pas toujours été de mettre les mœurs en contradiction avec les lois? Est-ce qu'elle n'est pas accoutumée à cette tyrannie?... Est-ce qu'elle n'a pas toujours prétendu faire fléchir les mœurs sous les lois? Est-ce que, pour elle, les lois ne doivent pas modifier les mœurs anciennes, et en créer même de nouvelles?... C'est leur prétention éternelle, à ces législateurs révolutionnaires, de tout faire à coups de décrets et de tout demander au chiffon de papier dont ils sont idolâtres. Ils croient faire des mœurs, en les décrétant!... Est-ce qu'ils ne voulaient pas décréter des mœurs, quand ils décrétaient la Liber lé, — YEgalité, — la Fraternité parmi les hommes, avec sanction de guillotine si on n'acceptait pas ces mœurs, par ordonnance et par décret?
Et d'ailleurs, ils se soucient bien des moeurs d'un peuple, c'est-à-dire de ses coutumes, de son tempérament, de son passé, de son histoire, eux, ces despotes législatifs, qui s'imaginent que tout se fait à la main comme un Code, et que le Code terminé, tout est dit. Dans un temps donné, si on l'applique vigoureusement, il aura fait les mœurs selon ces rêveurs qui ne comprennent rien au cœur de l'homme ni à l'Histoire ! Quant à l'argument tiré de l'horreur que le divorce inspire aux femmes, ne vous y fiez pas ! Il n'est pas sûr ! Cette petite horreur s'évanouira dès qu'elles auront, pour accepter ou pour désirer le divorce, le moindre intérêt de cœur, de passion ou de vice. Ce sont les femmes encore pures qui ne veulent pas du divorce, — mais « fragilité, ton nom est femme », disait Shakespeare, et les impures pour qui le divorce est spécialement fait, dompteront très bien la petite horreur qu'elles en ont.
Et la loi, écartée aujourd'hui, reviendra pour bien d'autres raisons encore. Elle reviendra parce qu'elle est fondée sur le plus grand des préjugés modernes, qui est de sacrifier l'intérêt social à l'intérêt de l'individu. Et je ne dis pas l'intérêt de l'Etat, qui n'est jamais, presque jamais l'intérêt social, quoi qu'il ait l'impudence de
le dire et qu'il veuille le faire tenir en lui, comme un grand cercle dans un petit, absurdité géométrique ! En ces derniers temps, l'individualité humaine, surchauffée par de sacrilèges et d'incendiaires philosophies, est si folle d'elle-même qu'elle ne voit plus qu'elle, et qu'elle se prend pour la société tout entière. Dégager donc cette individualité de tous les liens qui la gênent, cela s'appelle « l'émancipation des peuples ! » Or, ni la race, ni la famille, ni tout ce qui est étreinte pour les hommes et ce qui jadis en faisait un faisceau, n'est actuellement la visée du législateur, parce que ces choses étreignantes nuisent au développement de cette individualité qui tend à empiéter sur l'individualité des autres et à s'entremanger avec eux dans la plus dévorante des anarchies... La loi du divorce doit revenir encore, parce qu'elle est l'expression, non pas de la raison qui voit plus haut que le bonheur pour but dans la vie, mais de la sensibilité qui ne veut rien souffrir même de ce qu'elle mérite; car ce sont nos fautes qui le plus souvent font nos malheurs, et si elles ne les font pas toujours, elles les font, du moins, plus profonds ! La fausse sentimentalité, née d'une fausse philanthropie, est au demeurant une des plus grandes forces qu'il v ait au service de l'idée du divorce. En effet, ce
lu.
n'est pas, croyez-le bien! quand une sociélé tombée en décadence larmoie comme une vieille sur la dureté des devoirs qu'elle accomplissait autrefois et qu'elle voudrait épargner à ses petits enfants, dont elle radote, ce n'est pas à cette heure de l'Histoire que nous pouvons remonter vers l'énergique sagesse des législateurs du pas>é !
Eniin, la raison supérieure à toutes les autres, la raison qui suffirait, fut-elle seule, à expliquer l'obligation pour la République de mettre, qui qu en grogne, hommes ou femmes, le divorce dans les lois qu'elle fait, c'est que le divorce est un acte d'athéisme absolu, et la manifestation de mépris et de haine la plus solennellement et audacieusement satanique contre le Dieu que nous autres chrétiens nous adorons. Le divorce tue la famille qui est l'œuvre de Dieu ! Il la tue en la dispersant. Le mariage n'est pas seulement pour l'Eglise ce qu'il est pour l'Etat, une nécessité philosophique et même "physiologique, sans laquelle une société serait livrée à ions les débordements et à toutes les bâtardises. L'Eglise, pour nous exprimer davantage la nécessité de ce lien
LE TIŒMBLKMKNT
qui doit être éternel, l'a surnaturalisé. Elle en a fait un, sacrement, et c'est le sacrement, c'est L'idée même du sacrement contre laquelle se dressent avec le plus d'acharnement les législateurs de la République. Ah! si le mariage, fut-il indissoluble, n'était rien de plus qu'une institution civile, ils lui passeraient son indissolubilité peut-être... Mais le sacrement! Le sacrement! C'est impossible ! C'est le voile de pourpre divine qui fait écumer et mugir ces taureaux stupides de l'incrédulité.
Pour l'instant, il est vrai, on ne les entend plus. Les voilà doux, silencieux, tranquilles. Ils se détournent de leur chemin pour suivre une tout autre venelle. La peur de l'électeur, leur maître, leur fait rentrer au ventre leurs beuglements sur cette grande question du divorce, que l'électeur chrétien ne comprend pas comme eux. Mais tout ceci ne durera pas. Ils reviendront des élections, et le projet de loi repoussé reviendra avec eux et la loi mémo! Le jour passé, on se moque du saint, dit le proverbe italien \ Il giorno passato, il santo gabbato. L'élection passée, le saint sera moqué...
13 février 1881.
C'est le „cri d'Harpagon dans la comédie. Eh bien, il faudrait que ce fût le cri du législateur dans la loi !
C'est la passion de l'avarice, — la passion la plus basse, qui soit dans la nature humaine, — qui pousse ce cri si comique dans la comédie. Ce serait le désintéressement le plus noble et le plus intelligent, qui pousserait ce cri dans la loi!
Et jusqu'ici personne n'y a pensé ! C'est le destin des idées les plus simples et les plus fécondes qu'on passe auprès d'elles sans les voir. Depuis siv grands mois que tout le monde roule son petit caillou de Sisyphe sur la question du divorce, personne n'a eu cette idée-là! Personne non plus,
parmi ces légifaiseurs qui se croient des législateurs, dans cette discussion sur le divorce, que la lâcheté politique de tous ces mendiants devant le suffrage universel a interrompue, personne n'a exprimé l'idée radicale de l'abolition de la dot, introduite hardiment au Code, et qui serait une loi préventive des inconvénients du mariage, d'une bien autre efficacité que la médication tardive et dangereuse du divorce!... Et pourtant, puisqu'il leur manquait, à tous ces esprits raccourcis, la grande raison déterminante de lindissolubilité, — la raison vraiment législatrice de l'intérêt de la race que le législateur doit vouloir éterniser dans sa pureté et dans sa force, autant du moins que le génie de l'homme peut éterniser quelque chose; puisque pour eux, ces Épicuriens, le bonheur domestique est tout, et qu'ils n'ont vu que cela dans cette discussion du divorce, qui restera la honte de l'esprit humain au xixe siècle, comment n'ont-ils pas songé à l'abolition de la dot, — de la dot, qui est la cause première de toutes les corruptions conjugales? Quel manque de regard! quelle distraction et quel oubli ! Ont-ils donc cru que cette suppression de la dot les menaçait ?... Mais qu'ils se rassurent ! Cette loi nécessaire n'aurait pas d'effel rétroactif, et ils pourraient.
en toute sécurité d'égoïsme, manger en paix la dot et la fortune de leurs femmes; seulement, s'ils en avaient eu l'intelligence et le courage, ils auraient fait une loi qui eût été la meilleure garantie du bonheur et de la moralité conjugale de leurs enfants.
Oui ! disons-le bien haut, puisqu'on ne Ta pas encore dit : la loi qu'on aurait pu attendre de législateurs qui auraient eu de la longueur dans le regard et de la décision dans la pensée, c'était la loi de la suppression de la dot, dans le mariage. Supprimer la dot serait un véritable coup d'Etat dans la législation et les mœurs, et peutêtre un coup de génie, puisque cette suppression de la dot atteindrait les mariages d'argent, cupides et dégradants, dont nos mœurs sontdéshonoréescomme jamais mœurs nele furent ; car ce déshonneur est moderne. Les mœurs anciennes, comparées aux nôtres, ne connaissaient pas ce iléau. Quand la société était chrétienne et chevaleresque, les mariages dans cette société étaient chrétiens et chevaleresques comme elle. C'est à partir surtout de Louis XIV, qui ruina sa no-
288 DERNIKRES POLÉMIQUES
blesse de province en l'attirant à sa cour, que les mariages d'argent commencèrent à se produire avec impudence; et, comme il faut un mot à l'impudence, pour oser l'être, on appela cela « fumer ses terres! » Saint-Simon vit le mal et le dit, comme il disait tom% et le vieux Mirabeau, unsiècle après Saint-Simon, en constata les ravages. C'est le vieux Mirabeau qui disait, en pensant à ces infâmes mariages d'argent : « s enversailler », pour s encanailler ; car c'était pour lui la même chose ! Mais ne croyez pas que, nécessités par la ruine de tantde gentilshommes, ces mariages d'argent fussent une dégradation particulière à la noblesse. LaRévolution, qui se vante de tant de vertus, cette Sentimentale sanglante, qui refaisait les mœurs en coupant les tètes, a tué laroyauté et la noblesse, mais n'a pas tué les mariages d'argent; et jamais ils n'ont été plus florissants que depuis elle. Ils sont à [trésent tellement passés dans nos mœurs, qu'ils n'ont plus besoin d'être impudents pour s'avouer et se vanter d'être. Ils n'ont plus besoin de la plaisanterie, qui fait passer tout en France, pour cacher leur honte... qu'on ne sent même plus . L'inégalité des fortunes a remplacé l'inégalité des rangs, et, à quelque degré social qu'on soit placé, tout le monde maintenant se marie comme la noblesse se mésalliait!
Et c'a été un abaissement universel. Fierté dans lhomme, pudeur dans la femme, tout y a passé ! On s'est vendu et acheté, départ et d'autre... Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans les mœurs d'un peuple un plus ignoble spectacle! Il a dégoûté jusqu'aux moralistes d'un siècle sans morale, de ce corrupteur et corrompu xvni0 siècle. Il a fait lever le cœur à Chamfort, qui n'était pas une bégueule chrétienne, ce philosophe, qui disait que pour être un homme il fallait savoir avaler des crapauds, mais qui n'avala pas celui-là! Le mariage d'argent, dans une société qui fut chrétienne, est cent fois plus odieux que le marché des esclaves dans une société musulmane. Paris vaut moins sur ce point que Constantinople. C'est là, comme ici, également de la chair vendue, mais le marché des Turcs est honnête, tandis que le nôtre est sans loyauté. — La marchandise humaine, que nous achetons, dans les mariages d'argent, échappe presque toujours par l'adultère aux conditions de son ignominieux marché...
Mais l'adultère, avec tous les crimes qui en sont l'affreuse conséquence, n'est encore que la
il. 17
moindre des corruptions qu'engendre le mariage d'argent. Il y a pis que l'adultère : c'est le mariage qui a préparé l'adultère, — qui l'a fait de longue main, — et qui l'a rendu presque inévitable... Et c'est le mariage d'argent qui est ce mariage-là ! Dans le mariage d'argent, la pureté de la femme, les pudeurs divines de la jeune fille, sont plus perdues et plus souillées lorsque c'est l'homme qui achète la femme, et les fiertés de l'homme plus humiliées et plus aplaties quand c'est la femme qui achète l'homme, que dans l'adultère lui-même, qui ne vient qu'après, et qui ramasse, pour s'en régaler, toutes ces souillures! Prostitution sur prostitution! Le premier pas dans la corruption est, comme tous les premiers pas, celui qui coûte le plus à une àme saine, et l'adultère n'est que le second. Mais si ce premier pas, la loi le souffre, et, en constituant la dot, le protège et même le provoque, alors cela devient une chose effroyable et terrible pour les mœurs qu'elles soient corrompues par la loi !
Eh bien, voilà l'histoire actuelle de notre misérable société! La loi, qui devrait les réprimer, excite dans les âmes les plus basses convoitises, au lieu de ces désirs et de ces aspirations plus nobles qu'elles avaient autrefois. Matérialiste £omme elle est athée, laloi nese préoccupe plus
que des intérêts matériels. L'intérêt matériel de la femme est plus pour le législateur que ses intérêts spirituels, dans une société qui n'a plus dame et qui veut l'éteindre partout où celte àme est encore. Les êtres que la loi régit sont comme elle; ils éteignent en eux la vie qui y fut si longtemps et qui se composait de ces choses sublimes : la reliaion, l'enthousiasme et l'amour ! L'amour, qui a résisté davantage, s'en va maintenant comme les deux autres, et demain, si on ne ravive pas sa source sacrée, demain peutêtre il ne sera plus !
Certes ! ce n'est pas les divorciers de l'heure présente qui la raviveront avec leur divorce. Ils ajouteront à la dissolution d'un monde qui se désagrège de toutes parts, en divisant un peu plus des cœurs divisés. Ils continueront d'accomplir ce que l'individualisme qui nous ronge a commencé depuis si longtemps. Us pulvériseront un peu plus ce ciment humain avec lequel on fait les peuples. Ils ajouteront quelques atomes au tourbillon de poussière que nous sommes, et rien de plus!... Leurdivorce d'aujourd'hui n'ar-
"29ll DERNIÈRES POLÉMIQUES
rêtera pas la dispersion de cette poussière. C'est parla famille, dont sont sorties les nations fortes etqui était le nœud môme de leur cohésion, que le monde périra, entraîné avec elle dans une incohérence universelle, si on ne la refait pas avec des lois sévères. L'abolition de la dot en serait assurément une pour une société amollie qui ne croit plus qu'à l'argent et aux jouissances qu'il donne. Le « sans dot! » écrit dans le Code la ferait sans doute crier un peu; mais, allez toujours, législateurs! L'homme et la femme, qui ne sont actuellement que les entretenus du mariage, redeviendraient ce qu'ils doivent être. L'homme ne devrait sa femme qu'à elle-même, et ne voudrait qu'elle seule. 11 ne l'emporterait plus dans ses bras comme un sac d'écus. Elle, pour vivre, aurait besoin du bras qui l'emporte...
Et la famille, refaite ainsi, peut-être referait la France !
23 février 1881.
Ce n'est pas assurément celui-ci! Si Victor Hugo eut parfois du génie, il n'eut jamais d'obscurité. Presque dès le berceau, il fut célèbre. Pour lui, l'histoire a menti ! Les poètes ont menti ! Sa poésie elle-même a menti ! L'obscurité et l'infortune ne sont pas, comme on l'a cru longtemps, la plus belle auréole du génie. Ce n'est pas sur ce double fond noir que ressort et que resplendit le mieux sa lumineuse tête. Ils l'ont assez chaulé pourtant ; ils s'en sont vantés, ces fanfarons et ces menteurs de poètes!... Ils ne pensaient pas ce qu'ils disaient quand ils parlaient de la beauté du génie dans l'infortune et dans l'obscurité. La gloire, la meilleure gloire pour eux, ce n'est
pas la méconnaissance des sots et l'ingratitude des temps où ils vivent. Non pas! c'est l'acclamation des sots, an contraire. C'est le tonnerre tout-puissant de l'applaudissement des imbéciles. C'est le bonheur immédiat, indiscuté, permanent, fastueux, étalé sur toutes les coutures, le bonheur carré et cubique des parvenus et des Turcarets. C'est la gloire faite du vivant d'un homme pardes valets de chambre décorateurs. Sa gloire préparée, drapée, arrangée comme une scène de Mamamouchi. C'est enfin la gloire qu'on fera au Victor Hugo de dimanche, à Victor Hugo qui croira peut-être à la sincérité de ce tapage comploté,— comme Louis XIY, mystifié par lapins insolente des flatteries, a cru à l'ambassade dé Siam !
Et il y croira, — cela est sûr, — et comment voulez-vous qu'il n'y croie pas? Voltaire, qui avait plus d'esprit que lui, Voltaire, son précurseur dans ce genre de fêtes, qu'on va renouveler aujourd'hui, crut bien à la vérité du triomphe, arrangé par les conspirateurs de son génie. Il y crut, lui qui ne croyait à rien ! Il y montra des attendrissements de Jocrisse. Il pleura presque, quand il donna, au nom de Dieu et de la liberté, sa bénédiction au fils de Franklin. Il ne croyait pas à la bénédiction du Pape; mais il crut à la
sienne, et cela aurait dû le réconcilier avec toutes les bénédictions. Sycophante, saltimbanque et dupe de lui-même! Raillerie du Seigneur Dieu, qui rit parfois, disent les Saints Livres. Victor Hugo, à peu près du même âge que Voltaire, aura probablement la même crédulité. Il assistera sans rire — et peut-être tout en larmes — à la bousculade de ses admirateurs, ramassés par toute la France, dans les wagons que les compagnies des chemins de fer, très littéraires comme on sait, ont mis à la disposition de cette fête, machinée comme un opéra. Ce jour-là, Victor Hugo, le républicain, se croira, de bonne foi, le roi du Suffrage universel! Il croira aux vingt mille poignées de main qu'il sera peutêtre obligé de donner à la foule, comme feu Louis-Philippe, ce maquignon de la poignée de main, les donnait. Seulement Louis-Philippe les donnait, mais n'y croyait pas! Il était plus fort...
C'était un homme politique, — qui savait que la poignée de main dont il se salissait était de la politique, cette horrible Malpropre qui tache
tout! Mais Victor Hugo n'est pas un homme politique, quoiqu'il ait voulu l'être; il est un poète, et c'est comme poète qu'il avalera tout ce qu'on lui versera dimanche ! Il s'imaginera que toute cette ruée et cette huée de braillards qui vont lui donner l'aubade et la sérénade de leurs brailleries, ce sont des admirateurs et des passionnés du grand poète. Il pensera à Pétrarque, couronné au Gapitole, et il se fera l'effet d'être le Pétrarque du xixe siècle. Et il se trompera cruellement; car si Pétrarque n'avait été que le sonnettiste de Laure, s'il n'avait pas été un chargé d'affaires entre gouvernements, c'est-àdire un commissionnaire politique, s'il n'avait pas été l'ami de Rianzi, — le Garibaldi de son temps, — il n'aurait pas été couronné au Capitule et les lauriers de sa couronne seraient restés autour des jambons du seigneur Pape, qui voulut bien en priver pour lui sa table pontificale mortifiée. Et même Pétrarque aurait dû l'avertir ! Il aurait dû lui souffler à cette oreille que la vieillesse n'a pas endurcie et à cette mémoire que l'âge n'a pas affaiblie, dit-on, que ce n'est pas le poète des Orientales et de la Légende des Siècles à qui on fait ce couronnement sans couronne, — ce couronnement républicain ! Les masses qui chantent la Marseillaise ne voient en
M. Hugo qu'un poète à la Marseillaise, et qui la referait au besoin, si on ne l'avait pas. « Si nous ne l'avions pas, il faudrait l'inventer! »
L'artiste, le lyrique ou le dramatique, le romancier, le penseur et le pensif, comme il s'appelle, ils s'en soucient bien ! Pour eux ce n'est qu'un antique attardé qui croit en Dieu, dont il radote, — un Bondieasard, — une vieille barbe, — une vieille guitare défoncée, — un des Burgraves d'une pièce tombée, ■ — et ils passeraient silencieusement sous ses fenêtres, où ils seront demain, s'il n'avait pas écrit Napoléon le Petit et les Châtiments !
Voilà pour eux la gloire de l'homme! Et encore, dans ces Châtiments et dans ce Napoléon le Petit, qui sont pour eux toute sa littérature, ce qu'ils aiment, ce qu'ils admirent, ce qu'ils applaudissent, ce n'est pas, croyez-le bien! la poésie qui y flambe, non! c'est l'injure, l'injure effrénée, empoisonnée, qui y contamine jusqu'à cette flamme céleste ! Ce n'est pas l'expression d'un Verbe quelquefois sublime, c'est le fond de haine et de ressentiment sur lequel ce Verbe s'allume! C'est l'exagération, c'est le mensonge, c'est le déshonneur de l'histoire écrite avec les passions d'un homme qui peut-être, de fureur de n'être pas le ministre d'un Empereur, s'esl
retourné et s'est fait le Juvénal de son règne. Ils ont trouvé dans la haine et le ressentiment du poète une expression qu'ils n'auraient jamais inventée. Et voilà pourquoi ils l'adoreront dimanche, parce que ce sera s'adorer eux-mêmes, eux ! parce que ces Narcisses de la rue se regarderont dans l'expression du poète et s'y trouveront beaux ! et que sa fête sera leur tète ! et sa glorification à lui, la glorification de leur foule et de leur bassesse ! Hommage, il est vrai, de l'impuissance à la puissance, que la puissance, insultée par cet hommage, mérite, puisqu'elle n'a pas la fierté de le dédaigner !
Ab ! la fierté, la fierté plus haute et plus belle même que le génie, va manquer ici. Elle n'aura pas sa noble palpitation, dans cette fête que la Flatterie donne à l'Orgueil! C'eût été cependant fier et grand à Victor Hugo d'en avoir repoussé l'idée, et de l'interdire à ses gens... Il n'y a pas, dit-on. de héros pour leurs valets de chambre, mais il paraît que si, pourtant! Il y en a pour eux, quand ils profitent de la gloire de leur maître, qu'ils s'imaginent, parce qu'ils en profi-
tent, partager... Seulement, comment Victor Hugo, dont l'œil grossit tout, dont le génie éléphant donne à tout des proportions colossales, et qui rit comme Quasimodo dans une grimace immense, quand il rit, n'a-t-il pas vu l'étoffe d'une farce énorme dans cette pourpre d'une fête qui tombe un jour de Carnaval?... Comment n'a-t-il pas compris que c'était dangereux de faire dire aux farceurs qui se mêlent toujours à tous les triomphes, que le bœuf gras, qui marchait autrefois, ce jour-là, sera remplacé par un bœuf gras qui ne marche pas et qu'on ira voir à domicile?...
En vérité, nous qui ne tenons à Victor Hugo que par notre nom de Triboulet, nous sommes tenté de mettre des pleureuses demain sur nos manches bariolées de bouffon, par tristesse de cette kermesse où tout le monde va sauter si follement en honneur et gloire de Hugo. L'obscurité de la fin du Dante nous plaît mieux. L'exilé de Florence ne bénéficia ni de son exil, ni de son retour dans sa patrie. L'exilé de Jersey a bénéficié de l'un et de l'autre, et cela ajoute cà la fierté du génie du Dante, la fierté de sa destinée. Et Racine aussi, Racine, qui se prépara, les six derniers mois de sa vie, dans la solitude de Port- Royal, à paraître devant son Dieu, nous touche
300 DEKNIÈRES POLÉMIQUES
plus profondément que l'homme qui, vu son grand âge, pourrait mourir dans les tintamarres de demain.
27 février 1881.
LES