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BÉBÉS SOUS LA RÉPUBLIQUE

Allons! Il faut en convenir, ils vont bien, les bébés, sous la République, — sous ce soleil de République qui mûrit tout, qui avance tout. Ils vont bien ! Ils progressent. Ils s'élancent vite et furieusement à l'homme. En quelques jours, ils nous changent merveilleusement de monstres et de monstruosités. Ils empêchent le blasé du crime. Nous avons eu la majesté des vieillards de Bordeaux. Nous avons maintenant l'innocence de ces amours d'enfants!... Car ce n'est pas seulement des bébés d'hier, comme cet adolescent qui vient d'ouvrir le ventre à un garçonnet de six ans, qui tuent à Vâge heureux do quatorze ans. — l'âge de Colette dans les romances. On a

plus jeune que cpla dans la tuerie : on a des bébés d'aujourd'hui, de vrais bébés, qui tuent très bien, non pas « à peine au sortir de l'enfance », mais presque au sortir du berceau ! A propos justement de ce Chérubin sanglant, d'âge de page, et qui vient de se mettre hors de page par un égorgement, des journaux ont rappelé ces deux charmants bébés qui tout récemment aussi ont tué, pour un sou, leur petit camarade, l'un d'eux lui tenant, de force, la tète sous l'eau pour qu'il fût noyé plus vite, pendant que l'autre, avec une prudence déjà virile, faisait le guet...

Un joli groupe, n'est-il pas vrai? que ce petit groupe de trois enfants au bord de l'eau, dont un dedans, pour ceux-là qui aiment les idylles !

Car il y a partout de ces gens-là. Il y a partout des bêtats à idylle ! et ce n'est pas ici qu'ils vont manquer... Leur première horreur une fois passée, ils s'attendriront de réflexion, n'en doutez pas ! sur ces pauvres bébés du crime sur l'inconscience de ces Innocents de l'assassinat, qui n'ont pas le discernement de ce qu'ils font,

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quand ils égorgent, et, en fin de compte, ils lâcheront ce grand mot dépravant « d'irresponsabilité ». qui, dans un temps donné et prochain, rendra toute répression impossible! Les bêtats à idylle, qui ont, en politique, inventé les amnisties, si nombreux dans le monde, le sont même dans le droit criminel. J'en connais qui voudraient le fleurir d'indulgences. Griminalistes idiots, qui n'entendent rien à la nature humaine, sur laquelle ils devraient fermement tabler, ils se laissent pénétrer plus ou moins par ces idées amolissantes qui tombent en ce moment de partout sur l'esprit humain, comme une de ces douces pluies qui mouillent tout et pénètrent tout, en attendant de tout pourrir ! Née du cerveau matérialiste de quelque médecin, cette idée « d'irresponsabilité » qui frappe la législation au profit de la médecine et qui doit substituer aux guillotines renversées de vastes établissements de guérison pour d'iriguêrissables fous, se lève maintenant, menaçante, dans tout procès criminel.

Je l'ai vue presque au moment de triompher dans l'infâme procès delîordeaux. Heureusement, les grondements de la Bêle populaire, moins lâche dans son sentiment instinctif de la justice que ceux-là qui devraient en avoir le plus le courage, ont replacé en équilibre les esprits ébranlés

par les théories de médecins, qui ne sont pins comiques comme au temps de Molière, mais tragiques à présent, et tout aussi ignorants ! Dans le procès qu'on va faire à l'adolescentule assassin du malheureux petit éventré, Vidée médicale et philanthropique de l'irresponsabilité reparaîtra certainement infatigable et avec plus de force que jamais, et c'est ainsi que les médecins vont avoir une occasion de plus de déclarer le criminel irresponsable et de continuer leur apostolat matérialiste, qui consiste à bestialiser l'esprit humain. Eh bien, c'est là-dessus qu'il faut insister ! C'est là-dessus que Triboulei doit lever et faire retomber sa marotte ! Dans le tohu-bohu où nous roulons tous, cul sur tête, Triboalet, ce bouffon qui, de dégoût, est parfois sérieux, ce fou du Roi, qui peut servir au peuple, se fait aujourd'hui l'avertisseur de ceux-là qui s'en vont, en tournant sur eux-mêmes, à l'abîme, et il se permet une initiative que ne prendraient jamais les législateurs ! Ce n'est pas la première fois, du reste. Il n'y a pas longtemps (si vous vous le rappelez^ qu'il posait la question de la dot. à propos de divorce, une question de droit civil, comme aujourd'hui il va poser une question de droit pénal. Et ce n'est pas non plus la première question de droit pénal qu'il pose ! Car rien ne

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le décourage, ce diable de Triboulet ! Dans le vide sans écho d'un temps sourd à toute énergie, il a demandé pour le lâche crime du vitriol, qui est le crime du temps, la peine du talion, qui serait à la fois une expiation et une épouvante, les deux grands caractères d'une loi de châtiment bien faite. Et aujourd'hui, quitte à ne pas être entendu davantage, il ne craint pas de demander pour les crimes de ces enfants, qui osent le crime, une législation qui ne soit pas une législation de pères imbéciles...

En effet, le Code qui nous régit encore, ce Gode d'un autre temps qui croyait à l'homme nativement bon et à la société dépravatrice, a vu l'enfant dans le crime et a eu pitié de son âge. Il n'a pas vu le crime dans l'enfant, qu'à présent, en ce temps de progrès dans le mal, il faut voir... L'enfant monstrueux par la prématurité de son crime était autrefois une exception. Il ne l'est plus. Il se multiplie, il est en train de devenir la règle dans une société qu'on a décapitée de son Dieu, le seul être qui pût empêcher le monstre de naître et de pousser dans l'âme de l'enfant! Aujourd'hui, les monstres se succèdent avec une effrayante rapidité, et il n'est plus permis à la société et à la loi de les traiter uniquement comme des phénomènes, — comme des

cas pathologiques réservés à l'observation médicale pour l'avancement d'une science honteuse qui n'avance jamais. Le péril de la société est d'une autre importance que cela ! et il faut être une société moderne pour l'oublier... L'antiquité, la fataliste antiquité, était plus virile que les fatalistes de ce temps, qui mettent leur honneur à ne plus comprendre la liberté de l'homme, comme le Christianisme l'entendait. Athènes, cette république d'Athènes, que nous avons l'impertinente fatuité de croire imiter, n'a certainement jamais vu de médecin plaider de l'irresponsabilité du forfait commis par l'enfant dans lequel il pointait un monstre. A Athènes, le législateur n'eut peut-être jamais affaire, comme nous, à des jouvenceaux de quatorze ans, curieux de voir sortir des boyaux d'un ventre d'enfant écartelé. comme le son ou le sable d'un ventre de poupée défoncée ! L'Histoire nous dit seulement qu'un jour le législateur, c'était Solon, je crois, rencontra dans Athènes un bébé, bien inférieur aux nôtres, mais qui avait trouvé intéressant de percer les yeux d'un moineau avec le poinçon de sa mère, et sans jugement et sans procès, il le mita mort, malgré son âge. Il étouffa le monstre qui allait grandir, et il l'épargna à sa patrie et à l'honneur du genre humain !

Certes ! ce n'est pas nous, pauvres et chétifs modernes, qui nous élèverons jamais jusqu'à l'énergie de Solon. Ce n'est pas nous, qui tremblons en portant le pouvoir quand on nous l'a mis dans la main, qui nous élèverons jusqu'à cette décision rapide et suprême de l'homme d'Etat, qui voit dans l'enfant criminel le futur fléau pour les hommes et qui l'écrase dans l'œuf de son enfance, comme un principe certain et funeste de contagion ! Et je le comprendrais, du reste, si nous étions chrétiens encore, si nous avions encore dans la poitrine quelque fibre de Christianisme déchiré. Avec sa noble conception de la liberté humaine, le Christianisme ne croyait pas aux monstres, du moins à ceux-là qui sont éternels et absolus. Il avait, pour en faire des hommes, l'enseignement, la prière, la pénitence et la grâce... Mais nous, fils d'une loi athée, qui devrions être conséquents à cette loi, nous, aussi païens que Solon lui-même et qui ne croyons. qu'à la matière, nous n'osons pas appliquer à la matière le seul châtiment qu'elle comprenne, sous prétexte que cette matière n'a

d'existence et d'agencement que depuis quelques jours. Nous en respectons les quelques atomes! On abat le chien qui a la rage, et on ne demande ni l'âge du chien ni l'âge de la rage ; mais l'âge de l'enfant monstrueux arrête net, et, pour le sauver, on le déclare irresponsable, comme la rage et le chien qui le sont aussi, et les hommes restent foudroyés par ces crimes d'enfants qu'ils devraient, eux ! sans hésitation et sans rémission, impitoyablement foudroyer !

S mars 1880.

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