LES ROMANS ET LES ROMANCIERS
— SDITB —
26 avril 1863.
Nous ne comprendrions pas qu'il nous fût interdit de parler d*un écrivain, sous prétexte qu'il est notre collaborateur et notre ami. Si la chose semblait paradoxale à quelques-unes de ces consciences timorées qui abondent dans la république des lettres, nou5 n aurions que l'embarras du choix en fait de pièces justificatives. Il ne s'agit pas d'invoquer ici l'exemple des critiques de la Presse, qui disaient, dans le temps, à cette pauvre madame Emile de Girardin : «Tant pis, madame! fûchez-vous, si vous le voulez : la vérité avant tout : je vous déclare brutalement que vous avez fait un chef-d'œuvre; » — ni l'exemple du Constitutionnel, qui prodiguait à certain roman hérissé d'ennui les honneurs de deux ou trois premiers-Paris. Non ; mais à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats, deux centres de publicité littéraire assez bien situés, il
* Les Existences déclassées, — V Échappé de Paris, par M. Frédéric Béchard.
DÉCLASSÉS ET DÉSABUSÉS. ItO
est d*usage, quand un des rédacteurs a écrit un livre, ^e le faire recommander, sur les lieux mêmes, par un de ses collègues. N'étant pas très-sûr d'avoir beaucoup plus d*esprit que ces messieurs, je les imiterai cette fois, mais modestement, et sans aller aussi vite, ni aussi loin que mes modèles.
Remarquez, en effet, que je ne prétends ni me poser en panégyriste de la première heure, ni me prononcer avant le public, ni forcer le succès par une initiative amicale. Les ouvrages qui vont nous occuper ont déjà fait leur chemin dans le monde : V Échappé de Paris a presque un an de date; les Existences déclassées en ont quatre. Des indifférents où des adversaires n'ont pas dédaigné de les louer, de les discuter ou de les contredire, dans bien des journaux que Ton ne pouvait accuser de partialité bienveillante. J'arrive le dernier, moins encore pour constater le succès que pour effleurer les questions soulevées par ces deux livres : car Frédéric Béchard a une manie que j'honore : il n'aime pas à parler pour ne rien dire : Le scribitur adnarrandum ne lui semble pasl.e dernier mot de la littérature romanesque : dans ses fictions les plus légères il met une idée ; une idée, c'est-à-dire quelque chose de rare, qui fait saillie sur le mur lisse du roman et permet au critique de se retenir des pieds ou des mains dans ses ascensions périlleuses ! On le voit, s'il y avait délit ou reproche de camaraderie, les circonstances atténuantes ne me manqueraient pas. Je me risque donc, et j'espère n'avoir, en somme, que des approbateurs; je ne pourrais être blâmé que par les gens qui détestent de voir leurs amis réussir, et ces gens-là n'ont jamais existé.
Je viens d'écrire le mot de camaraderie; ce mot mis en circulation par Delatouchea fait fortune, survécu à ses vers qui n'étaient pas mauvais, à ses romans qui n étaient pas bons, et aujourd'hui Delatouche, un des maîtres du bel esprit d'il y a trente ans, n'existe plus que par ce seul mot qui suffit à protéger son nom contre l'oubli. Le mot lorette, si heureusement inventé, a rendu le même service à H. Nestor Roqueplaji, dont Y immense réputation d'esprit vit, depuis vingt bonnes années, sur cette jolie trouvaille et n'a pas encore trouvé l'occasion de se rajeunir dans ses feuilletons dramatiques. Frédéric Béchard, avant tout examen de ses œuvres, est eu droit de réclamer le même honneur. Le mot déclassé est de lui, et ce mot a une tout autre portée que les deux premiers, une application bien plus générale. La camaraderie désigne un travers créé par nos mœurs littéraires, une variante contemporaine du charlatanisme de tous les temps: lalo* rette personnifie une classe de femmes aimables qui n'ont que deux ou trois saisons et n'habitent que cinq ou six rues. Hais les D^c/o^s^^/ toute l'histoire de notre siècle est dans ce mot; avec ces trois syllabes, on ferait cent études de mœurs, cinquante traités de morale, vingt volumes de politique, le commentaire de dix révolutions, plus de comédies et plus de drames que n'en pourraient jouer ou reprendre, d'ici à 1873, tous les théâtres de Paris. Ce mot était si nécessaire, il était si urgent de Tinventer avant qu'il existai, il est si vite et si profondément entré dans la langue moderne,'il revient si souvent sur les lèvres de la causerie et sous la plume des écrivains, que l'on est sujet à en oublier le premier auteur, et qu'il se
vanterait volontiers d'être né tout seul, à peu près comme ces fleuves qui oublient leur source et ces parvenus qui oublient leur père.
Les Déclassés de Frédéric Béchard ont réussi deux fois ; au théâtre d'abord, où, en dépit de quelques circonstances défavorables,ils sont restés, dans Teslime des connaisseurs, au niveau des pièces les plus applaudies, puis, dans un livre où Tidée première a été reprise, remaniée, et s'est reproduite sous les deux formes les plus propres à la mettre en relief: le roman et la satire. Le roman s'appelle la Princesse Ruoh ; la satire se nomme le Pays d* Anomalie, Trois jolis récits, un Naufrage, un Voyage en zig zag^ et le Club des habits râpéSy servent de cortège, celui-ci au roman, ceux-là à la satire, et complètent la pensée de l'écrivain. La Princesse Rvx)lz! le Pays d* Anomalie! ces titres en disent assez, et il est facile de comprendre ce qu'a dû mettre là- dessous l'esprit observateur de Frédéric Béchard. Chez lui, l'observation ne procède pas par le menu détail, comme chez les réalistes de parti pris, ni par la puissance de concentration ou de transformation, comme dans le prodigieux alambic de M. de Balzac. 11 a, au plus haut degré, le tempérament dramatique, c'est-à-dire qu'il va droit au but, de ce pas vif et délibéré du chasseur qui connaît le prix du temps, qui sait où est le gibier et ne s'amuse pas à battre des buisçons vides. Ce qui lui manque ou ce qu'il néglige, c'est la faculté d'idéaliser ce qu'il voit ou ce qu'il touche, de laisser deviner, à côté de ce vrai dont on a dit «le vrai est ce qu'il peut , » le sentiment d'une vérité moins dure, d'un je ne sais quoi de supérieur où s'indemnisent les imaginations délicates
in DEHT^IÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES,
froissées par la réalité. Mais ne demandons pas aux bruns d'être blonds, aux forts d'être fins, aux natures robustes et franches d'avoir les délicatesses et les recherches des natures maladives. Ldi Princesse BM()te est une vigoureuse esquisse, dont les tons un peu chargés n'en sont que plus justes, et dont l'exactitude sera reconnue par tous les explorateurs de la vie parisienne. Cette belle Valentine Sevreàe, que la tribu des déclassés offre en holocauste au Veau d'or ou de clinquant, à Baal, à Holoch, au fauxluxe, aux convoitises malsaines, aux élégances frelatées, au culte du superflu, à toutes les idoles des civilisations interlopes, nous l'avons rencontrée ou devinée: elle était hier aux courses de Chantilly : elle sera ce soir à l'Opéra : elle comptera demain, d'un regard d'envie, les diamants de Marguerite Gautier, dans la Dame aux Camélias, Un honnête amour, un bonheur légitime, ont passé près d'elle; mais, au mometit où une loyale main lui montrait un bouquet de fleurs d'oranger prêt à s'effeuiller sur un berceau, l'acre parfum des passions mauvaises lui était déjà monté à la tête ; sa robe était prise dans l'engrenage, son pied chaussé de satin blanc sentait vaciller la trappe qui s'ouvre sur les'enfers de théâtre. Déclassée une première fois par le malheur des temps , tenue en suspens par une éducation fatale entre les illusions de la richesse perdue et les dangereux conseils de la pauvreté présente, Valentine se déclasse une seconde fois, et pour toujours : le vice achève ce que la ruine a commencé; la maladie particulière s'ajoute à l'épidémie générale, et, quand la malade se réveille, il est trop tard ; elle n'a plus en perspective que la honte et l'hôpital.
Frédéric Béchard a raconté en maître celte poignante histoire : ee n'est pas sa faule si le pavé de Paris est peu favorable à racclimatalion des idylles.
Nous préférons pourtant le Pays d'Anomalie à la Princesse Ruolz, La satire a été plus originale et plus saisissante que le drame. Cette fois il ne s'agit plus de déclassement individuel, mais d'un déclassement social, du renversement de toutes les lois de la raison, de 1$ justice, de la morale et du goût ; le tout entrevu dans un mauvais rêve, pendant une heure de cauchemar, sous un soleil de plomb fondu, sur le plancher brûlant d'un bateau à vapeur. Or, il se trouve que ce cauchemar et ce rêve ont à peine dépassé les bornes de Teiagération satirique, que les fumées de ce bateau et de ce songe ressemblent, à s'y méprendre, au verre grossissant de la comédie. Entre les folies rêvées et les folies réelles, il n y a que la différence du plus au moins. L'échelle de proportion entre ce moins et ce plus est affaire d'optimisme ou de pessimisme, d'Alceste ou de Philinte, d'Heraclite ou de Démocrite; elle dépend de la sagacité du lecteur, de la fidélité du commentateur , de l'habileté de l'auteur et de l'instinct de conservation accordé, dans les temps difficiles, aux romanciers et aux journalistes.
11 n'y a, il ne peut y avoir qu'une opinion sur les DéclasséSy et Frédéric Béchard, leur premier parrain, n'avait qu'une chose à craindre : c'était de voir sa signature disparaître peu à peu de leur acte de naissance, counne s'effacerait la signature Garât sur un billet de banque qui passerait par trop de mains. Il n'en est pas de même des désabusés ; ceci nous mène droit à rÉchappé de Paris.
12i DERNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES.
L Échappé de Paris n'est pas un roman, dans l'étroite acception du mol, bien qu'il y ait du roman, et du meilleur, dans plusieurs chapitres. Les aventures de Maurice Vernier offrent assez d'intérêt pour qiie le lecteur affriandé se laisse complaisamment conduire à travers cette série d'études satiriques et piquantes, comme un voyageur à qui un dcerone spirituel raconterait une attachante histoire, afin de le tenir en haleine et de le promener jusqu'au bout d'une galerie. Citons, enlre autres, les amours de Maurice et d'Iolande de Brugal, ces fleurs printanières, tuées on bouton par les giboulées de l'ambition et de l'orgueil nobiliaire; rappelons deux scènes, l'une passionnée et charmante, l'autre voluptueuse et terrible; celle où lolande, jeune fille encore innocente, encore dominée par les mouvements de son cœur, s'abandonne à Maurice, et court à son insu un danger conjuré par la loyauté du jeune homme ; et celle où Maurice, furieux du mariage de mademoiselle de Brugal avec le marquis de Mauvezin, vieux viveur remisé dans une préfecture, perclus de serments et de rhumatismes, se donne le plaisir d'une assez triste revanche. Il emmène à Fontainebleau, où le noble couple est allé passer les premières vingt-quatre heures, qui seront toute sa lune de miel, — une jolie figurante, nommée Cora, qui ressemble étonnamment à lolande ; là, se plaçant à la fenêtre avec Cora vis-à-vis de la marquise en peignoir, il oppose la railleuse comédie des amours faciles à la lugubre comédie des mariages de vanité et d'argent. N'oublions pas l'épilogue , dont mes propres souvenirs ne peuvent que trop bien attester l'émouvanle vérité, l'inondation du Rhône pendant l'horrible nuit du
51 mai 1866 : Je n'ai pas eu besoin d'évoquer le non ignara mali ou le quorum pars magna fui de Virgile pour rendre justice à cet épisode qui livre à Maurice Vernier le secret de la chaste tendresse de Mionelle et où l'auteur s'est montré paysagiste de premier ordre.
Pourtant ce n'est pas là qu'il faut chercher la physionomie du livre , mais plutôt dans quelques traits qui lui donnent le rare mérite de ne pas ressembler à ses voisins. Nous les réduirons à trois ; le contraste des jouissances d'une vie calme, au grand soleil, au grand air, partagée entre les douceurs de la famille et les plaisirs de la chasse, avec les accès de fièvre et les mécomptes de la vie parisienne ; les tableaux de mœurs contemporaines, peuplés de portraits où l'observation et la fantaisie se combinent dans une proportion laissée au choix du lecteur ; et enfin la peinture du désabusement que certaines épreuves peuvent produire dans une intelligence vive, impressionnabley prompte, aisément portée à rendre les causes responsables de la faiblesse ou de l'inconséquence des individus. Arrêtons-nous un moment à chacun de ces trois points ; ce sera, selon nous, la meilleure manière de nous rendre compte de l'œuvre et de répondre à la pensée de l'écrivain.
Ce qui nous plaît le moins dans V Échappé de Paris ^ c'est justement ce qui n'a pas soulevé d'objection et ce que l'on a le plus généralement loué. Sans doute, pour quiconque a parcouru la Camargue ou essayé de ces chasses pittoresques et originales qui tranchent si heureusement sur le fond morne et nu de nos pauvres chasses méridionales, rien de plus vrai, de plus exact, de mieux empâté de cou-
420 DERNIÈÏIES SEMAINES LITTÉRAIRES.
leur locale que le prologue et loute la partie descriptive. Il y a là de Fespace, de Tair, du soleil, de la lumière chaude et vive, de quoi aérer, égayer, éclairer et ensoleiller trois mois de renfermé parisien entre quatre murs surmontés de maçons, tapissés d'échafaudages, humides de badigeon, taillés à pic sur des tranchées et flanquées de grosses charrettes chargées de moellons. Ces pages animées font venir à la bouéhe l'eau saline de ces flaques miroitantes d'où partent à tire d'aile le canard et le flamand; elles sentent le thym et le serpolet de la Crau, le jonc et rifis bleu de la Camargue : elles font passer devant nos regards ces belles visions de la campagne et de la solitude, au sein d'une nature primitive, auxquelles ne seront jamais insensibles le rêveur et le poète. Mais, si les détails sont excellents, le cadre n'est pas original. Rencontrer au miheu des champs un homme qui a vécu à Paris et y a subi des déceptions, les lui faire raconter, et arriver à la conclusion inévitable aux dépens de Babylone, en l'honneur de la vie champêtre, cela est trop facile, et il semble toujours que cela se soit vu quelque part.
Est-on sûr d'ailleurs d'être bien impartial dans ce compte en partie double, d'éviter toute exagération dans le plaidoyer, toute injustice dans le réquisitoire? Maurice Vernier, l'échappé de Paris, le moine de Franquevaux, a des bonnes fortunes agrestes, cynégétiques et sentimentales que nous ne saurions prendre pour base de nos calculs de probabihté. Tout le monde ne rencontre pas comme lui une belle Arlésienne, arrière-niéce de la Vénus de Milo, avec de beaux bras qu'elle passe au cou de son fiancé après s'en être servie pour le sauver. Tout le
monde, hélas! ne possède pas ce coup d'œil infaillible, cette justesse de main qui fait tuer autant de canards que Ton tire de coups de fusil : et puis un ancien journaliste tuer tant de canards! que de parricides!
Sérieusement, cet ensemble de petits ou de grands bonbeurs champêtres et romanesques qui rendent si facile la résignation de Maurice déparisianisé, a quelque chose d'arrangé, de convenu, et je suis disposé à chicaner tout ce qui, dans un livre aussi vrai d'ailleurs, sent Tarrangement et la convention. En outre, est-on bien sincère ou du moins bien conséquent dans ces éternels procès éontre Paris, dans ces incessantes glorifications de la campagne? En vérité, les extrêmes se touchent, et Paris éprouve un malheur contraire à celui du lion de la fable. Lui seul sait peindre , et il se dit à lui-même ou il se fait dire par ses favoris une foule de choses désagréables, en se donnant, pour toute revanche, le plaisir de les voir réfuter en action le mal qu'ils disent de lui. Car enfin, mes chers amis, si Paris vous déplaît tant, pourquoi y revenez-vous? Si la campagne vous semble le paradis, pourquoi, après un trimestre de ces félicités paradisiaques, vous retournezvous avec regret vers le purgatoire? Encore une fois il n'est ni très-généreux, ni très-logique de médire avec tant de verve d'une ville ou d'une personne, uniquement parce que vous savez bien, au fond, qu'elle ne peut se passer de vous et que vous ne pouvez vous passer d'elle : querelle d'amanls, ces querelles du Paris de l'esprit contre l'esprit de Paris !
Sur le chapitre des mécomptes de Maurice, qui le conduisent au désabusement, je serai beaucoup plus accom-
raodant : que dis-je? Non-seulement je suis de Tavis de M. Frédéric Béchard, mais je le félicite et le remercie de celle partie de son livre : ne nous lassons pas de le redire : le.désabusement n'est pas le scepticisme ; le désenchanté n'est pas le sceptique. Autre chose est de s'écrier en se frottant les mains : allons, bon ! jç vois que tous les hommes se ressemblent, qu'il existe, dans tous les partis et dans toutes les castes^ une somme égale de ridicules, d'inconséquences et de travers ; je vais en profiler pour jeter mon dévouement aux orties de plaie-bande, pour lancer mes croyances par dessus les moulins occupés à moudre les consciences et à en faire du blé, des places, des faveurs, des pensions et des cordons ; — autre chose est de murmurer à part soi : tiens ! tiens ! les marquis ne sont pas plus conséquents que les bourgeois; l'aristocratie a ses hiatus comme la démocratie ; les idées les plue hétérogènes, les mots d'ordre les plus disparates font de singulières alliances dans certaines cervelles. Eh bien ! après? Est-ce une raison de douter de tout, parce que je ne suis plus sûr de personne ? Est-ce un motif pour renier les principes, parce que je suis dégrisé touchant les caractères? N'aurai -je plus de foi, parce que je n'ai plus d'enthousiasme? Mes convictions et mes illusions s'en iront-elles de compagnie? Suis-je, en deux mots, un mécréant, parce que je ne suis plus une dupe ?
Non, mille fois non, et nous ne saurions assez insister; car c'est la cause de Tesprit que je plaide afin de rester dans le vif de mon sujet et debien montrer que Ton n'a pas besoin d'être dupe pour être désintéressé. Il ne s'agit ici ni de déchirer un drapeau, ni de reteindre une cocarde,
ni d'abandonner une opinion, ni d'incriminer une caste, ni de créer un parti éclectique, négatif, vivant des débris des autres, comme certaines peuplades insulaires vivent des épaves des naufrages ; il né s*agit pas même de politique, mais d'un intérêt littéraire. Tout est perdu (en littérature) si la comédie et la satire sont obligées de s'arrêter là où commence l'esprit de parti, si l'écrivain, après s'être servi de lorgnettes et de microscopes pour contempler les défauts de ses adversaires, et forcé de se crever un œil de peur d'apercevoir les défauts des gens plus rapprochés de lui. Aimons ces amis-là comme notre prochain et notre prochain comme nous-mêmes, c'est la loi évangèlique ; mais ne soyons pas plus aveugles pour nos propres misères et pour celles qui nous entourent que pour celles qui nous blessent. Voilà le seul moyen de rendre au rôle de l'observateur toute son ampleur et toute son autorité.
Savez-vous pourquoi la comédie et la satire ont, en somme, si peu prospéré de nos jours? On en a donné cent raisons; voici, je crois, la cent-uniémc: c'est que Tanimosité des diverses classes ou des divers partis les uns contre les autres, les divisions et subdivisions en autant de groupes qu'il y a d'opinions et d'intérêts, ont nécessairement morcelé la satire et la comédie, rétréci leur horizon, amoindri leur envergure, et souvent réduit aux proportions d'un article de journal et d'une vérité de vingtquatre heures ce qui aurait pu être un acte de la comédie universelle, un chapitre de la satire humaine, une face de la vérité de tous les temps.
Très-décidé à amnistier Frédéric Béchard pour sa théo^
rie du désabusé, aussi différent du sceptique que le gourmet est différent de l'ivrogne, je suis encore plus à Taise pour toucher au troisième point; celui des portraits satiriques. Ces scènes si amusantesd'intérieur descoulisses, ces silhouettes de vaudevillistes et de directeurs de théâtres, toute la cuisine de ce petit art dramatique qui étiquette ses produits, rédige ses amionces, traduit en chiffres et en zéros ses succès et ses chutes, tout cela est assurément pris sur le fait, à peine relevé ou déguisé d'un gèfâin de fiction ou de fantaisie; bien des nonis ont pu être écrits ou murmurés à propos de ces photographies, et Frédéric Béchard n'aurait été ni aussi e}(act ni aussi piquant s'il n'avait pas, de longue date, coudoyé et peut-être subi ses modèles. Et cependant tout cela est ajusté et accommodé de façon à laisser aux personnages cette ressemblance collective qui les dispense de s'offenser en leur permettant de ne pas se recoimaître. 1/ observation railleuse garde toute sa saveur, toute sa saillie et tout son jour, sans que la personnalité y fasse sa part léonine, réclamée à coups de dents et de griffes saignantes. L'individu, n'étant plus que la partie anonyme d'un ensemble, le membre anonyme d'un corps, ne s'arrête devant ce miroir à facettes que tout juste ce qu'il faut pour que sa figure lui paraisse être celle de son voisin. Voilà la satire contemporaine, non pas telle qu'elle est toujours, mais telle qu'elle devrait toujours être. La voilà dans le libre et légitime exercice de ses attributions et de ses privilèges* Des rancunes longuement amassées, des piqûres incessantes trop vivement ressenties, une idée exagérée du droit de représailles, une poche de fiel crevant tout à coup
ea dehors de peur de crever en dedans et de tuer son homme, un coup d'État de cette servante maîtresse qu'on appelle la vanité littéraire, toutes ces causes réunies peuvent faire dépasser cette limite : mais soyez sûr que celui qui Ta dépassée, pourvu qu'il conserve, Dieu merci! un fond d'honnêteté et de droiture, ne se fait pas longtemps illusion sur son œuvre. Peut-êrre n'attendait-il que le bout de Van pour dire là-dessus toute sa pensée : peutêtre n'a-t-il tant tardé à rendre hommage au livre excellent d'un ami, que pour faire de ses sincères éloges autant d'épigrammes contre lui-même.