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TOUT EST PERDU... FORS L'HONNEUR

le fils de Nicolas, le seul souverain qui ait mérite de s'appeler un souverain, depuis Louis XIV et Napoléon ! []n jour, son père l'avait entendu, quand il était enfant, demander grâce, dans un de leurs jeux, à son frère, plus robuste que lui, et qui l'étreignait, et il le punit sévèrement, parce qu'il pouvait devenir Czar un jour, et qu'un Czar ne doit jamais, quoi qu'il arrive, demander grâce à personne ! Il n'a pas oublié cette leçon. Il n'a, ni en changeant de politique, ni en abdiquant, demandé grâce aux assassins de la Révolution qui devaient l'éventrer, et il est resté le Czar et il est mort le Czar !... Et je voudrais être aussi sûr maintenant du salut du monde que de sa gloire.

21 mars 1881.

Cela va paraître certainement incroyable et terrible, mais, il faut bien le reconnaître, il est pour l'heure, le Régicide, en train de devenir universel. L'horreur qu'a causée l'éventrement du Czar, mort glorieusement à son poste, cette horreur dont l'Europe a senti le frisson passer sur elle, comme un frisson de mort sociale, est déjà dissipé et n'y fera rien ! Ils vont tout à l'heure enterrer Alexandre II avec une pompe digne de lui et de l'impériale Russie, qui aime encore, dit-on, ses Empereurs, quoiqu'elle les tue, mais on n'enterrera pas le Régicide avec Alexandre! On jetterait dans sa tombe, si on pouvait les saisir, tous les nihilistes de Russie,

comme on jeta des hommes et des femmes vivants dans la vaste tombe d'Attila, qu'il n'en existerait pas moins, le Régicide ! Il a la vie plus dure que ceux qu'il tue. Il n'en aurait pas moins, à cette heure, les colossales proportions qu'il a prises dans ces temps magnifiques de civilisation et de progrès, — car autrefois c'était là un crime presque toujours solitaire, et à présent il est collectif, — et il n'en continuerait pas moins de s'étendre, comme le fléau d'une peste, sur la vaste échelle de toutes les monarchies, pour en exterminer les Rois !

Allez! il ne donnera pas sa démission sur le tombeau d'Alexandre. Il ne la donnera sur aucun tombeau. Depuis Charles Ier, assassiné par son Parlement d'Angleterre, et Louis XVI, assassiné par la Convention, le Régicide, cet assassinat des Rois et le Roi des assassinats, n'a pas cessé, en tuant les Rois, de travailler pour le compte des peuples. Ils s'en vantent assez, eux! Ils en sont assez fiers ! Il a pu interrompre parfois un instant, mais il n'a jamais cessé de faire sa tragique besogne... Aujourd'hui, il vient d'ajouter à la liste de ses assassinats la mort particulièrement atroce d'Alexandre : mais ne croyez pas qu'il arrête là sa poussée sanglante à travers le monde épouvanté! Non pas ! La Révolution

qui l'inspire n'a jamais eu de plus horribles espérances. Elle ne s'est jamais crue plus près des certitudes qui doivent l'enivrer. Jamais cette abominable Lucrèce Borgia de la Révolution, aussi atTreuse et malheureusement plus vraie que la fausse Lucrèce Borgia inventée par Hugo, ne s'est sentie plus près de pouvoir dire, après le souper vengeur et savoureux du meurtre d'Alexandre : « Vous êtes tous conda/nnés, messeigneurs, et vous serez tous exécutés et morts demain ! »

Demain... c'est bien tût ; mais qu'importe ! Elle a bien l'idée qu'elle les tuera tous un jour et cela suffit à lui réjouir le cœur, à cette douce Lucrèce ! Seulement, tués, le fussent-ils tous. que cela ne tuerait pas encorde Régicide et qu'il n'en resterait pas moins dans nos cœurs et dans nos mœurs, nos mœurs, hélas! si épouvantablement égalitaires, puisque cet horrible démon du Régicide est le fils même de l'égalité dont les peu- . pies modernes sont fous ! Elargi comme l'orgueil des hommes, le Régicide a plus maintenant à immoler que les rois chefs d'Etat et conducteurs de

peuples, les rois de naissance et de dynastie. Il a bien d'autres rois à supprimer encore. Il frappe également tous ceux-là qui sans être rois portent cependant, parmi les hommes, sur leur noble front la couronne de quelque chose... Il frappe tous ceux-là qui deviennent quelqu'un dans l'abjecte foule, qui n'est personne, et qui s'affirment à quelque degré que ce soit par le génie ou par le caractère, par les lumières ou par les vertus ! Il frappe enfin — et toujours implacablement — toutes les supériorités personnelles, plus hautes que la foule, acéphale et jalouse, qui décapite tout pour mettre tout à son niveau. Ce n'est donc plus seulement maintenant une affaire de Rois que le Régicide! C'est une affaire d'égalité, pour l'humanité tout entière ! C'est cette frénésie d'égalité que la Révolution souflle présentement sur le monde. C'est l'effroyable prétention d'un siècle fait à son image, et qui gardera, Dieu merci ! sur sa face de siècle, la trace indélébile du Régicide et des assassinats dans l'Histoire ! C'est enfin l'orgueilleuse volonté qu'il a d'être, au nom d'une égalité chimérique, mais forcenée, le justicier et le bourreau de toute supériorité personnelle, par la raison qu'au fond toute supériorité personnelle est une royauté à sa manière, et qu'il ne

doit plus y avoir, dans le monde moderne des Républiques, aucune espèce de royauté !

Chose monstrueuse, il est vrai, mais toute monstrueuse qu'elle soit, rêvée pourtant, désirée et scélératement voulue par les peuples, et qui — si possible — ne serait rien moins qu'une décapitation de l'humanité et le régicide du genre humain !

Ce serait le monde perdu, — mais ceux-là qui le perdraient, ceux-là, les égarés d'esprit que la chose monstrueuse attire, ont, il faut l'avouer, très bien fait ce qu'il fallait faire pour la faire accepter au monde, malgré sa détestable monstruosité. « Le diable est logicien », dit Dante. Ceux qui lui ressemblent sont, comme le diable, des logiciens! Puisque la question était d'amener un monde autrefois organisé et hiérarchique sous le niveau bête et brutal d'une égalité impossible, ils s'y sont bien pris, pour la résoudre, comme ils devaient s'y prendre. Ils ont commencé par Dieu lui-même... C'était commencer comme il fallait. Ils sont partis de Dieu pour mieux arriver jusqu'à l'homme, et ils ontétédes

athées avant d'être des régicides et des assassins. C'était la vraie route et ils l'ont suivie ! Avant de décapiter l'homme de sa propre personnalité, ils ont décapité Dieu de sa personnalité divine; car un Dieu qui n'est pas personnel n'est pas un Dieu, et le déisme, disait Bossuet, n'est qu'un athéisme déguisé, — un athéisme menteur et lâche ! Dans leurs thèses insensées de métaphysique et leurs philosophies funestes, — ces philosophies qui engendrent toujours la pratique et la politique des peuples, — ils ont procédé comme des hommes qui ont en eux l'épouvantable génie révolutionnaire, et c'est en niant résolument le Dieu personnel et son action directe sur le monde qu'ils ont posé le principe de toute destruction, et qu'ils sont arrivés du régicide de Dieu au régicide des Rois, et du régicide des Rois au régicide de toute supériorité personnelle, — le dernier et le plus dégradant des régicides, parce qu'il est, celui-là, la mortde tout ce qui s'élève, et qu'il supprimerait jusqu'aux grands hommes dans l'humanité !

Et leur logique, à ces diaboliques logiciens, a été si abominablement implacable, qu'ils ont fini par la retourner contre eux-mêmes, comme le scorpion son dard, et contre ceux-là qu'ils croyaient le plus des grands hommes et qu'ils

avaient longtemps le plus glorifiés ! Ils ont fini, ces révolutionnaires, absurdement fanatiques d'une égalité furibonde à laquelle ils sacrifient tout, par être des régicides contre les leurs et par décapiter après leur mort leurs grands hommes révolutionnaires au profit d'un peuple qui ne se croyait pas plus grand qu'eux quand ils vivaient, etdont,pour le faire paraître plus grand, ils n'ont pas craint de guillotiner la mémoire. Ah ! des Nihilistes, il n'y en a pas qu'en Russie. Le Régicide est dans tous les esprits de ce misérable temps ! Michelet l'historien, qui n'eût pas é ventre de Gzar, mais qui a souvent éventré la vérité, Michelet, le grand artiste, qui n'aurait pas voulu qu'on le décapitât, lui, de son talent et de sa gloire, a été un Nihiliste en Histoire. Il fut, en ses dernières années, dans son Histoire de la Révolution, l'assassin réfléchi des hommes de la Révolution, qu'il en trouvait trop les Rois sans doute. Dans sa populacière histoire, il a osé dire que le peuple seul avait tout fait de cette Révolution qu'il admire. Ce ne furent ni Mirabeau, ni Danton, ni Robespierre, ni Marat, le plus grand révolutionnaïrement de ces héros révolutionnaires. Non ! ce fut le peuple, le peuple qui fit tout, le peuple pris dans tous les ruisseaux des faubourgs, la sainte canaille, les goujats su-

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blimes, et, régicide contre les Rois de la Révolution, Michelet les a dédaigneusement poussés dans son histoire, au panier silencieux du bour reau, et à cet abîme qui doit peut-être engloutir le monde moderne... le gouffre de l'égalité !

Car il nous dévorera Ions, si Dieu ne nous envoie pas pour le fermer quelque grand homme échappé au massacre et au régicide universel ! Les grands hommes sont les derniers rois de ce monde, ce sont les rois d'après les rois, les rois éternels et qui ne mourront qu'avec l'humanité. Il n'y a maintenant qu'un de ces grands hommes qui puisse fouler aux pieds la vile égalité humaine et nous sauver !...

29 mars 1881.

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