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FORS L'HONNEUR

C'est ce qu'aurait pu crier, en mourant, ce souverain qui vient de mourir à son poste de Souverain.

Il y est resté, en effet, malgré cinq tentatives successives d'assassinat sur sa personne, — malgré les menaces incessantes de ceux qui croyaient l'épouvanter et le faire tomber du trône par l'épouvante, — malgré les conseils de ceux qui l'aimaient plus pour sa personne que pour sa gloire, et qui lui conseillaient de laisser là une couronne qui faisait de son front impérial une cible ajustée perpétuellement par des assassins invisibles et inévitables ; mais il n'a écouté que son lion-

neur de souverain et il est mort à son poste de souverain et pour le compte de ce principe qu'il incarnait dans sa personne : — LA SOUVERAI- NETÉ !

Il savait bien qu'il y mourrait. Il n'en doutait pas. Il en était certain. Mais qu'importe ! Il savait que tout était perdu pour lui d'abord, mais peut-être, après lui, pour sa race, et après sa race, peut-être pour la Russie, — qui n'est plus maintenant la sainte Russie, mais la régicide Russie; — tout perdu, même pour la Royauté et pour les sociétés, qui se sont appuyées, pendant des siècles, sur cet angle divin de la Royauté : — vision terrible de peut-être, qui a dû hanter ses derniers jours ! Seulement, si tout était perdu, il fallait que l'honneur de la Souveraineté ne pérît pas avec le reste, et, en mourant pour lui, il l'a sauvé !

Il avait donc le droit de pousser ce cri chevaleresque : « Tout est perdu, fors l'honneur! » plus que François Ier, après une seule bataille perdue, dans laquelle même il se rendit. Alexandre II est mort, lui, après combien de batailles perdues, hélas ! par la Royauté, en Europe? et il est mort sans se rendre; car se rendre, c'eût été abdiquer!

TOUT EST PERDU... FOUS i/llONNEUR 311

Et il n'abdiqua pas. Grande chose ! Il est resté Empereur, quand les abdications semblent si faciles, dans ces jours mauvais pour tout Pouvoir, et quand le scepticisme universel fait douter jusqu'aux Rois de leur droit et leur fait lâcher leurs couronnes, de lassitude ! Il est resté volontairement Empereur dans un misérable temps où il y n'a pas que des femmes qui abdiquent, mais où l'on a vu un jeune homme, de race héroïque, n'imiter de Charles-Quint, dans le pays de Charles-Quint, que son abdication, — et encore sans le monastère ! Alexandre II, qui pouvait être fatigué de son métier de souverain fait pendant des années, n'a pas rejeté le fardeau longtemps porté du manteau impérial, et, bien loin de le rejeter, il l'a serré plus étroitement autour de lui, voulant mourir dans ce manteau, comme il y était éclos. Bel exemple donné aux souverains de l'heure présente, qui peuvent tout perdre de leurs monarchies et de leurs souverainetés personnelles, mais fors /' honneur de la SOUVERAINETÉ !

Encore une fois, voilà la vraie gloire d'Alexandre II ! Nous n'aurions que cela à louer dans ce

monarque, que ce serait assez pour expliquer la place rayonnante qu'il aura certainement dans l'Histoire. Ce ne sera ni la magnanimité imprudente de l'émancipation prématurée de son peuple qui la lui donnera, ni la politique noblement opiniâtre de sa race à laquelle nul descendant de Pierre le Grand ne saurait faillir sans déroger, ni les succès de ses armées dans les dernières guerres contre les Turcs, ni tout ce qui ferait la gloire d'un autre Empereur qui aurait vécu comme lui et qui ne serait pas mort comme lui. Non ! sa gloire, par-dessus toutes ses autres gloires, sera d'être mort à son poste d'Empereur ! Depuis qu'il y a été si atrocement massacré, on s'est rappelé de toutes parts, et avec une juste raison, ce qu'il avait fait pendant son règne pour la gloire et le bonheur de son peuple, ingrat comme tous les peuples, et on s'est demandé avec une prévoyance inquiète ce qui allait advenir de la Russie et de la politique du règne nouveau, qui vient de commencer, et tout cela était inévitable ; tout cela était de situation. Mais, selon moi, on n'a pas vu assez le côté sublimement pratique de cette mort d'Alexandre, qui doit redonner du cœur aux Rois qui sentent le leur faiblir, dans cette lâche période de défaillance. En effet, si, comme on pourrait le craindre, tout est perdu

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