LES ROMANS ET LES ROMANCIERS
— SDITE —
3 mai 1863.
Les femmes qui écrivent des romans se sont avisées, pour la plupart, d'un moyen de succès qui a bien son mérite : elles placent leur portrait en tête de leur volume. Le portrait est charmant, ressemblant, parlant; la gaze en est transparente; il finit à Tendroit où la robe allait commencer, et rappelle le joli mot de la camériste de madame Du Barry : « Madame, il n'y a que le nu qui habille! » — Il faudrait, convenez-en, que le livre fût bien ennuyeux, pour que ce regard et ce sourire qui rayonnent sur la première page n'eussent pas le pouvoir de désarmer la critique !
Je voudrais, de temps à autre, et sous une forme, hélas! moins gracieuse, essayer quelque chose d'analogue. Cette revue de romans et de romanciers risquant de devenir, à la longue, un peu monotone, je ferais sortir des rangs celui que désignerait à notre attention un signe parlicu-
M. X. MAUMIER. i33
lier, une action d'éclat, l'air du visage ou la coupe de runiforme. La physionomie de lauteur, son cadre, son entourage, me serviraient ainsi à étudier son œuvre, m'aideraient à m'en rendre compte, et imprimeraient à cette étude ce je ne sais quoi qui est aux ouvrages de l'esprit ce que la vie est au corps. Buffon a dit : le style, c'est l'homme, et Ton a brodé là-dessus les plus ingénieuses variantes. Ne pourrait-on pas dire, dans un autre sens : L'homme, c'est le style, c'est le livre, c'est la clef de ce mystérieux trésor que les uns enferment comme des avares, que les autres étalent comme des prodigues? Regarder, c'est lire; observer, c'est comprendre ; travailler à peindre l'écrivain, c'est se préparer à connaître l'écrit.
Si vous avez la dévotion paresseuse, et si vous vous contentez, le dimanche, d'entendre la messe d'une heure à l'égUse Saint-Thomas-d'Aquin, je vous attends à la porte : nous ferons quelques pas en arriére, et nous monterons ensemble trois étages d'une maison de foriîie assez bizarre, qui fait l'angle de la rue Saint-Dominique. Frileuse, curieuse et pieuse, cette maison, qui n'a guère pour façade qu'une porte cochère, se retourne du côté de la place Saint-Thomas, où ses fenêtres supérieures prennent le soleil, contemplent le Musée d'artillerie, écoutent * les cloches, admirent tes mollets du Suisse, participent aux cérémonies et observent les belles patriciennes descendant de leurs riches équipages pour aller chercher l'humilité, la pauvreté et l'égaHté chrétiennes.
Nous voici presque au haut de l'escalier : sonnons sans crainte; le logis est hospitaUer, et, si nous sommes un peu en retard, il est probable que la causerie et les ciga-
rettes se sont allumées d'avance en nous attendant. Une servante d'âge canonique, nous a introduits avec un sourire de bon augure. Nous sommes en face du maître de céans,; un regard fin, un front intelligent, une figure spirituelle et bonne, ce qui n'est pas incompatible ; une maturité encore jeune, d'épais cheveux consentant à grisonner sur les tempes, par pitié pour nos précoces vieillesses; je ne sais quel air robuste et sain, qui fait plaisir à voir; cette humeur égale que donnent une santé forte, une vie de travail, une conscience en paix, un heureux équilibre de toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales ; mens sana in corppre sono.
Si X, Mannier portait des moustaches, on le prendrait aisément pour un colonel en bourgeois. Veuve de ce martial ornement, sa léyre n'en est que mieux dessinée; elle a cette finesse gauloise et narquoise qui veut dire en bon français de Besançon et de Paris ; Je veux bien être débonnaire pour ne pas vous contrarier; aimable, parce que c'est dans ma nature ; écrire des romans d'une morale irréprochable, parce que je ne connais pas pour un honnête homme de plus lourd fardeau que l'idée d'avoir écrit une oeuvre, une page, une ligne dangereuse pour les jeunes gens et les jeunes femmes : mais soyez sûr que je n'en pense pas moins ; que les joyeuses libertés d'une conversation entre hommes de bonne compagnie n'ont rien qui m'épouvantent; que je serais^ s'il le fallait absolument, aussj malin que vous^ et que, si nous rapportons de nos belles montagnes du Doubs ou du Jura un grand fond de bonhomie, c'est un double *ond où se caclie assez de jugement^ de discernement,
de sens droit, de sens commun, de sens rare, de sagesse, de savoir-vivre et d*esprit de conduite pour vous rendre des points, à vous, monsieur Tétourneau de Gascogne ou de Provence !
C'est dans cet appartement spacieux, plus que suffisant pour un sage, bien tenu, bien aéré, bien exposé, que Xavier Marmier nous reçoit, au milieu de livres qui sont ses amis, et d*amîs dont la plupart sont plus savants et plus spirituels que des livres. Ce visage pensif, ce beau front dépouillé avant Tâge, cette poétique tristesse sur laquelle glissent des éclairs de gaieté, pareils à ces rayons humides qui courent sur la cime des montagnes par un temps d'orage, c'est Victor de Laprade, le fier lyrique, le satirique cornélien, qui a su faire une lanière de chacune des cordes de sa lyre. Cette bonne face de chanoine laïque, si douce, si sympathique, qui respire la piété indulgente, la fidélité à toutes les saintes affections du ciel et de la terre, la moquerie sans fiel, la poésie sans effort, l'esprit sans apprêt, c'est Antoine de Latour, le traducteur de Silvio PeUico, l'auteur de V Espagne littéraire et religieuse, et de vers cliarmants qu'il a Tair de faire sans y songer comme se font les beaux vers. Cette figure dont l'irrégularité railleuse dénonce le critique et a de quoi terrifier les surnuméraires de la gloire littéraire, mais qui, à l'instar du Charles X de Lamartine, tempère l'effroi par un sourire, c'est Cuvillier- Fleury, l'écrivain des Défcato, l'auteur des Portraits politiques et révolutionnaires^ des Études littéraires et historiques, et, tout récemment, des Historiens, Poètes et Romanciers; bel ensemble de travaux, placé au premier
rang de la critique contemporaine ; existence ennoblie par un dévouement auquel tout le monde rend hommage, même les légitimistes.
Cette tète puissante, où tout parle, la bouche, le front et les yeux, tête d'orateur au repos changé en publiciste par les avertissements de la Providence, c'est L. de Gaillard, l'historien de V Expédition de Rome en 1^49, le journaliste dont les premiers-Paris, dans la défunte Assemblée nationale^ firent l'effet de ces esprits frappeurs qui viennent nous parler des vérités de l'autre monde, le rédacteur de ces Événements du Mois dans le Correspond dant, que signeraient et qu'applaudissent les plus illustres de nos hommes politiques; voix éloquente, âme énergique, esprit ouvert à toutes les larges et généreuses pensées, cœur plus prompt aux dévouements qu'aux disciplines, plus amoureux des grandes causes que des petites consignes, organisation d'élite, tempérament de polémiste et de batailleur, que l'on ne connaîtra complètement que lorsque le suffrage universel lui aura donné une tribune à sa taille.
A ses côtés, comme un cygne auprès d'un aigle, comme un lis penché sous la pluie auprès du chêne ami de l'orage, cette physionomie rêveuse et souffrante, à laquelle le sourire va pourtant si bien, c'est Joseph Autran, le poète de la mer, le poète de Laboureurs et Soldats, de la Vie rurale, du Poëme des beaux jours; imagination éprise de la poésie antique, doucement éclairée d'un rayon du ciel d'Athènes; talent mélodieux et pur à qui Sophocle inspirait, il y a quinze ans, le beau drame de la Fille d'Eschyle, et qui, aujourd'hui même, dans un djélicieux
volume, chef-d'œuvre de typographie, morceau de roi bibliophile ou poêle, vient de traduire ou d'imiter, avec une liberté plus fidèle qu'une exactitude servile, le Cydope d'Euripide, seul monument d'un genre de littérature associé par les érudits à la plus belle époque du théâtre grec, et où se confondaient la tragédie, la comédie et la satire.
Combien de noms pourrais-je ajouter à cette Uste ! J)ans nos grands jours, nous avons, s'il vous plaît, M. le marquis de B..., ce noble ambassadeur de la maison de Savoie (qui depuis... mais alors elle était pontificale) : H. D..., qui, vivant dans une maison où tout le monde a de l'esprit, s'est mis à en avoir plus que tout le monde; assez spirituel pour ne rien écrire et pour élever le dilettantisme littéraire à la hauteur d'une puissance ; le prince Albert de Broglie, ce jeune et brillant académicien que Ton accusait d'avoir pris la place de M. de Carné et qui l'avait tout simplement préparée ; Prévosl-Paradol, le roi constitutionnel et libéral de cette jeune génération qui croit encore à la liberté, à la beauté, à la lumière, aux étoiles du matin, aux vases d'élection, et qui, pour saluer, dans la magique écriloire de Prévost-Paradol, la fontaine de Jouvence des vieux partis, n'a pas besoin qu'on lui rappelle Tanlique adage : a Un bien averti en vaut deux ; » le marquis Théophile de Perrière Le Vayer, diplomate, écrivain, artiste, musicien, poète, homme du monde et du meilleur monde, aimant à alterner entre ses souvenirs d'ambassade et ses causeries de Paris, parlant de Henri Heine, de Wagner et d'Hoffmann comme un Athénien de Munich ou de Weimar, et prêt à vous ra-
conter, dans un salon de la rue de Yarennes, une légende du Brocken.
J'en reste là dé ma nomenclature ; et cependant que de visiteurs intéressants aurais-je à Taire défiler encore ; généraux, particuliers, amiraux, savants, touristes, Russes, Polonais, Allemands, naturalistes, feuilletonistes, romanciers, chasseurs aussi habitués à tirer Télan en Norwége, le renne en Laponie, Tours en Dalécarlie, le loup en Ukraine, le bison en Amérique, Téléphant dans Tlnde, le tigre au Bengarle, le lion en Afrique et la panthère à Java, que nous sommes accoutumés à manquer les grives et les alouettes ! Je laisse à votre imagination le soin de deviner ce que doit être la causerie entre pareils jouteurs, avec de semblables éléments. Là, Juvénal n'aurait garde de se plaindre d'être réduit au rôle d'auditeur ; semper ego auditor tantkm? On voudrait, au contraire, pour mieux écouter, avoir les oreilles aussi fines que si elles étaient courtes et aussi longues que si elles étaient bétes. II y aurait, dans ce petit cénacle sans prétention, dans ce décaméron dominical et vertueux, de quoi approvisionner de bons mots dix petites cours d'Allemagne, de quoi fournir des anecdotes à cinquante chroniqueurs, de quoi tempérer par des chansons en prose vingt monarchies absolues et de quoi révéler aux sourds-muels les plaisirs de la médisance.
A présent^ si vous me demandez pourquoi ces préliminaires, je vous répondrai qu'ils ne me semblent pas tout à fait inutiles pour donner une idée exacte de la littérature de Xavier Marmier. C'est dans cette atmosphère tout imprégnée des légers parfums de la fantaisie aimable et
de la poésie cosmopolite, toute retentissante des souve* nirs de voyage et de la voix des Muses lointaines, dans ce milieu si favorable à Tacoustique des idées, aux joies et aux digressions de l'esprit, que sont nées et que devaient naître ces calmes et honnêtes histoires, les Fiancés du Spitzberg, Gatida^ Hélène et Suzanne^ et enfin En Alsacôy V Avare et son Trésor^ le dernier venu et, selon nous, le Benjamin de cette souriante famille; récits enguirlandés de légendes, de ballades et de paysages, qui ne haïssent pas l'école buissonnière, pourvu que les buissons soient fleuris, odorants, pleins de gazouillement et de verdure ; romans qui déplaisent aux lecteurs pressés, avides de piment, de poivre rouge et de caviar romanesque, qui sont désagréables aux Arthur et aux Oscar, mais que les braves gens et les gens d'esprit placeront sur leur table et dans leur bibliothèque, à gauche de Walter Scott, à droite d'Henri Conscience.
J'ai parlé ailleurs des Fiancés du Spitd)erg^ dont les chastes flammes, après avoir résisté à un froid de trente degrés, ont été couronnées par l'Académie française. Gazida nous offrait une fiction intéressante, encadrée dans les grandioses soUtudes de ce Canada qui ne peut pas être pour les lecteurs français une terre étrangère. Dans Hélène et Susanne^ sujet plus rapproché de nous, Marmier nous a raconté l'histoire toujours nouvelle de deux âmes faites Tune pour l'autre, séparées par les tristes idoles de notre siècle, l'ambition et l'argent, réunies enfin après un temps d'épreuve, après que les adorateurs du Veau d'or, punis par où ils ont péché, victimes peu innocentes de l'agiotage et du luxe, n'ont plus
rien de mieux à faire qu*à laisser le champ libre aux bons mouvements du cœur et aux fidèles amours.
Ce qui ajoutait à ce roman d* Hélène et Suzanne un charme tout particulier, c'était d'abord la correspondance entre les deux aimables femmes qui ont donné leurs noms au livre, et qui échangent avec grâce, l'une ses impressions et bientôt ses déceptions parisiennes, l'autre les douceurs du foyer domestique et du pays natal ; c'était ensuite et surtout ce procédé où l'auteur excelle, et qui fait du récit un fil conducteur à travers les sites qu'il aime, en présence de figures qu'il connaît bien et qu'il sait peindre, au seuil de maisons hospitalières dont les portes s'ouvrent à son appel filial et où il nous invite à nous asseoir avec lui. La Franche-Comté revit tout entière dans Hélène et Suzanne, avec ses mœurs, ses paysages, ses physionomies locales, toute cette poésie du passé, d'autant meilleure à saisir, qu'elle est plus près de disparaître, expropriée pour cause de nivellement, de centrahsation, de révolution, de civiUsation et d'utilité publique.
C'est en Alsace que nous fait séjourner le nouvel ouvrage de Xavier Marmier, l Avare et son trésor; l'Alsace, c'est-à-dire une province française par le cœur, allemande par Taccent, mur mitoyen entre l'esprit des deux pays et le génie des deux langues, très-favorable, par conséquent, à ces lenteurs calculées qui donnent au romancier le temps de peindre, de se souvenir et d'observer en racontant. Réduit à son expression la plus simple et la plus brève, V Avare et son trésor pourrait s'analyser en quelques lignes. Un jeune Alsacien, Frédéric Loray, artiste à
ses heures, sentimental, honnête et charmant, épouse par amour une suave jeune fille qu'il a rencontrée sous le porche d'une église et vers laquelle Tout attiré, d'après la méthode allemande, les affinités électives. Ils sont heureux, ils ont un fils, Lucien, et d'excellents voisins, M. et madame d'Usier. Sophie d'Usier, fille unique de ces bonnes gens, a le malheur de ne pas être jolie, mais elle le rachète par tant de qualités gracieuses ou solides qu'en vérité, à moins de se déclarer matérialiste, on aurait bien tort de se préoccuper de la grandeur de sa bouche, de la petitesse de ses yeux ou de la forme de son nez. Sophie, comme la Philiberle de M. Emile Augier (ah! monsieur! l'heureux temps que celui de Philiberte!) est une charmante laide : tôt ou tard Lucien Loray le reconnaîtra, et ce jour-là sera un jour bien heureux pour la douce colonie de Blanfeld.
Mais Lucien ne l'avoue pas encore; il est à cet âge où le cœur est dupe de l'imagination et l'imagination dupe des yeux. Survient une Irés-jolie coquette Alsacienne, mademoiselle Odile Kraft, fille d'un riche et madré brocanteur qui exploite le talent naïf de Frédéric Loray. Lucien prend feu pour Odile sans vouloir remarquer les larmes virginales que Sophie aurait bien envie de répandre. Mais l'avare et son trésor? me direz-vous. Patience! ils ne sont pas loin.
Parmi les pauvres secourus et visités par cette bonne et angélique Gabrielle, on remarque une malheureuse veuve qui meurt de faim et qui a deux fils, Pierre et Etienne. Pierre Cottier, l'aîné des deux fils, est doué de toutes les dispositions nécessaires pour faire fortune;
égoïsme, esprit de calcul, sécheresse de cœur, rapacllé intelligente, mains crochues , capables de récolter un grain de blé sur une ortie et un écu dans une main d'avare. Il ne tarde pas à se lier avec rusurierBambolin, qui a besoin de lui pour ses écritures, et il commence sa petite pelôtte ; quelques sous par ici, une piécette par là, t r ès-peu de scrupules par-dessus, et voilà comment viennent au monde les magots qui ne florissent pas tous en Chine. Bientôt Pierre, tout à fait nécessaire à Bambolin et maître de ses secrets, en abuse pour lui imposer des conditions et s'élever au-dessus de la sienne. Il devient clerc de notaire chez un honnête homme qui est forcé de le congédier pour abus de confiance; il passe sur un plus grand théâtre, et nous le retrouvons second clerc à Strasbourg, avec de si beaux favoris, des gilets si éclatants, des redingotes si corsées, tant de moyens de séduction auprès des brocanteurs positifs et des coquettes vulgaires, que le pauvre Lucien est complètement supplanté par le fils de la mendiante. Heureuse défaite qui sauve Lucien, et tourne à la confusi(|n des méchants et à la gloire des bons ! Kraft épouse en secondes noces une baronne en chrysocale qui le ruinera; Bambolin, furieux de voir sa vieille servante jeter son opulent portefeuille dans un four assez bien allumé pour dévorer cent vaudevilles, tombe frappé d'apoplexie fourdroyante. Avec lui meurent les ambitieux projets de Pierre Cottier, qui comptait sur le trésor du vieil usurier pour avoir de quoi payer une étude. Compromis, après la mort de Bambolin, comme complice de ses spéculations véreuses, il est obligé de s'enfuir, et va vivre ou mourir on ne sait où : tous ces
châteaux de cartes biseautées s'écroulent l'un après Tau- Ire. Odile sera forcée de coiffer sainte Catherine, et elle n'aura pas mèoie de quoi payer la coiffe, à moins qu'elle ne se décide à la jeter par-dessus les moulins de Strasbourg ou de Montmartre.
Quant à Lucien, il revient au colombier, Taile un peu traînante, moins, avarié pourtant que le pigeon de La Fontaine : quelle joie, à son retour, dans ce petit groupe de cœurs d'or, qu'il ranime de sa présence et qui le ranimeront de leurs caresses ! Il épousera Sophie, et soyez certain qu'il y aura un moment où Sophie sera jolie ; celui où elle lui dira : Je t'aime I et où elle se sentira aimée. Tout le monde est content : la bonne Gabrielle, en donnant son fils à sa chère Sophie^ réhabilitera pour toujours ralliance.de ces deux mots qui, séparément, sont les plus doux de la langue française, et qui, réunis, se détériorent l'un' par l'autre : belle-inère^
Je ne vous offre là, pour ainsi dire, que le noyau de ce roman de YAvq^re tt son trésor, y^^i chair, le suc, le duvet, le parfum, ce sont les descriptions de visu des pays et des mqnuments que visitent les personnages ; ce sont les traditions, les légendes, les apologues qu'ils se racontent à propos des spectacles qui les frappent ou des incidents qui les intéressent : ce sont les traits de mœurs et les coups de pinceau qui localisent en Alsace, et non pas ailleurs j les divers plans du tableau. Cette intervention de Y épisode dans le roman, ces temps d'arrêt et ces haltes qui interrompent ou ralentissent le récit, on en trouverait de fréquents exemples dans un autre art qui en a souvent tiré un excellent parti. Dans une partition de
longue haleine, bien des morceaux, et des plus applaudis, ne sont en réalité que des épisodes. Sans doute, la musique ne produit tout son effet que lorsqu'elle se lie étroitement à Faction, lorsqu'elle exprime et complète une situation émouvante, comme dans le duo des Htiguenots et le trio de Guillaume Télly ou comique, comme dans le sextuor de la Cenerentola et la finale du premier acte du Barbier. Mais qui voudrait contester le charme de ces scènes accessoires où Ton nous dit : il y a, là-dessus, une ballade, une barcarolle, une chanson populaire? Et voilà Fartiste qui vous chante la ballade de la Dame blanche^ celle de Fra-Diavolo^ la barcarolle de Zampay sans que personne soit tenté de se plaindre que Fon retarde de cinq minutes la marche du drame et le mariage des deux amants 1 «
J'ai choisi, faute de mieux, ce terme de comparaison, qui m'a paru de nature à justifier les procédés ordinaires de M. Marmier auprès de ses belles lectrices. Il est certain que, pour ceux qui veulent qu'on les essouffle en leur racontant une histoire, que pas un mot ne soit perdu pour la rapidité de Faction, et que l'on prenne au pied de la lettre le Semper ad eventum festinay du poète latin, les Fiancés du SpitzJberg, Gazida, Hélène et Suzanney Y Avare et son Trésor^ n'ont pas le mouvement de la Reine Margot et des Trois Mousquetaires, Mais, après tout, qu'est-ce que le roman, ou du moins que doit-il être? L'image, la représentation de la vie. Or la vie, malgré sa rapidité proverbiale, ne s'avance pas tout d'un trait vers son but ou sa fin; elle a, elle aussi, ses stations, ses diversions, ses heures de repos où Fon dirait qu'elle
s'arrête, qu'elle se désintéresse d'elle-même pour écouter les bruits du dehors, assister aux spectacles extérieurs ou converser avec ses souvenirs. Les passions ou les années qui la poussent en avant, la personnalité qui la dirige, TafTeclion ou l'idée, la famille ou le pays qui lui servent de centre ou de foyer, ne Tabporbent pas au point de ne rien voir, de ne rien faire, de ne rien subir au delà de cet étroit chemin qui la conduit du berceau à la tombe. Eh bien! le roman a et doit avoir ses relais cocMne la vie. Xavier Marmier relaye im peu plus souvent que les conteurs à grande vitesse, voilà tout : mais il choisit si bien ses points de vue, ses buffets sont si appétissants, ses chevaux si sûrs, ses voitures si douces, ses itinéraires si bien garantis contre toute mauvaise rencontre, que l'on se trouve, en somme, très-heureux de l'avoir eu pour compagnon ou pour guide, et que l'on se dit, en le quittant à regret : décidément le voyage à petites journées valait mieux que le chemin de fer.
10 mai 1863.
Le public et la critique n'ont que ce qu'ils méritent : l'un s'est amusé à faire au roman de Fanny un succès de trente éditions, ou, pour parler plus exactement, de trente tirages; l'autre, tout naturellement, a éreinté le trop heureux romancier ; d'où il suit que M. Ernest Feydeau a eu le droit de se croire, en littérature, un personnage très-important et très -calomnié. Il paraît même, — c'est M. Feydean qui nous l'assure, — que, dans un journal aristocratique, on l'a appelé unjeiine chien. Un jeune chien ! j'avoue que le sens et le sel de cette mordante plaisanterie m'échappent complètement. Charlet a dit un mot ' célèbi'e : « Ce qu'il y a de meilleur chez l'homme, c'est le chien, » — et jamais Tépithète de jeune n'a rien gâté à ce qu'elle touche. L'injure dont se plaint M. Feydeau n'aurait donc rien, en définitive^ de bien offensant. N'imi-
4 Un Début à l'Opéra. — Jtf. de Sàint-^Bertrand. — U Mari de ta Danseuse, — avec unk préface;
porte ! elle suffit pour qu'il invoque à son profit le droit de défense, et pour qu'il en use dans une préface de soixante -douze pages ; la préface de Cromwell de 1863!!!
Ce qu'il y a de curieux et de triste, c'est que cette préface (celle de M. Feydeau) est \raie d'un bout à l'autre; mais entendons-nous bien ; vraie comme un paysage regardé et peint à travers des lunettes bleues est vrai pour tous les gens qui portent des lunettes bleues. Nous sommes prêt à signer des deux mains des phrases telles que celles-ci : « Le réalisme restera la vivante et la seule expression de la littérature, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il sera sa littérature, à ce siècle, car il provient de lui par tous les côtés ; il fait corps avec lui. Et que ceux qui le déplorent ne s'en prennent point aux artistes. Les malheureux ! ils n'ont fait qu'obéir , que suivre le torrent. Pourquoi seraient-ils restés purs, élevés, détachés de la matière et des sens, quand le reste de l'humanité s'y enfonçait tout d'un bloc? C'est au siècle, au siècle tout seul quincombe la responsabilité du réalisme. » Très-bien, monsieur Feydeau, très-bien! les critiques les plus hostiles au réalisme, à Fanny et à Sylvie^ ne disent pas autre chose.
Qui ne serait persuadé, j'allais dire attendri par le pasjsage suivant: h J'ai consacré les plus belles ^ les plus fortes années de ma jeunesse à... un traité d^archèologie. Mais si j'avais continué à suivre mon goût, je m^ennuierais encore sur les rayons des bibliolhèques. Pas un de Vousj messieurs, ne me lirait ; cat» ce que Vous voulez, ce que vous aimezj ce qti'il vous faut peut* Vdui^ toucher^
c est la peinture exacte de vous-mênies. — Soyez donc heureux maintenant, et ne criez plus. Je vous Tai donnée. »
Ceci n'est peut-être pas assez modeste, et bien des lecteurs, j'imagine, seront tentés de répondre à M. Feydeau : La peinture exacte de moi-même! Comment l'entendezvous? J'ai la prétention de ne ressembler ni au mari, ni à l'amant de Fanny, ni à Daniel, qui ne ressemble à rien et à personne, ni à Catherine d'Overmeire et à son amoureux, qui accepte si bénévolement les enfants d*autrui, ni au sieur Anselme Schanfara, ce poète excentrique qui, après avoir déployé mi tel luxe de perroquets^ de singes, de babouches et de pagodes, finit par se laisser emmitoufler, comme un bonnetier de la rue des Bourdonnais, par une bourgeoise de Paris. Non-seulement nous ne ressemblons pas à ces intéressants personnages, mais nous cherchons vainement des points de comparaison parmi nos amis et connaissances. Quant à ce Mari de la Danseusej qui a fait, depuis tantôt dix mois, les délices des abonnés de \ Opinion nationale^ et dont les différentes parties s'appellent maintenant, en librairie : Un Débuta rOpéra, Monsieur de Saint-Bertrand, etc., etc., il est possible que les dix-sept mille électeurs de M. Guéroult se soient reconnus dans M. Nicolas , dans M. La Cruelle, dans Hector de la Roche-Forte en Terre, dans le prince Rogatchef, dans le vicomte de Saint-Bertrand, dans le couple Yalmaseda, la princesse Hélédine, H. Cerveiro, le chevalier Florimond de Belle-Âssise , M. Turlure, et madame Adélaïde Chaussepied; mais, outre que la plupart de ces personnages variés ont déjà traîné dans
bon nombre de romans trop connus, je dois ajouter que, si vraiment M. Feydeau a eu le droit d'écrire en marge de leurs aventures : « Vous voulez là peinture exacte de vous-mêmes; soyez heureux, je vous Tai donnée, » — il y aurait là de quoi humilier le suffrage universel et consoler MM. Prévost-Paradol et Cochin.
Pourtant ce n'est pas là-dessus que nous voulons faire porter aujourd'hui la discussion. M. Feydeau, nous le répétons, est dans le vrai ; il est logique, une fois son point de vue accepté. Il a raison lorsqu'il rejette sur la société actuelle la responsabilité des abaissements du roman moderne : il a raison quand il constate qu'une œuvre de poésie pure et élevée ne rencontrerait pas cent lecteurs, et que Fanny ou môme le Man de la Danseuse en trouve cinquante mille : il a raison lorsqu'il lance contre certaines hypocrisies de la critique et des mœurs contemporaines un anathème qui doit nous faire réfléchir, nous rendre plus réservés, plus attentifs à établir désormais un accord exact entre nos indignations et notre autorité. 11 a raison, toujours raison, quand il écrit, à propos de nos illustres : a 11 ne leur suffisait pas d'être poëtes ; ils se sont annoncés comme prophètes... Être peintre, charmeur, magicien, créateur, la belle affaire! Voilà-t-il pas grand'chose de beau? Alors ils ont inventé la sainteté de V art ^ la mission providentielle du poète; ils ont dit qu eux aussi avaient charge d'âmes, et peu s'en est fallu que, de prophètes, les adeptes ne les missent un jour au rang des dieux. », Ces lignes et celles qui les suivent sont d'une justesse parfaite; tout an plus pourrait-on faire remarquer à M. Ernest Feydeau qu'il tire sur les siens et que ces apo-
théoses mystiques, ces prétentions emphatiques à la sainteté, à l'apostolat, au sacerdoce, à la mission provi» dentielle et sacrée, à la charge d'âmes, à la divinité, représentent, dans Fart moderne, le beau côté de la médaille dont nos propres renseignements nous donneraient le revers, si le réalisme ne s'en chargeait pas.
Si M. Feydeau a raison sur tant de points, je suis donc de son avis? — Pas tout à fait. — Quelle est donc son erreur? — Je vais essayer de l'indiquer; mais, auparavant, qu'on me permette de transcrire encore cette phrase de sa préface : « L'équilibre intellectuel ne se rétablit chez moi que le jour où je pus arracher, jusqu'à la racine, la broussaille des illusions qui masquaient la lumière 'à mon esprit. » Cet agréable cliarabias va me servir de transition.
Un avocat, qui, par grand extraordinaire, voudrait être bref, n'aurait rien de mieux à faire qu'à supprimer dans son plaidoyer tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à sa cause. J'use du même procédé en laissant de côté la question de morale proprement dite, toujours gênante, toujours sujette à caution, et dont le moindre inconvénient est de perpétuer les malentendus entre Tart et la critique. Admettons avec M. Feydeau, que la morale n'a rien avoir dans cette affaire, que le roman n'a jamais corrompu personne, que c'est lui au contraire qui a été corrompu par la société et le public, et, finalement, contentons -nous de prendre acte d'un aveu assez significatif sous la plume de' l'auteur de Fanny; à savoir, que de pareilles lectures doivent être soigneusement interdites aux jeunes gens et aux jeunes filles. La difficulté n'est pas là : elle est tout
entière dans Tapplication d*une loi qui existe depuis des siècles, que le réalisme n'abrogera pas, et qui veut que la moralité des œuvres de l'art dépende, en grande partie, de l'art lui-môme, du style (en prenant ce mot dans son acception générale), du plus ou moins de beauté, d'élévation, d'élégance que Ton signale dans l'œuvre. Cela est injuste peut-être, mais cela est : témoin la poésie antique, qui, à y regarder de près, nous montre une affreuse société d'assassins, de femmes galantes, de dieux en goguette, de parricides, d'incestueux et d'adultères, un abrégé de tous les vices et de tous les crimes, et que le génie des poètes a su transfigurer au point d'en faire un immortel sujet d'admiration et d'études pour les imaginations les plus élevées et les plus pures ; témoin Renéy que H. Ernest Feydeau a le courage de citer, René, qui ne serait pas tolérable si Amélie et son frère vivaient de plainpied avec les personnages d'un Début à VOpéra et s'ils parlaient leur langue, mais que l'idéal a marqué de son signe et revêtu de ses voiles avant de le placer au seuil de la littérature moderne.
Je n'apprendrai rien à mes lecteurs et à H. Feydeau lui-même, en leur rappelant que la Vénus de Milo est plus chaste que la Vénus de Hédicis ; que celle-ci est plus chaste que la Source de M. Ingres, laquelle, à son tour, est plus décente que la Yénus de M. Baudry, qui est beaucoup moins indécente que les statuettes de Pradier, qui sont moins immorales que ces photographies du coin, ou l'art est joué èous jambe par toutes les petites actrices des petits théâtres de Paris. Cette gradation, si souvent remarquée qu'elle est devenue un lien commun, ^'applique
au roman et à la littérature comme aux autres arts. Lorsque M. Ernest Feydeau se pose en victime du cant français, lorsqu'il a Fair de résumer dans sa personne, comme dans leur expression la plus éclatante, les griefs de la morale contre le roman, les rancunes du roman contre la morale et les ressentiments de Tart contre la critique, on a envie de répliquer avec Voltaire :
a Feydeau se trompe, U n'est pas si coupable! b
Sa culpabilité consiste beaucoup moins dans les fautes de ses romans contre la morale que dans la manière dont ils les commettent.
Le premier de ses trois volumes, t/w Délnit à VOjJéra^ est très-supérieur aux deux autres, Monsieur de Saint-Bertrand et le Mari de la Danseuse. Hais cette supériorité, toute relative, ne s'élève jamais jusqu'à l'originalité. Il y a des détails amusants et bien photographiés dans cette histoire des débuts de la jeune danseuse Barberine; l'auteur semble décrire d'après nature tout ce que renferme de petites passions et de petites laideurs ce théâtre où, de deux jours l'un, Rossini et Meyer-Beer crient pendant qu'on les écorche ; On s'intéresse à cette Barberine, restée pure au milieu de cette atmosphère de basse corruption, bien que ce contraste n'offre rien de très-neuf, et se trouve déjà, notamment, dans une nouvelle de M. Scribe, intitulée Judith ou la Loge d'Opéra. Le personnage de H. de Saint-Bertrand se pose bien dans les premiers chapitres et donne aux lecteurs des espérances qu'il ne tarde pas à traiter comme ses dettes. Enfin, le caractère de Vimpresario Gaskell, espèce de Barnum sentimental et bon-
homme, son amour, intéressé d'abord, puis sincère, pour Barberine, sa douleur, ses adieux, cette manière, bien rare chez M. Feydeau, de relever par un sentiment vrai un rôle bas ou grotesque, nous font passer, pendant une vingtaine de pages, par d'heureuses alternatives d'attendrissement et de sourire. Voilà la part de Téloge, et je fais à H. Feydeau bonne mesure.
Mais, grand Dieu! que tout cela est vulgaire ! Et vulgaire avec prétention, ce qui est la pire de tontes les vulgarités! Mêlez, à doses plus ou moins égales, cette Judith, de M. Scribe, et, en général, son volume de Proverbes et Nouvelles^ le roman de Cinq cent mille francs de rente^ du brave docteur Véron, et M. Paul de Kock, moins le naturel; vous aurez à peu près ce niveau littéraire ; avec cette différence que MM. Scribe, Paul de Kock, et Véron, heureux de plaire et d'être aimés pour eux-mêmes, n'ont jamais songé à écrire de préface. Il y a vingt ans et plus que je connais M. de Saint-Bertrand ; il s'appelait Saint- Rémy dans les Mystères de Paris^ et Lucien de Rubempré chez H. de Balzac; sans compter ceux que j'oublie! Barberine, c'est Judith déjà nommée; c'est cette fleur éclose sur un tas de fumier, dont le'roman et le théâtre onlsi cruel* lement abusé. Madame Chaussepied, la mère d'actrice, barbette, de temps immémorial, dans les ruisseaux de la littérature à quatre sous. Tout le monde pourrait vous dire le vrai nom de M. Nicolas et du prince Rogatchef : encore une fois, c'est de la photographie, rien de plus; etvous figurez-vous MM. les photographes demandantàêtre exposés dans le salon d'honneur à la place du tableau de Flandrin? Vous les figurez-vous rédigeant un manifeste poi'^
nous prouver que leurs photographies sont l'expression de la société moderne, et doivent, par conséquent, avoir le pas sur les portraits du Titien et les vierges de Raphaël ? Un Début à lOpéra est pourtant un chef-d'œuvre en comparaison de la seconde et de la dernière partie du récit, M. de Saint-Bertrand et Le Mari de la Danseuse. Ici, les personnages, les aventures et le style, tout est à l'unisson. M. et madame Valmaseda, la princesse Uélédine, le chevalier de Bel-Assise et leurs dignes partenaires, sont immédiatement reconnus par quiconque a fait un peu de police littéraire, comme les voyageurs suspects sont appréhendés d'instinct par les gendarmes, sans qu'il soit nécessaire de lire leur signalement : il leur suffit d'entrer dans un livre pour le déclasser aussitôt, de même qu'il suffit à des figures de mauvaise compagnie d'entrer dans un salon pour que l'on en fixe, à première vue, la physionomie et la valeur mondaine. Ce n'est pas tout. encore : comme il ne suffirait pas au réalisme d'être trèsvulgaire s'il n'était en même temps très-prétentieux, comme il a inventé à son usage un faux sentimentalisme pour se récompenser d'avoir détruit la vraie et délicate sensibilité, M. Feydeau a eu recours à deux éléments d'intérêt et d'émotion, qui lui ont sans doute paru propres à relever le niveau de son livre et à subjuguer le lecteur le plus récalcitrant. Il a trouvé moyen de rattacher — non, de raccrocher-la Pologne à son récit, et il s'est inspiré, pour son dénoûment, du douloureux épisode qui a coûté la vie à la pauvre Emma Livry. Eh bien! là encore il s^est trompé : ce pathétique d'emprunt, cette catastrophe finale, cet embaumement de Barberine, cette exploitation
de son cadavre par son ignoble mari, tout cela montre la ficelle et n'excite qu'un triste mélange d'horreur et de dégoût. Quant à l'intervention d'une grande et noble cause dans de sales petites intrigues, savez-vous quel en est l'effet le plus clair? On songe involontairement à ces Polonais en redingote à brandebourgs surmontés d*un collet de fourrure, qui s'appellent indifféremment major, prince ou général, et qui font l'ornement des tables-d'hôte de troisième classe.
C'est là, en somme, du roman-feuilleton de la plus piètre espèce, du roman-feuilleton de la décadence; car les mauvais genres ont leur décadence comme les bons. S'il y avait encore des hiérarchies en littérature et en librairie, si un premier succès de vogue n'avait recommandé M. Ernest Feydeau aux petites attentions et aux immenses affiches des éditeurs à la mode, ces diverses séries du Mandela Danseuse auraient paru dans l'ancien format, dit de cabinet de lecture^ dans ces in-octavo à grandes marges que l'on aperçoit encore derrière quelques vitrines retardataires, comme on rencontre encore quelques diligences dans le quartier de Notre-Dame- des- Victoires : elles auraient continué la dynastie du roman Mortonval, Dinocourt, Ricard, Raban, MaxiiniHen Perrin, et tutti quanti. Là auraient pu librement s'épanouir des phrases dans le genre de celle-ci :
« Barberine se laissa entraîner à prendre certaines poses, à s'enlever un peu, de sorte quon pouvait déjà se rendre compte qu'elle était consommée dans son art, ou plutôt que déjà, pour elle, quand elle le voulait, son art n'étaitplus qu'un jeu. »
Ou celle-ci : « Aussi, les mères d'a(ilrices se sont-elles faites (sic) y dans ce sens, une réputation des plus solides. »
Vous comprenez que, lorsqu'un écrivain s'est faite une pareille prose, on s'est vite faite une idée de sa véritable importance littéraire, et toutes les préfaces du monde y perdraient leur latin qu'elles n'ont pas, et leur français qu'elles n'ont jamais eu.
D* ailleurs, je n'ai pas entendu dire que Mortonval, Dinocourt, Ricard, Raban et Maximilien Perrin, aient écrit des préfaces.
Si nous voulons emprunter à un autre ordre d'idées nos comparaisons, nous dirons que des romans comme celuilà, transportés sur le théâtre, y vivraient en communauté de biens et de solécismes, non pas même avec le drame moderne ou la comédie de genre, mais avec le mélodrame. Ces héros et ces héroïnes, ces épisodes et ces aventures réussiraient, j'en suis sûr, à l'Âmbigu-Comique ou à la Gaité, relevés par de beaux décors et joués par les grands acteurs de l'endroit. Or le mélodrame rapporte aujourd'hui plus d'argent que n'en ont jamais rapporté Polyeucte et le Misanthrope; mais le mélodrame ne fait pas de préfaces.
Résumons-nous: H. Feydeau nous a dit ce que nous savions déjà, mais ce qu'il est bon de s'entendre répéter : a que le réalisme (qui n'a rien inventé, excepté son nom), est la vivante expression de la litiéralure, dans la seconde moitié de ce siècle. » Elle lui appartient en vertu de la même loi qui affirme et exagère de plus en plus le règne de la démocratie; car le réalisme — encore un lieu commun! — c'est la démocratie dans l'art. Or, de même
M. ERNEST FEYDEAU. i5T
qu'en politique les sages, s il en reste, au lieu de combattre ou de maudire la démocratie, sont désormais tenus de la régler, de la polir, de lui Irouver un idéal et de le lui faire aimer, de même, en littérature, les écrivains de tous les partis et de toutes les écoles, au lieu d'invectiver le réalisme, doivent essayer de le fondre avec des élémenis dont il ne saurait se passer sous peine de périr dans le macadam et dans la boue. Us doivent lui apprendre qu'un plaidoyer pour ou contre la question de moralité est parfaitement oiseux, s'il n'a soin, en guise de pièces justificatives, |de se munir de slyle, d'originalité et de talent. Us doivent surtout se montrer inflexibles contre le réalisme bâtard, prétentieux, emphatique, gonflé de vent, contre le faux réalisme, qui, sous prétexte de peindre la réalité, trouve moyen d'être plus factice, plus artificiel, plus affecté, plus apprêté, plus gourmé, plus amidoné, plus grimaçant, plus invraisemblable, plus convenu, plus ponsif, que tout ce qu'il aspire à remplacer. Celui-là n'a d'autre mérite que de faire descendre le faux de plusieurs étages, de le placer dans les bas-fonds et dans le sons-sol^ tandis que ses devanciers, classiques ou académiques, le hissaient sur les corniches. En somme, — et c'est ce qui peut nous consoler de certains caprices de la mode, — les lois du goût, du beau et même de la morale, changent beaucoup moins qu'elles n'en ont l'air. Efforcez-vous, messieurs les réalistes en titre, de faire aussi bien que Mérimée et Balzac; donnez-nous des chefs-d'œuvre; corrigez ce type impatientant du réaliste sur des échasses, qui gâterait les meilleures causes; soyez inventifs, neufs, spirituels, vrais, vivants, profonds, fins, incisifs, intéres-
sants^ amusants; tâchez même, si c*est possible, d'écrire en français; après quoi nous débattrons avec vous les intérêts de la morale, et nous prendrons au sérieux vos livres^ vos succès et vos préfaces.
17 mal 1865.
Quel enchantement, quel rêve, quelle magie que cette jeunesse de M. de Lamartine! Il l'a mise en morceaux, et les morceaux en sont bons; il l'a exprimée, comme ce beau fruit dont Teau se fond dans la bouche et dont il parle au début de Jocelyn ; et sous cette pulpe à demi desséchée, on trouve encore, en cherchant bien, des gouttes dont rien n'égale la saveur ou le parfum. Pour moi, je ne puis comprendre l'indifférence qui semble accueillir désormais les nouveaux écrits de H. de Lamartine. Il est toujours le même; ses défauts lui restent, mais ses qualités n'ont pas changé. Tel nous l'avons vu dans Graziella^ Raphaël et Geneviève^ tel nous le retrouvons dans Fior (TAliza. C'est encore ce grand style, où des négligences d'improvisateur se mêlent à d'éclatantes beautés de paysagiste et de poète. C'est cette faculté descriptive qui n'a pas la précision et le relief de la nouvelle école,
i Fiar 4'Aïiz(f. .
mais qui, lorsqu'elle frappe juste, est incomparable, et s'applique aux objets extérieurs comme un large voile dont il faut admirer à la fois la richesse et la transparence. C'est encore et toujours ce beau fleuve qui, à mesure qu'il approche du terme de sa course, perd en limpidité ce qu'il gagne en étendue, mais à qui il suffit de refléter l'azur de son ciel et de caresser l'herbe de ses bords pour que les voyageurs qui ont bu à sa source se souviennent de leur première halte et en emportent une nouvelle image de fraîcheur et de grâce.
Pourquoi donc cette disproportion évidente dans l'accueil et le succès? Hélas! la raison que j'en donnerais serait aussi fâcheuse pour notre époque qu'honorable pour l'auteur de Fior d*Alim : mais, en même temps, elle renfermerait une leçon applicable à tout le monde et à H. de Lamartine lui-même. Contradiction singulière! bizarre enchevêtrement des effets et des causes dans la destinée des individus et des peuples! Lamartine a contribué, plus que tout autre, à la révolution de février : il l'a pressentie dans VHistoire des Girondins^ préparée dans les banquets de 1847, proclamée à la Chambre dans la mémorable séance du 24. Cette révolution a été le triomphe, non pas de la liberté, mais de la démocratie, qui a trouvé moyen de rester victorieuse, même dans sa défaite apparente. La démocratie, à son tour, a propagé et accrédité le réalisme dans l'art. Or le réalisme est tout ce qu'il y a de plus opposé à la manière de M. de Lamartine, et Ton en trouve, à chaque page de Fior d'Aliza, de nouvelles preuves. L'école réaliste, abusant de sa devise : le m'ai est ce qu'U peut, nous montre la vérité telle quelle, et souvent Ton
dirait qu'au lieu de la faire sortir d'un puits, elle l'a préalablement plongée dans une mare. Lamartine, nature essentiellement aristocratique, traite la vérité de puissance à puissance : il s'en empare, la pénètre de ses rayons et de ses couleurs, la repétrit à sa guise, et ne nous la rend qu'après l'avoir embellie au point de nous empêcher de la reconnaître. On le voit, les deux procédés sont trop différents pour que la société qui adopte l'un puisse adopter l'autre. Ajoutez à cette première cause de défaveur les profusions de ce talent que de tristes circonstances forcent de se prodiguer, et qui a fini par faire d'une nécessité une habitude ; vous comprendrez que le vide se fasse entre le public et le poète.
C'est dommage pourtant, et cet aimable récit de Fior d'Aliza , paraissant au moment où le cœur de Lamartine saigne encore de la plus cruelle des douleurs, semblait publié juste à point pour nous donner à tous, grands et petits critiques, l'occasion trop retardée de déposer sur nos plats d'or, d'argent ou d'étain les clefs de la littérature, et de les porter à l'illustre écrivain en lui demandant humblement pardon de nos longues taquineries et de nos vieilles chicanes. L'heure ne saurait être mieux choisie pour ce désarmement et cette trêve,- et c'est sur les marges de FioT d'Aliza que nous aimerions à signer ce traité de paix. Les premières pages du livre sont consacrées à la mémoire de cette noble et dévouée compagne que M. de Lamartine vient de perdre, qu'un poétique enthousiasme associait, il y a quarante ans, à cette vie si brillante, et qui a été la consolatrice des mauvais jours après avoir été le charme et le sourire des jours heureux : admirable
femme devant laquelle s'inclinèrent tous les partis, respectée même de ces passions politiques qui ne respectent rien, ni personne ; sachant faire de son cœur le complément et l'appui d'une imagination sans rivale, et, à côté du génie qui crée les belles œuvres, cachant ces trésors de Tâmeqùi font les héros et les martyrs de charité, d'ab* négation et de bonté !
Qui serait insensible à de pareils souvenirs? En retrouvant cette suave figure au début de Fior (rAli%a comme un ange sculpté sur le portail d'une église, qui n'éprouverait une émotion assez vive, une sympathie assez profonde pour se répandre sur tout le reste du récit? sans compter que cette introduction touchante et charmante a encore d autres titres à nos suffrages. N'est-ce rien que de rencontrer, sous la plume de l'ancien ministre des affaires étrangères de la République -française, les marques d'une aversion très-peu déguisée contre la Révolution italienne? Ce sentiment est même si vif qu'il donne à H. de Lamartine deux qualités dont Tune lui a été souvent contestée et dont l'autre n'a pas laissé trace dans ses innombrables ouvrages : il en fait un politique et un satirique : « Le prince de Garignan, devenu depuis le roi Charles-Albert,., se doutait-il alors qu'il régnerait vingt ans en Piémont sous la tutelle de l'Autriche et sous l'influence absolue des jésuites, et qu'il reprendrait, vingt ans après, les ordres des Carbonari, les armes contre l'Autriche, les conspirations contre le Pape, le patronage de la France révolutionnaire, et qu'il laisserait l'Italie conquise et tous les princes, ses collègues et ses parents, chassés par son fils de ces mêmes palais où lui-même avait
reçu rhospilalité de famille?.... Nos neveux en verront bien d'autres avant que Tltalie en revienne à la seule unité honnête et forte qui lui convienne et qui convienne à la France; la confédération d'États, i
Et plus loin, après une page délicieuse sur les vertus du grand-duc de Toscane , la douceur de son gouvernement, le charme de cet intérieur : — « Heureux lespeuples qui ont leur sort dans des mains si pures et si douces ! Malheur aux peuples qui ne savent pas les apprécier et qui préfèrent s'associer à des rois chevelus de caserne^ au lieu de chérir des princes philosophes qui ne leur deman* dent que d'être heureux ! »
Tout le premier chapitre est de ce ton. H. de Lamartine, qui, du reste, n a jamais varié sur les affaires d'Italie, y paye noblement sa dette de reconnaissance et d'affection à ces princes aujourd'hui tombés qui lui rendirent si hospitalière et si caressante la patrie d'Éléonore d'Esté et du Tasse. Cette excellente inspiration a porté bonheur à son style : jamais, depuis bien longtemps, la prose Lamartinienne n'avait été aussi ondoyante, aussi souple ; jamais, même en marchant, elle n'avait si bien fait deviner ses ailes; c'est à peine si les incorrections et les négligences s y laissent apercevoir : on dirait alors les légers ressauts d'une voiture lancée à fond de train sur une belle route, bordée de grands arbres et se déroulant à travers de magnifiques paysages.
Hais Fior d'Alim? me direz-vous. Nous y sommes. Fior d'Aliza est l'héroïne d'une de ces aventures que les poètes attirent comme l'aimant attire le fer. Un jour d'été, àSaltochio, dans les environs de Lucques, après avoir gravi
des collines chargées de moissons et de châtaigniers, au milieu d'un de ces horizons limpides, faits à souhait pour encadrer les radieux romans delà jeunesse, le poète, accompagné de son chien, rencontre à la porte d'une pauvre cabane une jeune fille allaitant un bel enfant, ou plutôt une jeune mère sous les traits d une de ces vierges idéales que Raphaël et liamartine auraient inventées, si elles n'existaient pas. La connaissance est bientôt faite : au seuil de cette chaumière où tout respire une propreté flamande, autour de cette jeune fille qui défierait un pinceau séraphique guidé par les chérubins sur une toile lissée par les anges, se groupent une vieille femme, un vieillard aveugle, un petit chien marchant sur trois pattes et un châtaignier séculaire dont le tronc colossal porte les traces d'une récente blessure. Tous ont leur rôle dans cette pathétique histoire.
Le récit commence tantôt dans la bouche du vieil aveugle ou de sa belle-sœur, tantôt sur les lèvres de Fior d'Aliza : — Amant alterna Camœnx! — Ces braves gens appartiennent à Tancienne famille des Zampognari. Ils vivaient paisibles dans ce domaine de deux arpents qui les faisait riches au-delà de leurs désirs, heureux de ce bonheur innocent auquel suffisent une grappe de raisin cueillie sur la treille, une gorgée d'eau pure bue dans le creux de la main, une poignée de châtaignes cuite sous la cendre, un doux sommeil sur une brassée de paille fraîche et le calme d'une bonne conscience. Les deux vieillards, veufs tous deux, se montraient en souriant, l'un sa fille Fior d'Âliza, Tautre son fils Hyéronimo, cousin et cousine qui s'aiment comme sœur et frère, et dont l'amitié n'attend
qu'une première joie ou un premier chagrin pour changer de nom : c'est le chagrin qui arrive.
Hélas ! Fior d'Aliza est trop belle ! Elle est aperçue et convoitée par le chef des sbires du duché de Lucques : il la demande en mariage; elle refuse avec horreur; première révélation de son amour pour son cousin. Le sbire a un ami, le sieur Nicolas del Calamayo, avocat digne de monter à la potence à la place de ses clients. A eux deux, ces honnêtes représentants de la justice lucquoise ourdissent un complot machiavélique. Us découvrent ou font semblant de découvrir de prétendus parents des Zampognari, qui ont droit aux trois quarts de leur domaine (sans compter les intérêts accumulés par le retard de leur entrée en possession), et qui ont délégué ce droit, à qui? au sbire lui-même : jamais agneaux ne se laissèrent égorger ou tondre plus silencieusement que ces pauvres Zampognari; ils n'ont pas même l'idée de descendre à la ville pour consulter un homme de loi, ou de recourir à leurs voisins, les Camaldules, qui pourraient éclaircir cette œuvre de ténèbres et d'iniquité. Leur spoUation amène un résultat singulier. Le tronc et les racines de ce gigantesque châtaignier qui les abrite, qui les fait vivre, qu'ils aiment comme un nourricier et un ancêtre, sont devenus la propriété du sbire ; les branches leur sont restées : concession illusoire ! car le sbire, propriétaire du tronc, envoie des bûcherons pour le couper. De là cette entaille profonde qui a servi de texte aux premières paroles échangées entre la jeune fille et le poète.
Il y aun terme à tout, même à la patience des victimes dune revendication frauduleuse au nom d'héritiers ima-
ginaires : funeste triomphe ! Les ehèvres et le petit chien, qui n'ont pas étudié le droit à Técole de Nicolas del Calamayo, dépassent tout naturellement l'étroite limite tracée depuis la réduction du domaine. Aussitôt une horrible fusillade tue la chèvre laitière, abat le chevreau, casse la patte du chien, et de gros plombs viennent ricocher jusque sur Fior d'Aliza, dont le sang coule. A cette vue, Hyéronimo, fou de colère et d'amour, tire au hasard sur les sbires, et blesse mortellement leur officier. Puis il laisse imprudemment la nuit s'écouler sans courir se réfugier au couvent des Gamaldules, qui lui offrirait un asile inviolable. Arrêté au point du jour, il est traîné dans les prisons de Lucques : nul doute que le malheureux ne soit condamné à mort.
Alors, l'ange de l'amour conjugal — pourquoi pas? M. de Lamartine n'avait-il pas déjà inventé l'ange de l'assassinat? Et qui n'aimerait mieux être marié qu'assassiné? — l'ange de Tamour et du mariage se met à faire des miracles. Fior d'Aliza, qui joue de la zampogne comme Sivori joue du violon, coupe ses beaux cheveux, s'habille en pifferaro, et, à la suite de merveilleux hasards, trop intéressants pour qu'on ne leur sache pas gré d'être invraisemblables, elle devient le favori du geôlier, le porteclefs et le ménestrel de la prison» La zampogne et une colombe apprivoisée servent d'interprètes et de messagères entre ce charmant porte-clefs et ce criminel innocenta Hyéronimo est condamné. Vainement le boti camaldule Hilario^ mis sur la piste des scélératesses du sbire et du scribe, essaye d'un recours en grâce auprès du duc. Le duc chasse le faisan en Bohême, et la duchesse j malgré Sd
bonne volonté, ne peut rien en son absence. Les apprêts de Texécution sont terminés ; le patient n'a plus que quelques heures à vivre. Mais l'amour peut tout et Fior d'Aliza ne se décourage pas. Comment elle se procure une lime, comment elle réussit à se faire marier dans la prison par le bon père Hilario, comment elle se substitue à Hyéronimo sous un costume de pénitent noir, à quels signes et à quel moment son sexe est reconnu, par quel amoureux pressentiment Hyéronimo est ramené pour se livrer à ses bourreaux, et comment enfin, en présence de tant d'héroïsme et d'amour, la duchesse de Lucques se décide à commuer la peine du condamné sans attendre le duc, c'est ce dont je veux vous laisser la surprise. Tout est bien qui finit bien.
Ce qui me fâche, c'est que Hyéronimo subit encore deux ans de galères; c'est surtout que ces deux coquins, le chef des sbires et son ami l'avocat, convaincus de faux, d'abus de confiance et de spoliation illégale, ne sont pas autrement punis. Tout se borne, pour eux, à voir leurs manœuvres déjouées; pour les Zampognari à rentrer en possession du tronc et des racines de leur châtaignier, pour les deux amants (sposi) à attendre des jours meilleurs avec un bel enfant sur les bras de la jeune mère, et pour le poêleià nous avoir raconté une émouvante histoire. En somme , le crime n' est pas assez puni , la vertu n'est pas assez récompensée, et les grands auteurs de mélodrame en remontreraieiit là-dessus à l'illustre auteur de Fior d'Ali%a. Si nous étions encore aux temps anté-diluviens, où les réactionnaires auraient cru manquer à leurs devoirs les plus sacrés en épargnant M. de Lamartine, les objections
se presseraient en foule sous ma plume. Je demanderais, par exemple, à Tbomme qui a si bien et si noblement loué la douceur, la bonté, la justice des gouvernements renversés par Tusurpation piémontaise, s'il n'a pas craint d*inflrmer ses éloges en nous montrant un pays où, à deux lieues de la capitale, peuvent s'exercer des déprédations pareilles, où il suffit à un sbire et à un avocat taré d'inventer la plus grossière des supercheries pour dépouiller impunément des iunocents et les amener par la plus odieuse des oppressions à la moins impardonnable des violences : je lui demanderais si, après nous avoir dit (page 41) que la peine de mort était presque tombée en désuétude dans ces petits Etats, il est bien logique de nous intéresser à l'histoire d'un meurtrier par hasard et par amour, condamné à la peine capitale sans avoir pu plaider les circonstances atténuantes, sans avoir été confronté avec ses accusateurs , et finalement sauvé par des incidents miraculeux que l'amour peut produire, que la poésie peut imaginer, que le lecteur ému peut adlnettre, mais que le législateur et le politique ne sauraient faire entrer dans leurs programmes . Enfin,la cause de ces princes étant celle de la grande aristocratie européenne, je ne puis voir, sans déplaisir, M. de Lamartine, après avoir vaillamment imité le:
Victrix causa diis placuiti sed vîctapoetx,
faire dépendre d'une chasse en Bohème la vie ou la mort d'un jeune homme du peuple, injustement condanàné. N'est-ce pas le cas de s'écrier : « Ah! tu me gâtes le soyons amis,,., Auguste!
Il faut aussi un grand fonds de complaisance pour admettre que des paysans, c'est-à-dire les êtres les plus passionnément attachés à la propriété, soient assez simples, assez innocents pour se laisser dépouiller sans souffler mot, sans consulter persoune, uniquement parce qu'un sbire, dont ils connaissent d'avance les mauvaises intentions et le secret mobile, leur montre des pièces fabriquées. Ils ne savent pas lire, soit; mais ils peuvent s'adresser à un avocat de la ville ou, mieux encore, au couvent des Camaldules. Ceci amène une autre objection : il y a quarante ans, les moines, les ordres mendiants surtout, étaient à la fois très-puissants en Italie et très-populaires : généralement sortis du peuple, ils ne négligaient aucune occasion de prendre en main la cause et les intérêts du peuple. Ils étaient et ils sont encore en guerre permanente avec tous ces mauvais petits plumitifs, scribes, huissiers, avocats véreux, sangsues en habit noir, qui représentent la bourgeoisie et la légalité par leurs côtés mesquins et oppressifs. Dès lors, comment croire que le prieur des camaldules et le père Hilario mettent tant de lenteur à s'occuper d'une affaire où tout doit exciter leur zèle; l'innocence et la piété des victimes, la mauvaise foi des persécuteurs, l'évidente fausseté des pièces produites par Tavocat, l'arrière-pensée libertine du sbire et l'antipathie traditionnelle du capuchon pour l'habit noir?
Heureusement toutes ces invraisemblances sont sauvées par le charme de l'exécution et l'apparente sincérité du poète qui a vraiment Tair de croire à ce qu'il raconte. Il y aurait eu un moyen de les sauver encore mieux : ce moyen, je le trouve indiqué par l'auteur lui-même
(page 116) quand il nous dit :... <x Le temps elles événements m'ayant enlevé le loisir d'écrire en vers, comme Jocelyn, cette simple et touchante aventure, je l'écris en prose, et je demande pardon à mes lecteurs de ne pas en avoir fait un poème. » Hélas! oui, si Fior d*AUza était écrite en vers, et en vers tels que Lamartine sait les faire, les sujets de chicane auraient disparu ; la poésie couvrirait tout de son manteau d'étoiles. Il y a même, dans ce récit, des passages qui semblent appeler le vers comme la fleur des champs appelle la rosée ; entre autres, le délicieux dialogue où le vieil aveugle se fait décrire par sa bellè-sœur la beauté naissante de Fior d'Aliza. Supposez Lamartine, à trente ans, libre de tout souci, libre de travailler à ses heures, donnant à ce dialogue la forme indestructible du vers; l'émotion était décuplée et la poésie française comptait un chef-d'œuvre de plus.
Le temps et les événements! Ce sont là, en effet, les deux ennemis de notre illustre poète. 11 a été obligé de se mesurer Tun d'une main à la fois prodigue et avare ; prodigue, si l'on songe à cette production incessante ; avare, si Ton pense à ce travail de correction et de perfectionnement sans lequel les ouvrages de l'esprit n'ont ni solidité ni durée» Les autres ont pesé tout ensemble sur son génie, sur ses œuvres et sur sa gloire; ils ont mêlé leur ivraie à sa moisson, leur amertume à cette liqueur suave qu'il nous offrait dans Une coupe d'or. Ils l'ont rendu responsable de nos mécomptes, de nos fautes, de nos illusions etivolées, de nos enthousiasmes perdus, des tristes réveils qili suivaient nos beaux songes, bercés par sa muse enchanteresise. N'imt)orte! il est temps d'en finir
avec ces rigueurs, qui auraient désormais tous les caractères d'une cruauté et d'une injustice. Cette vieillesse si douloureusement éprouvée doit être pour jamais sacrée à quiconque a Thonneur de tenir une plume. Les leçons de Texpérience, le scandale de certains livres, l'exploitation de certaines renommées, les prétentions ridicules de certaines médiocrités, le dégoût que nous inspirent certaines peintures de la réalité triviale, tout cela serait illusoire, si nous n'y apprenions le respect pour ce noble poêle qui reste fidèle à ses premières affections, qui ne traite pas de vieux podagres^ les princes morts ou tombés, et qui oppose à la souffrance et au malheur la sérénité, le courage et le travail.
* Voir plus loin Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
Xîll
24 mai 1863
Quel âge avez- vous? ^- De vingt-cinq à trente ans. — Tant pis... pour ceux qui en ont cinquante. Alors vous ne connaissez pas même de nom MM. Cave et Dittmer, et vous ne vous rappelez pas même le titre de leur livre, Les Soirées de Neiiilly. Et pourtant les Soirées de Neiiilly eurent, vers la fin de la Restauration, leur saison de retentissement et de succès.
C'était un recueil de pièces injouablesj dans le goût et Tespril du temps. Il y avait, entre autres, une scène assez amusante où Ton voyait un jeune homme et une jeune personne, classiquement amoureux l'un de l'autre, se donner rendez-vous sur un banc de gazon, près d'une charmille. L*un était fils d'un député libéral, l'autre était fille d'un ulti'a. Les parents se prêtaient complaisamment à cette amourette, qui devait finir par un mariage. Un vieil oncle, vétéran de l'armée de Condé et de Tancienne ga-
* Mademoiselle La Qitintinie.
lanterie française, surveillait les deux jeunes gens et se plaçait derrière la charmille, afin d*être sûr que Theuro du berger ne leur ferait pas manger trop d'herbe tendre : or voici ce qu'il entendait sur les lèvres du passionné jeune homme : a Mademoiselle... mademoiselle! le gouvernement est dans une mauvaise voie... la liberté ne transigera jamais avec des ministres impopulaires ; le roi est mal conseillé; il finira par violer la Charte, etc.. » — Le vieil oncle n'en écoutait pas davantage, et s'écriait en levant les yeux au ciel : « Oh! les malheureux! ils ont in« venté l'amour doctrinaire ! ! ! »
L'amour doctrinaire! Ce mot me revenait en mémoire, pendant que j'achevais péniblement la lecture de ce roman de Mademoiselle la Qainiinie^ ou le Triomphe du Prêche. Quelques mots d'abord sur les origines de cette narration genevoise, qu'il faudrait lire avec un bonnet de docteur et- de nuit, devant un buste de M. Âthanase Coquerel.
On faisait d'avance grand bruit de la préface qui avait, disait-on, épouvanté le catholicisme delà Remie des Deux- Mondes^ et qui devait achever de ruiner de fond en comble l'Église romaine, fort entamée déjà par les sermons du jeune Emile Lemontier et de son papa.
Cette fameuse préface se réduit à une demi-douzaine de pages où l'auteur de Mademoiselle La Quintinie^ de Spi- Hdion et d'Evenor et Leucippe^ après s'être acquittée vis-à-vis de M. Octave Feuillet au moyen de quelques phrases bieji senties, reprend à nouveau sa thèse favorite ; à savoir qu'il est bon d'en finir avec ce genre de roman frivole, dont toute la prétention était d'intéresser ou d'émouvoir, d'attendrir ou d'amuser; que le roman, depuis
qu'il fait des académiciens et concourt pour le prix biennal, doit se montrer digne de ses grandeivs, élever son horizon, élargir ses cadres et remplacer agréablement le récit des aventures, la vivacité du dialogue et l'analyse des sentiments ou des caracléres par des discussions va* fiées sur l'existence du diable, les inconvénients de la confession et l'éternité des peines. Ainsi compris, transporté du cabinet de lecture dans la chaire, le roman pourrait rendre d'immenses services au genre humain. Il ferait cesser enfin cet état d'inquiétude, de malaise ou d'atonie morale qui résulte des cruautés ou des sottises méchamment mêlées par le clergé et le parti clérical aux vérités évangéliques:il rétablirait dans les âmes ces joies de la certitude religieuse et ce culte de l'idéal qui, faute d'aliment assez substantiel ou de primeurs assez appétissantes, vont, en attendant mieux, se repaître à la Bourse, chez Bullier ou dans les coulisses de l'Opéra : il convaincrait d'imbécillité ou d'hypocrisie les évéques, les prêtres et les fidèles; il prouverait grammaticalement que le temporel est le contraire du spirituel ; et, sur les débris d'une théocratie surannée, d'une superstition bonne pour les sacristains et les servantes .de curé, il installerait la religion définitive dont H. Lemontier père serait le pontife et M. Lemontier fils l'enfant de chœur : Amen!
Et d'abord, est-il bien vrai que Mademoiselle La. Quin- Unie soit un hommage rendu à l'Histoire de Sibylle^ la continuation de l'idée de M. Octave Feuillet, développée sans autre variante que celle qui dépend des différences de talent, de style, de tempérament littéraire? Les esprits malins (pas les diables, il n'y en a plus, c'est convenu)
afSrmaient, au contraire, que la lecture de Sibylle avait exaspéré W^ Sand, et que cette colère léonine nous avait donné, dans La Quintinie^ non pas le pendant, non pas même l'envers du roman de M. Feuillet, mais un démenti éloquent et une réplique indignée. Les compliments de la préface ne seraient donc qu'affaire de courtoisie, quelque chose comme ces saluts échangés entre maîtres d'armes avant de commencer un assaut : ou bien c'est que M^^ Sand, avant de terminer sa préface, se sera demandé, en guise de calmant, jusqu'à quel point il fallait prendre au sérieux le catholicisme de Sibylle; ou bien encore on lui aurait dit, comme à nous, que M. Octave Feuillet avait écrit à M. Ernest Renan une lettre de félicitalions enthousiastes, et il n'en a pas fallu davantage pour réconcilier les deux adversaires.
L'analyse de MademoiseUe La Quintinie pourrait indifféremment tenir en vingt lignes ou occuper deux cents pages. Emile Lemontier, fils d'un libre penseur, aime mademoiselle Lucie La Quintinie, charmante jeune personne, capable de rendre des points, comme raisonneuse, à ces héroïnes des tragédies de Voltaire, qui déclamaient, avant d'avaler le poison, trois chapitres àeVEncyclopédie.Lucie, dévote inpartibus infideHuni et admirablement disposée à jeter aux orties et surtout aux pavots le froc de sa dé*votion provisoire, a un père spirituel qui s'appelle Moréali pour les uns et l'abbé Fervet pour les autres, et un père imbécile, général commandant la division de Haute- Savoie, vieux pêcheur de garnison, occupé, pour le moment, à nettoyer à l'eau bénite les vieilles taches de sa culotte de peau. Lucie possède en outre un grand-pére,
M. de Turdy, un amour de grand-père, qui est, en religion, de l'école de Condorcet, de Lalande et de Cabanis, mais qui, en dehors de son tic contre le bon Dieu, est bien le vieillard le plus aimable, le caractère le plus adorable et l'esprit le plus ravissant qui se puisse imaginer.
J'indique pour mémoire un vieux capucin, le PèreOnorio, espèce de François d'Assise abruti et mélodramatique, placé là pour servir de repoussoir aux lumineuses dissertations de M. Lemontier. Le Père Onorio passe son temps â hurler des anathèmes contre la corruption du siècle, à s'appliquer la discipline, à évoquer l'armée des démons avec un arsenal de fourches rougies au feu, de tenailles et de rôtissoires. 11 adjure les femmes de se vêtir de peaux de bêtes, les hommes de se nourrir de sauterelles et de se fourrer dans un sac de cendres, après avoir préalablement brûlé tous les hérétiques et tous les livres. Dans la pensée de l'auteur, le Père Onorio, qui est de bonne foi, représente la logique catholique, la carte forcée du catholicisme poussé à ses conséquences nécessaires ; et pourtant, voyez le prodige! Telle est, d'une part, la puissance de la vérité ; tel est, de l'autre, l'ennui, le bavardage, le caractère artificiel et postiche, le défaut absolu d'action, de passion et de vie, qui se manifeste chez les autres personnages, que ce Père Onorio, cette hyène apostolique et romaine, est en somme le personnage le plus vivant, le plus conséquent et le plus intéressant du livre. S'if me fallait absolument choisir, je préférerais sa robe de bure au manteau de toile cirée dont on doit se prémunir avant de recevoir les averses de l'éloquence Lemontier.
C'est entre ces divers acteurs que le drame s'engage :
Emile adore Lucie; Lucie chérit Emile ; les parents consentent à leur union ; âge, situation, fortune, tout est parfaitement assorti. Quel est donc l'obstacle qui s'oppose au mariage? une différence d'opinion sur les questions religieuses? ceci serait déjà une condition de froideur; mais je ne puis pas même reconnaître cet obstacle dans le roman de H"^ Sand : au fond , Lucie est du même avis qu'Emile. Elève de son père, de M. Michelet et de la Nature, Emile ne veut pas que sa femme aille à confesse, et il en donne des raisons toutes neuves qu'avait copiées d'avance, il y a vingt ans, .l'auteur du Prêtre, la Femme et la Famille. En vain, son ami Henri Valmare lui dit-il assez sagement : < Prends garde ! Une femme mariée, qui ne penche pas du côté du confesseur, est sujette à tomber du côté de l'amant. » — Emile n'en veut pas démordre. Lucie est prête à lui céder sur ce point comme sur tous ; car de deux choses Tune : ou l'on fait passer son amour par-dessus sa religion, et alors il n'y a plus lutte; ou Ton fait passer sa religion par dessus son amour, et alors, à moins d'être aussi ignorant que Lucie est savante, on sait qu'abandonner deux ou trois articles de foi pour sauver les autres, c'est exactement comme si on les trahissait tous. Décimer une garnison, quand la place assiégée ne peut plus tenir, à quoi bon? Décimer le Décalogue, quand la jeune fille en état de siège ne demande qu'à se rendre, allons donc! Mettre le relatif dans l'absolu, c'est mettra une couvée de pies dans un nid, d'aigle.
Il n'existe donc pas et il ne peut pas exister de conflit entre Lucie et Emile : car si Emile personnifie l'incrédu» lité niaise, Lucie ne personnifie ni la piété solide, ni même
la dévotion étroite. Au moins, dans le romande H. Octave Feuillet, il y a un choc, une lutte ardente entre Fenthousiasme catholique de Sibylle et l'irréligion passionnée de Raoul : chacun des deux amants lutte contre Tautre et contre lui-même. Aussi quelle supériorité dans Sibylle, quoique je ne veuille assurément pas comparer le Lignon de M. Feuillet au Rhône et au Danube de M"»® Sand! Quelle émotion, quel intérêt pathétique dans les bonnes pages de Sibylle, malgré tout ce que le sujet et le talent de Tauleur comportent de factice, d'arrangé et de convenu ! Quels frimas, quels blocs de glace, quelle chappe de plomb dans Mademoiselle La Qvintinie, en dépit de ce soufQe puissant, grandiose, que Ton sent ou que Ton devine encore, alors même qu'il passe sur de la neige suisse ou savoyarde!
Au surplus, je n'ai jamais songé à établir un parallèle entre les deux romans, — deux frères ennemis. Je ne suis pas assez fanatique de l'ouvrage de M. Octave Feuillet pour prendre plaisir à immoler la pédante Lucie sur l'autel embaumé d'encens et de patchouly, devant lequel s'agenouille la mystique Sibylle. Je ne prétends pas non plus discuter sérieusement avec M*"® Sand la question de savoir : 1® SiTÉglise et Tépiscopat sont dans une fausse voie; 2° si la religion duP. deRavignan,du P. Lacordaire, du P. Gratry, de Mgr d'Orléans, de M. de Montalembert, etc., a besoin d'être régénérée, purifiée, clarifiée et assainie par la religion de MM. Michelet, Quinet^ Renan, Réviile, Lemontier, Sauvestre, et de M"*® Sand; 5* si la confession est pour les jeunes femmes un plus grave péril que l'influence de certaines éducations, de certaines
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lectures et de certains exemples. Pour aborder ces intéressants problèmes, nous attendrons que tf"^ Sand ait définitivement fait ses preuves comme mère de l'Église et produit ses titres au rôle de réformatrice du Christianisme: jusque-là, restons dans nos attributions littéraires. 11 y a un point commun entre Tauteur de Sibylle et l'auteur de Mademoiselle La Qaintinie. Une fois le su* jet accepte, une fois la question posée, en dehors de toute préférence religieuse ou irréligieuse, tous deux ont commis ce que j'appellerai un anachronisme romanesque. Ils ont placé avant le mariage un débat qui n'est possible et qui ne peut intéresser (\w' après. Avant le mariage, ou on s aime, ou on ne s'aime pas. Si on ne s'aime pas, tout est dit; le romancier n'a qu'à renvoyer les parties dos à dos, comme des plaideurs qui ne veulent pas s'entendre. S'ils s'aiment !. .. Oh ! alors imaginez, pour les séparer jusqu'au dènoûment, des obstacles, des incidents que tient à votre disposition la muse des amours contrariées, et que je n'ai pas à vous indiquer, car c'est à vous de les trouver; mais ne me dites pas qu'une idée quelconque , métaphysique, philosophique ou dogmatique, peut balancer dans ces jeunes âmes le plus irrésistible à la fois et le plus irraisonné des sentiments ! Je ne vous croirai pas, ou, si jevous crois, tant pis : c'est que vous, moi, vos héros et votre public, nous sommes arrivés à cette vieillesse d'esprit et de cœur, qui raisonne tout, qui alambique tout, qui sophistique tout, qui substitue à la passion et au naturel une casuistique gourmée, gommée et pédantesque^ qui ferait de Manon Lescaut une discoureuse et de Virginie une savante !
Lebeaa spectacle vraiment et Tagrëable dialogue! — Lucie, je vous aime! — Soit, monsieur; mais avant de vous répondre, je voudrais connaître votre opinion sur le purgatoire. — Ici H. Lemontierpère (ire de sa poche un rouleau de papier, le père Onorio un sermon, M. Moréali une autobiographie, H. Emile Lemontier une déclaration de principes, et le général un cigare. — Emma, je vous adore. — Je ne demande pas mieux ; mais, par malheur, je ne suis pas sufGsamment édifiée sur votre sentiment louchant la grâce efficace. — Moi, dirait Laure, je trouve Gustave charmant; mais tant qu'il ne se sera pas expliqué surVinfaillibilité du Pape, jerefuserai mon consentement. Ainsi de suite. Savez-vous ce que, malgré tout votre talent, vous achevez de perdre à ce jeu-là? Le naturel, la spontanéité, qui sied si bien à l'esprit français, qui était autrefois le charme, la fête et le sourire de notre littérature. C'est là le défaut de nos écrivains modernes en général et de M"® Sand en particulier. Même dans ses plus beaux récits, le naturel manque ; la passion et le sentiment s'entortillent, parce qu'ils n'existent pas d'après les lois immortelles de notre faible cœur, mais d'après une préméditation personnelle, un système préconçu^ dont elle se fait mentalement une arme offensive ou déensive contre quelqu'un, contre quelque chose ou contre elle-même.
Ce qu'il y a de curieux dans Mademoiselle La Quintinie^ c'est que l'auteur, en définitive, ne prouve rien et ne persuadera personne : ses acteurs ne sont pas des créations vivantes et actives, des êtres de chair et d'os, mais des arguments. Admettez avec moi qu'il y ait eu dix Chances
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contre une pour que le système d'éducation anticatholique de H. Lemontier père fit de son fils Emile un mauvais sujet, et pour que mademoiselle Lucie, au beau milieu d'un raisonnement sur rèternité des peines et d'un dithyrambe garibaldien, se fit enlever par quelque brillant officier de la garnison de Chambéry; adieu ce bel échafau* dage, destiné à remplacer l'église gothique ! Encore une fois, le sujet n'était pas là : puisque M. Octave Feuillet et madame Sand voulaient absolument traiter, dans un roman, cette grave question du désaccord ou de l'harmonie' des croyances religieuses chez un jeune homme et une jeune fille qui s'aiment, ils devaient les marier d'abord, parce qu'en pareil cas on se marie toujours, sauf à s'ex* pliquerplus tard : la logique des passions est. Dieu merci ! plus forte et plus vive que celle des controverses.
Quelle est la jeune fille, si humble, si méfiante qu'elle soit, qui ne se croie assez sûre de la puissance de ses charmes (vieux style) pour ramener son fiancé au pied des autels et lui faire toucher le bout de ses jolis doigts trempés dans un bénitier, quand même il lui opposerait préalablement tout l'orgueilleux scepticisme de Raoul de Chalys, tout l'attirail dogmatique d'Emile Lemontier? Quel est le jeune homme, — j'entends le jeune homme bien épris, — assez sot pour interdire à sa future les pratiques religieuses, assez fat pour se figurer qu'en supprimant le confesseur, il sera désormais certain d'absorber à son profit toutes les pensées , tous les rêves, toute la vie idéale de sa femme? Bâti sur celte donnée, le roman s'écroule avant d'avoir existé : que m'importe la conclusion ? Je n'accepte pas le débat.
Après le mariage, c'est tout différent : le drame ne commence et ne peut commencer qu'alors. Voilà les deux amans, les deux époux en présence; les digressions et les discours ne seront plus nécessaires; votre thèse pourra se développer en action, par le conctact ou le froissement des idées, des sentiments et des caractères.
Alors, si vous tenez pour la libre pensée^ vous nous peindrez un Raoul de Chalys quelconque, un homme d'imagination, artiste, poète, avide de jouissances délicates et raffinées, habitué à une large existence et à de libres horizons, nous vous le montrerez aux prises avec une femme pieuse, timorée, et, pour tout dire, dévote. Il l'a aimée, parce qu'elle était belle, parce que, fatigué de plaisirs et de succès mondains,il s'est passionné pour ce type de chasteté et de pureté virginales, parce qu'il a cru que ses ardeurs et ses flammes échaufferaient cette glace,animeraient cette statue aux mains jointes, posée sur le seuil du sanctuaire. Elle l'a aimé, elle l'a épousé, espérant le ramener à Dieu. Mais, après les premiers jours d'étourdissement et de surprise, les situations se dessinent : effrayée de cette flamme païenne, elle se replie sur elle-même ; irrité de cette froideur de marbre bénit, il rappelle d'un signe de sa main brûlante les visions enivrées de sa jeunesse. Décrivez ensuite , comme Ta fait Balzac dans la Femme vertueuse^ les ennuis, les coups d'épingle, les contrariétés in* cessantes qu'une dévotion étroite et mal entendue peut introduire entre une femme entêtée et un mari récalcitrant; — et vous aurez écrit, sinon une œuvre impartiale, au moms une œuvre vivante, passionnée, frémissante, assez persuasive pour que tous les badauds, admirateurssincères
des doctrines de M*"® Sand, de ses maîtres et de ses disciples, se frottent les mains en disant : Je Tai échappé belle ! Voilà ce qui me serait arrivé, si j*avais eu le malheur ou la bêtise d'épouser une dévote !
Oui, mes chers messieurs; mais ce qui vous est très-probablement arrivé pour avoir épousé le contraire d'une dévote, c'est ce que vous raconterait le romancier "de la partie adverse, défenseur de la religion appliquée à la sécurité des ménages. Ici tout développement et toute insistance seraient du plus mauvais goût; les arguments ad /i^miwtfw sont encore plus impolis que les arguments ad hominent. Ha tâche se borne d'ailleurs à indiquer. L'imagK nation ou l'expérience de mes lecteurs, ce qu'ils savent, ce qu'ils observent, ce qu'ils ont entendu dire, tout cela suppléera surabondamment à mes pudiques réticences.
Puisque nous voilà revenus HM"*® Sand, un mot encore avant de finir. A quel point le roman de Mademoiselle la Quintinie, malgré quelques beautés éparses, est froid, ennuyeux, déclamatoire et prolixe, nous l'avons dit, et nous croyons que tout lecteur de bonne foi sera de notre avis : mais il y a plus; la préface et l'inspiration de Mademoiselle la Qainiinie rentrent dans un plan général, une sorte de programme collectif dont il faudrait se fâcher, s'il ne valait mieux en rire. Ils sont là, douze ou quinze réformateurs, hommes ou femmes de talent et d'esprit pour la plupart, qui,. non contents d'émouvoir, d'intéresser, d'amuser, de se divertir, de vendre leurs manuscrits très-cher et de lancer habilement leurs livres, ne prétendent à rien moins qu'à nettoyer le catholicisme pour le rendre praticable, comme on nettoie un appar*
tement abandonné , afin de pouvoir y loger. — v Echeniller Dieu i » a dit délicatement M. Hugo. — « Ébrancher le christianisme, » dit un autre. — « jîelever Tidéal religieux,» dit M. Renan. — « Rendre une religion aux esprits droits et aux cœurs aimants, j> dit M"« Sand. — « Débarrasser la plus belle des religions de tout ce qui en éloigne les intelligences élevées, r> ajoute le rédacteur anonyme du bulletin biographique de la Revue des Deux Mondes. Braves cœurs, que les dangers de la religion chrétienne empêchent de dormir! Ames dévouées qui renonceraient volontiers à leurs plaisirs, à leur gloire et à leurs affaires pour ramener au bercail une brebis égarée ! Hains vigilantes qui quitteraient tout pour disperser d'une chiquenaude les grains de poussière amassés par le temps sur leur cher et bien-aimé Christianisme!
En vérité, il y a là quelque chose de plus agaçant que rimpiété franche, non-seulement pour les dévots, mais pour les gens nerveux, pour tous ceux qui haïssent Thypocrisie, le genre doucereux, pour tous ceux qui connaissent le dessous des cartes, Tenvers des comédies, la manie toute contemporaine de mettre sous les mots autre chose que leur vrai sens, et cette autre manie, non moins accréditée , de maximer ses pratiques après avoir pratiqué ses maximes. Mais ne forçons pas le ton, et, puisque nous avons commencé par une historiette, terminons par une anecdote.
Je lisais récemment dans un spirituel petit joui'nal, que M"« Georges , en représentation au Mans avec sa troupe tragique, demanda au directeur du théâtre : « Déblayez- vous beaucoup ici? — « Oui, madame, beau-
coup, » répondit le directeur peu au courant de l'argot parisien. — « Vous entendez, mes enfants, reprit la tragédienne en s'adressant à ses camarades; déblayons! déblayons! — Ils se le tinrent pour dit, déblayèrent énormément, jouèrent Britannicus en vingt minutes, et furent vertement siffles.
« Déblayons! déblayons! » disent en chœur M°^^ Sand et ses acolytes ; et, si on les laissait faire, ils déblayeraient en effet si bien, qu'ils joueraient, non pas Britannicus en vingt minutes, mais le Christianisme en vingt secondes ; le temps de rayer d'un trait de plume tout ce ' (fui les gène. C'est pourquoi nous dirons, chapeau bas, à l'auteur de Mademoiselle la Quintinie : « Ne forçons pas notre talent, et que chacun reste à sa place: artiste et conteur, vous êtes admirable; professeur de morale, vous seriez suspecte; théologienne ou théologien, vous seriez risible !
31 mai, 7 et 14 juin 1863.
11 y a trente-cinq ans de cela, et il me semble que c'était hier. Une sorte d'intimité, d'émulation amicale s'était établie entre les élèves forts des collèges de Saint-Louis et de Stanislas, sous Tinfluence de deux excellents maîtres dont la mémoire nous est restée chère, HM. Thuilier et Michelle. On se rencontrait le dimanche et le jeudi, au Luxembourg, ce jardin classique des amitiés juvéniles et des songeries littéraires. On se prêtait Chateaubriand, Lamartine, Walter Scott, Victor Hugo, et quelquefois, hélas !' Déranger. On échangeait à demi-voix des confidences, des hémistiches dont les vieux man*onniers ont fidèlement gardé le secret, des projets de travail ou d'avenir qui ont
* Maurice de Guérin^ nouvelle édition. — Eugénie de Guérin, journal et lettres publiés par M. Trébutien, nouvelle édition.
avorté, mais que Ton aime encore, comme ces enfants mort-nés qui n'ont existé que pour leurs mères. — On se montrait de loin , serré dans sa redingote brune pincée à la taille, qui en faisait le dandy du quartier latin, Alfred de Musset, dont les v^rs inédits se chuchotaient déjà dans les groupes; plus loin, reconnaissable à ses cheveux crépus et à ses grandes enjambées, Alexandre Dumas courant aux répétitions de Henri III: Jouffroy, Damiron, les Deschamps, les Dévéria, toutes les jeunes célébrités de cette époque et de ce quartier. Celui d'entre nous qui reconnaissait le premier ces grands hommes entourés d une auréole préventive, celui qui pouvait en obtenir l'apparence d'un salut, l'ombre d'un sourire, devenait à son tour un personnage aux yeux de ses camarades, et s'illuminait d'un reflet de gloire.
Je me vois encore remontant l'allée qui débouche sur la rue de l'Ouest, parcourant une ruelle à peine ébauchée, pleine de terrains vagues et d'informes bâtisses, et arrivant rue Notre-Dame-des-Champs, devant la porte du collège que dirigeait alors l'abbé Auger. Un soir d'été, on me montra dans la cour un élève, à peu près de mon âge, dont la pâle et mélancolique beauté, le regard triste et doux, me frappèrent. Il ne jouait pas, il ne lisait pas, il semblait rêver: pendant que notre conversation bruyante, se ressentant à la fois de l'âge que nous avions et de celui que nous voulions avoir, discutait pêle-mêle les chances du concours général et les chefs-d'œuvre secrètement apportés du cabinet littéraire, il se tenait à l'écart, non par fierté ou par dédain, mais parce qu'il était de ceux qui trouvent, parfois sans la chercher, la solitude au milieu
188 DEUNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES.
des hommes. Bien qu'il fût des premiers de sa classe et désigné comme lauréat, on devinait que ces couronnes, auxquelles notre présomption puérile attachait tant d'importance, lui causeraient peu d'émotion et peu de joie : son idéal était en lui-même, ou dans des horizons lointains où il avait laissé la meilleure partie de lui-même. Du fond de cette cour retentissante, il le poursuivait, il lui parlait, il l'entendait, assez distinctement pour en être absorbé, assez confusément pour que ce vague, ce mélange de lumière et d'ombre, ces alternatives d'aspiration et d'impuissance devinssent peu à peu son état normal et son supplice. Cette poursuite où il y a eu plus* d'élan que d'effort et plus d'effort que de force, ces facultés exquises, mais incomplètes et rendues presque stériles par le sentiment même de cette différence entre leur propre imperfection et la beauté de leur rêve, ce devait être là sa vie tout entière, le principe de ses intimes souffrances, sa faiblesse et son charme, le secret de ses défaillances, de sa mort prématurée et de sa gloire posthume. Ce jeune homme était Maurice de Guérin.
Treize ans plus tard , lorsque M°*® Sand publia le Centaure et le fit précéder de quelques pages sur le jeune inconnu qui venait de mourir, ce nom réveilla mes souvenirs, mais il n'y entra pas assez avant pour s'y graver ; car la vie, une fois qu'elle a pris ses courants, ressemble à ces fleuves rapides dont les bords s'enfuient à mesure que nous les descendons, et qui effacent sous le tableau qu'ils nous montrent le tableau qu'ils viennent de nous montrer. Vingt années s'écoulèrent encore. Ce n'est qu'en i860, lorsque des mains pieuses et dévouées recueillirent
les reliqties^ de ce mort si vaillamment disputé à Toubli, — que le nom de Maurice de Guérin, recommandé au public par des critiques éminents, prit réellement pied dans le monde des lettres, auprès des lecteurs délicats, les seuls auxquels il dût prétendre et dont il eût désiré les suffrages. Cette première édition en deux volumes, dont tous les détails, même matériels, révèlent le zèle passionné de la plus intelligente amitié, a bravement essuyé le premier feu des publications rétrospectives, où s'établissent parfois de telles disproportions entre l'illusion des amis et le jugement des indifférents, et pour lesquelles il n'y a guère de milieu ; ou un second linceul plus froid que le premier, un second cercueil mieux scellé que l'autre, ou un commencement d'immortalité. Aujour* d'hui la partie semble définitivement gagnée, et la' nouvelle édition n'est plus qu'un bulletin de victoire : il serait injuste de constater cet heureux résultat sans témoigner notre reconnaissance et nos sympathies à ceux qui ont honoré dés le premier jour et fidèlement gardé ces reliques. Nous leur devons, non pas seulement une douce et bienfaisante lecture, une œuvre désormais classée parmi les meilleures, mais une résurrection véritable, la mise en lumière d'une figure qui allait s'éteindre dans les ombres éternelles et que contempleront avec une fraternelle tendresse les esprits malades, blessés, lassés de combattre ou fatigués sans combat : nous leur devons la rentrée de Maurice de Guérin dans cette vie intellectuelle où ses douleurs, sa résignation, son talent si longtemps ignoré et
* Dans la première édition, les écrits de Maurice de Guérin s'appelaient Reliquise.
son succès tardif, seront d'un bon exemple et d*un bon conseil. Les amis de Maurice ont été pour sa gloire ce que sont pour le noyé les sauveteurs qui ne se laissent pas décourager par les apparences de l'asphyxie. Assurément, sans leur persévérance, leur soin infatigable, leur foi robuste en celui qui n'était plus, ces reliques^ pulvérisées peu à peu et tamisées par la main du temps, auraient fini par se disperser au vent comme des cendres refroidies. Qu'ils reçoivent donc les remercîments de tous les amis de la saine littérature, de ceux surtout dont la jeunesse s'est trouvée, ne fût-ce qu'un moment et à la légère, en contact avec celle de Maurice de Guérin ! Leurs noms ne peuvent plus être séparés du sien : les noms de M. Trébutien, de M. Raynaud, de M. François du Breil de Marzan, de tous ces hommes si honorables qui ont rivalisé de dévouement pour le vivant et de fidélité au mort, demeureront inscrits sur la pierre du monument , sur le socle de la statue. ' /
Je ne sais pourtant si je me trompe; mais il me semble que le plus vrai coopérateur de Maurice de Guérin, c'est sa isœur Eugénie, et que l'on n'a pu bien connaître et bien apprécier le frère que depuis que la sœur nous a été révélée. D'habitude, lorsque l'on découvre qu'un ouvrage que l'on croyait n'avoir qu'un auteur en a deux, l'admiration diminue envers celui qui en avait eu d'abord tout l'honneur. Ici, c'est le contraire. Ce qu'il y avait d'inachevé dans cette œuvre, d'indéfini dans cette destinée, s'est complété et éclairé de tout ce que nous ont appris les effusions familières de ce suave génie domestique, de cette âme aimante, interceptée par l'amour fra-
terael. On peut croire aujourd'hui que Maurice de Guérin a eu deux âmes, ou que cette âme a eu deux expressions presque simultanées : Tune plus orageuse, plus expansive, moins réglée, plus désireuse de se créer une forme et un art; Tautre plus pure, plus religieuse, plus inconsciente, mieux imprégnée de résignation et de prière, mais offrant toutes deux d'étonnantes ressemblances, toutes deux marquées d'un même sceau de poétique tristesse, incessamment renouvelée et adoucie par les pensées du ciel et les images de la nature. Une lumière discrète et lactée, la lumière des soirs d'automne, s'est faite sur celte figure aisément effrayée des vivacités du grand jour, à mesure que se levait et montait à l'horizon la chaste étoile, confidente du rêveur et consolatrice de l'affligé. Aussi ne comprendrions-nous pas que Ton essayât d'établir des comparaisons ou des préférences entre Maurice et Eugénie, entre le naturel délicieux, l'exquise négligence de la sœur, et l'art un peu plus apparent, un peu plus recherché du frère. On ne peut que les étudier, les admirer et les aimer ensemble. Tout ce qui aurait l'air d'un parallèle apprêté, que dis-je? d'une étude trop littéraire, ferait, selon nous, dissonance en un sujet : il faut s'abaniionnor, sans souci d'esprit et de style, à ce cours hmpide, tapissé de fleurs agrestes et sauvages : la critique proprement dite doit abdiquer pour faire place à je ne sais quelle assimilation intime avec ces secrets de poésie, de souffrance et de tendresse. Pour moi, je l'avoue, si j'ai tant tardé à parler de ces deux livres ou plutôt de cet unique livre en deux volumes, c'est que je ne pouvais l'ouvrir sans être saisi
d*une douloureuse ivresse, qui, en rendant la sensation plus vive, rendait l'analyse plus difficile. Il me semblait que c'était quelque chose de moi-même qui se réveillait dans ces souvenirs, qui s'agitait dans ces existences, qui se brisait sur ces lits de mort. Tous ces commencements de Maurice de Guérin, ces camarades qui, devenus plus tard ses amis, offraient aux incertitudes de sa vie une hospitalité de quelques semaines, ces espérances si vite traversées par d'impitoyables mécomptes, tout ce tableau d*une Jeunesse pauvre, inquiète, sujette à se tromper sur sa vocation et ses aptitudes, tristement arrêtée à l'embranchement de deux routes dont l'une conduisait à Dieu et l'autre rejetait vers le monde, tout cela redevenait mien, tandis que j'en évoquais les visions et les fantômes. Je les avais vécues, ces années de désordre extérieur et de trouble moral qui réagissaient sur les intelligences les plus droites et ébranlaient les convictions les plus fortes : cette malaria intellectuelle dont souffrait Maurice de Guérin, j'en avais ressenti les atteintes. Dés lors, comment juger ce que Ton ne peut détacher de soi? Comment rendre appréciables et distinctes pour le lecteur des impressions où se confondent la part de l'auteur et la mienne? Maintenant, arrivé le dernier, trop tard, après des maîtres illustres et d'ingénieux disciples, j'ignore si je n'aurai pas le malheur de répéter ce que d'autres auront mieux dit : ce que je sais du moins, c'est que jamais sympathie plus profonde n'aura été exprimée avec une sincérité plus cordiale. Ceci n'est pas une étude dans la régulière et savante acception du mot : c'est une suite de notes marginales, interrompant çà et là une lecture pas-
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sionnée, diclées. par une émotion qui se continue en s*exprimant, écrites au bas de ces pages humides avec un complet oubli de cet art que Maurice de Guérin a possédé à son insu en se croyant incapable de Tatteindre, et dont sa sœur Eugénie n*a pas eu besoin pour nous émouvoir et nous charmer.
On se souvient d'une belle page que nous avons déjà citée et que H. Sainte-Beuve, inspiré par Chateaubriand et sa sœur Lucile, par René et Amélie, a écrite à propos ff de ces sœurs d'hommes de génie ou seulement distingués, de ces génies femmes qui sont ou restent supérieurs , meilleurs moralement , poétiquement , que le grand homme lui-même. Les hommes, ajoutait-il, à un certain jour, font leur raéftier d'hommes; ils sortent
du nid paternel : ils se prennent à tous les buissons
Les femmes, si elles restent ce qu'elles doivent être, gardent le foyer, et aussi, dans toute sa délicatesse, elles y gardent le culte de l'idée première, de l'idéal (s'il y a poésie); elles sont comme les prêtresses domestiques de celte chose sacrée que nous allons dissipant, dépensant^ exploitant elles restent fidèles avec
religion, avec discrétion et mystère; elles ont un dépôt jusqu'à la fin, et accroissent plutôt de leurs larmes le
premier trésor » On ne saurait mieux dire, et je
n'ai pu me défendre de cette réminiscence, m' empêcher de transcrire encore une fois ces lignes en songeant à
René et à Amélie, à Maurice et à Eugénie de Guérin, aux similitudes et aux différences. Eugénie et Maurice, c'est René, c'est Amélie, mais purifiés, dédoublés, pour ainsi parler ; en ce sens que leur tendresse fraternelle, vive chez Maurice, profonde et finalement absorbante chez sa sœur, laisse le champ libre à un autre sentiment que le jeune de Guérin a éprouvé deux fois (sans compter une pure et poétique amitié), qu'Eugénie était digne et capable de connaître, qu'elle a peut-être regretté vaguement et désiré avant les années de renoncement et de complet sacrifice, si Ton en juge par deux ou trois passages de son journal, par quelques involontaires échappées d'imagination et de cœur. 11 existe encore d'autres différences, et, sauf le génie, éclatant et robuste chez Chateaubriand, incomplet et maladif chez Maurice de Guérin, plus accentué et de plus haute race chez Lucile que chez Eugénie, ces différences sont toutes à l'avantage du modeste couple de Gaillac et du Cayla. Chez ce Maurice si admirablement doué en dépit de ce qui lui manque ou de ce qu'il croit lui manquer, on chercherait vainement une ombre d'orgueil ou de vanité. Ce n'est ni un ennui superbe, ni le sentiment d'une supériorité hautaine, ni même le vague des passions qui l'arrête au seuil de la vie et le fait reculer devant ses difficultés et ses luttes : non, c'est d'abord une disposition maladive où les souffrances du corps réagissent sur les résolutions de î' âme; c'est ensuite le sens si fin, — craintif à force de finesse exquise, — d'un art supérieur, d'une beauté idéale, désespérant d'égaler jamais, dans l'œuvre accomplie, le sentiment intérieur; c'est enfin, pourquoi ne le dirions-nous pas? la pauvreté,
rude compagne dont on peut dire, comme de la solitude, sa sœur, qu'elle fortifie les forts et affaiblit les faibles ; la pauvreté, qui n*est pas le trait le moins touchant de ces figures, le détaille moins émouvant de ces existences; qui n'a pas arraché à Maurice un anathème, à Eugénie une plainte, mais qui a pesé sur Tensemble de leur destinée, décidé de la direction de leurs sentiments ou de leurs pensées, et laissé la trace de ses meurtrissures dans bien des pages de leur journal et de leurs lettres. Nous allons essayer tout à Theure d'étudier de plus près cette pauvreté, d'indiquer les effets particuliers de cette disproportion visible entre une médiocrité de fortune souvent poussée jusqu'à la gêne, presque à la détresse, et les dons de l'intelligence, du cœur et de la naissance. Pour le moment, et afin de mettre un peu d'ordre dans nos impressions et nos réflexions, nous diviserons la vie si courte de Maurice de Guérin en trois phases : la sortie du collège avec tous les sujets d'irrésolution, d'anxiété, de tristesse, qui le saisirent au début et firent pleurer dans leur berceau ses plus jeunes espérances; l'épisode qui mit Maurice en contact, en communication intellectuelle et familière avec celui de nos contemporains illustres qui convenait le moins à sa nature et qui devait exercer sur lui la plus fâcheuse influence ; et finalement les années de travail et de déclin qui ont si rapidement penché vers la mort et qui nous ont légué, dans le journal de Guérin, assez de beautés pour nous apprendre ce qu'il aurait pu faire dans des conditions meilleures. Ces trois phases, nous les suivrons à la piste dans les pages du livre, qui nous aideront ainsi à recomposer la physiœ-
nomie de Maurice en touchant à sa littérature. Le journal d'Eugénie, mis eu regard de celui de son frère, sera pour nous quelque chose de semblable au chœur des tragédies antiques, qui alternait avec les héros du drame, représentait la part de l'humanité compatissante et souffrante, et exhalait des accents de douleur, de sagesse et de pitié, pendant que le principal personnage se débattait contre la passion ou succombait à la fataUté. Les enseignements qui ressortent de ces souvenirs et de cette lecture, les leçons, les exemples dont nous avons tous à nous faire l'application sévère, couronneront naturellement notre travail et en foirmeront la conclusion morale.
C'est en 1828, encore au collège, à dix-huit ans, à cet âge radieux où tout devrait être enthousiasme, espoir, joie et soleil, que Maurice de Guérin débute dans le rude apprentissage de la vie. Dès l'abord cette vie du dehors, non moins que sa vie intérieure, se distribue, nous allions dire se déchire en deux parts: Tune pour le bercail, pour ce foyer du Cayla, où il reste présent par le souvenir, où il laisse un génie familier, sans cesse occupé à évoquer son image, à l'aimer, à le deviner, à le traduire d'instinct, où le retiendrait cette partie de lui-même qui aspire au calme, aux douceurs de la famille, à la contemplation sereine des beautés de la nature, et qui, atteinte d'une lassitude anticipée, d'un commencement ou d'un pressentiment de souffrance physique, voudrait se borner et se recueillir dans
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ce coin du monde; Tautre queParis attire tout en i^effrayant , que tourmente le désir intellectuel, plus impérieux pour certaines âmes que le désir grossier, qui veut entrer dans le mouvement d'idées, s*y faire un nom, y essayer une œuvre, mais qui s y trouve en face de deux dangereuses conseillères, l'hésitation et la rêverie. La lettre de Maurice à M. Fabbé Buquet, alors préfet des études au collège Stanislas, cette lettre, la première en date, est aussi le premier document qui nousrenseigne sur cette enfance et cette adolescence, sur les circonstances extérieures ou intimes qui ont pu expliquer celte organisation, cette vie et cette mort. « Vous connaissez ma naissance; elle est honorable, et voilà tout ; car la pauvreté et le malheur sont héréditaires dans ma famille, et la plupart de mes parents sont morts dans l'infortune. Je vous le dis^ parce que je crois que cela peut avoir influé sur mon caractère. » — Et plus loin : « Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagne nos premières années... Mon orgueil... est plus sensible à un mépris qu*à toute autre injure; mais, à côté dé ce vice, la Providence a placé un sentiment aussi fort, aussi profond : c*est le sentiment de ma misère et de mon néant...» Nous pourrions citer toute cette lettre, dont chaque trait nous semble caractéristique. Les tristes confidences qui s'y épanchent, les sentiments douloureux qui s'y exhalent, nous livrent déjà Maurice tout entier. Plus tard, ils s'exprimeront avec plus l'art; lepaysagiste supérieur, Fimagination trempée dans les profondeurs d'un naturalisme saturé d'idéal, y ajouteront leurs vives ou délicates couleurs : mais la note primitive
restera la même; le cœur, l'esprit et le corps souffriront des mêmes contrastes; la plainte intérieure ne se taira plus. Bien des passages de cette lettre nous reportent à René, aux premiers volumes des Mémoires de Chateaubriand : c'est René amoindri, familiarisé, descendu de ce trône de nuages et de rayons que lui ont élevé Torgueil et le génie ; René en retard déjà d'un quart de siècle, arrivant dans une société nouvelle qui a eu le temps de se reconnaître et de se classer, ayant désormais à se débattre, non plus seulement contre les grandes catastrophes, les grands orages et le démon de son cœur^ mais contre la gêne, les nécessités de la vie matérielle, le besoin de gagner son pain de chaque jour, les réalités d'un temps où le chacun chez soiy chacun pour soi commence à prévaloir. Remarquons, en eSet, que pour le René véritable la pauvreté a existé sans doute, qu'elle s'est assise à son foyer, qu elle Ta suivi dans son exil, et les Mémoires nous disent de quelle étreinte affamée elle pressa, une nuit, le jeune émigré, dans la populeuse solitude de Londres. Mais elle ne compte pas dans l'ordre de souvenirs, de sentiments et de pensées, dans le monde poétique où René nous transporte : dans la vie réelle, grâce à l'effort, à la facuhé de résistance d'une vigoureuse nature, elle a été un aiguillon plutôt qu'un obstacle. Le génie, en TeHleurant de son aile, en a presque fait une Muse ; et, trente ans après, en regardant en arrière, en la contemplant debout à l'entrée de sa route, il a pu confondre son cri de détresse avec les voix mélodieuses qui avaient tant de fois chanté à son oreille.
Ici rien de semblable : l'atmosphère poétique s'est
dissipée : tous les angles de la réalité se dessinent. Maurice de Guérin inaugure et personnifie une variante de la pauvreté, que notre siècle devait produire ; cette pauvreté qui, se combinant avec les avantages de la naissance, en acquiert plus d*amertume et leur imprime je ne sais quelle mélancolique ironie. Il y a eu de tous temps, dans la société française et l'ancien régime, des nobles ruinés : mais leur ruine même faisait partie de leur noblesse, laquelle, demeurée un privilège, une puissance, leur assurait des indemnités réelles ou au moins des dédommagements de vanité. Aujourd'hui Tancienneté de race, chez les gentilshommes pauvres, n'est qu'un embarras ou une humiliation de plus. S'il s'y mêle quelques préjugés de caste, quelques scrupules qui ont aussi leur dignité et leur grandeur, elle est un obstacle à l'établissement des filles ; elle condamne à l'isolement et au célibat (témoin cette admirable Eugénie!) des créatures d'élite, prédestinées peut-être aux joies de l'amour chaste et de la maternité. S*il s'y ajoute, chez les jeunes gens, des facultés plus studieuses que fortes, plus contemplatives qu'actives, elle fait de leur avenir un problème et de leur vie un contre-sens; elle paralyse tout ce qu'ils ont par tout ce qui leur manque; elle rend leurs qualités moins efficaces et leurs défauts plus nuisibles. Supposez que Maurice de Guérin fût né plébéien; suivant toute vraisemblance, il eût été plus âpre à la lutte, mieux préparé aux difficultés et au combat, plus naturellement porté au travail, mieux préservé de ces amollissantes influences, de cet air énervant, tout imprégné de langueur et de paresse, que l'on respire dans les familles nobles et
déchues. Supposez, au contraire, que, noble et pauvre, il eût reçu du ciel un esprit ordinaire, peu d'imagination, une organisation robuste, un tempérament d'hommd d'action, il avait à sa portée 1* asile naturel de la pauvrûfl embarrassée d'un blason : Tépaulette et le régim^f étaient là pour consoler et effacer sa déchéance dans l^H vaillante égalité. Tel qu'il fut, avec ses délicatesses,^* défaillances, cette parcelle de génie dont on s'est à I^H douté de son vivant, ces signes de race, visibles ^ii^pH travers les dégoûts et les misères d'un surnumér^H A répétiteur ou de professeur, Maurice de Guérin^Vs afl parait comme une des plus intéressantes victin^^de cfl ensemble de contradictions et de difficultés, ^Hs par il société moderne à tous ceux qui ne s'adapteVpas, avel une précision mathématique ou une heureu^Bouplesscl à tel ou tel de ses compartiments. Ne soyo^nas injust J envers notre temps : il a multiplié les moyH d'instruc-l tion, les ressorts de l'intelligence, les récom[Hses offertes 1 au travail et au talent; il a grossi la sommeBe bien-êtrej à laquelle peuvent prétendre les forts, les lablkux et^f habiles. Hais, par cette diffusion même, par VeiSItÊl^ ment des prétentions et la multiplicité des prétendants, par le déclassement universel, il a rendu plus difficile le choix des divers états, plus facile l'erreur ou l'indécision sur l'emploi de nos aptitudes, plus nombreuses ces physionomies où se révèle le malaise des vocations manquées, péniblement tiraillées par le contraste de ce que l'on aurait pu faire avec ce que l'on fait. Maurice de Guérin, on le sait, eut un moment l'idée d'être prêtre. Après la carrière militaire, nous n'en connaissons point
qui lui eût moins convenu que le sacerdoce; non pas, Dieu merci! que Ton doive attacher trop d'importance aux vacillations de sa foi dans les courants d'air parisien, ni prendre trop au pied de la lettre les plaintes voilées de sa sœur sur ce sujet délicat ; mais parce que le prêtre, à notre époque, ne saurait se passer de bien des qualités que Maurice de Guérin n'avait pas : Ténergie, la persévérance, une pieuse hardiesse, une habileté légitime, le don incessant de se répandre au dehors, de forcer les volontés et les consciences ; dons naturels ou acquis, auxquels se serait constamment refusée la timidité délicate de cet esprit toujours prêt à se replier en dedans avec son rêve. Ne quittons pas ces douloureux préludes sans rendre hommage à la modestie, à la résignation, à la patience de Maurice au miHeu de ces premières épreuves. C'est par là qu'il se détache le plus et le mieux de son superbe an* cétre de Combourg. Ce jeune homme qui a du sang noble dans les veines, et qui doit bien, au moins de temps à autre, pressentir ce qu'il vaut, ce qui pourrait un jour sortir de son cerveau ébloui des rayonnements du beau, ce jeune homme trouve tout simple de traverser Paris à pied pour courir après de maigres répétitions qui se dérobent, de passer par les rebutantes fonctions de professeur suppléant qui font de cette exquise sensitive la cible des écoliers moqueurs et sans pitié, d'habiter une de ces mansardes, un de ces greniers, où, quoi qu'en dise un poète spirituellement épicurien, on est rarement bien à vingt ans. 11 accueille comme un bienfait de la Providence et des hommes un traitement de quatre cents francs, la promesse d'une petite place, tout ce qui lui permet d'attendre
des temps meilleurs, sans mourir précisément de faim. Et nunc, reges^ eruiimini ! Et maintenant, roitelets de la littérature, instruisons-nous et frappons-nous la poitrine, nous que blesse un pli de rose, nous qui, au milieu des douceurs d une vie molle et sûre du lendemain, croyons, comme Sganarelle, que tout est perdu si un sarcasme de petit journal fait saigner notre amour-propre, si notre brevet de grand homme est ajourné de quelques saisons, si un mécompte, souvent mérité, vient déjouer nos ambitions et passer au crible nos vanités. Et ce pauvre Maurice de Guérin, écrivant à Tabbé Buquet, s^accusait d'orgueil! Quel progrès nous avons fait depuis trente-cinq ans !
Hais la tristesse de ces commencements allait être adoucie, — je ne dis pas égayée, — par 1 etoile-sœur. Dès sa seconde lettre (octobre 1828), Maurice s'ouvre à Eugénie; il s'accuse et s'excuse auprès d'elle de ce qu'il appelle ses distractions, sa froideur, son défaut apparent de confiance; symptômes qui ne sont pas rares dans ces relations de jeune frère à sœur aînée, où Tétourderie et l'extrême sécurité prennent aisément les airs et le sansfaçon de l'indifférence : il lui propose cette correspondance qui a si souvent affermi le courage de l'un, apaisé les inquiétudes de l'autre. Nous regrettons de ne pas avoir la réponse d'Eugénie, qui dut être un hymne de remerciment et de tendresse. C'en est fait, voilà les deux instruments qui s'accordent pour vibrer à l'unisson, ou, ce qui vaut mieux, pour faire chacun sa partie et réaliser par les différences mêmes une suprême harmonie. Maurice dira tout à cette Minerve du foyer domestique qui n'a pas besoin de se déguiser en Mentor et garde les grâces
sérieuses de son sexe ; il lui racontera ses sensations, ses impressions, ses lectures, ses espérances, ses mécomptes, les petits bonheurs et les chagrins de sa vie ; ils échangeront leurs idées sur la littérature; la littérature, cet amour passionné de Maurice, et qui ne serait pas moins vif chez Eugénie, si elle ne le tempérait à force de piété et de sagesse. Car c'est encore là un des traits caractéristiques de la génération à laquelle ils appartiennent : cet amour ardent, inné, de la littérature, qui se respirait avec l'air ; si tenace, que, chez les survivants, même les plus écloppés, il a résisté à tout, même aux désenchantements et aux déboires. Les jugements littéraires, essayés à cette date et pendant les années suivantes, n'ont rien de bien saillant. Citons cependant quelques lignes d'Eugénie sur M. Victor Hugo, lignes si vraies alors, qu'elles sont vraies encore aujourd'hui : « Quel homme que Hugo ! Je viens d'en lire quelque chose : il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme, femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout; il a tout vu, tout fait, tout senti; il m'étonne, me repousse et m'enchante. » Voilà l'impression de l'artiste. Voici le jugement de la femme : a Ces génies ont des laideurs qui choquent lœil d'une femme : je déteste de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait fermer bien des hvres : Notre-Dame de Paris, que j'ai sous la main cent fois le jour, ce style,. cette Esméralda, sa chevrette, tant de jolies choses me tentent, me disent : hs, vois. — Je regarde, je feuillette; mais des souillures, par-ci par-là, sur ces pages, m'arrêtent : plus de lecture, et je me contente de regarder les images. »
Ce souvenir du grand poète nous amène à parler des vers de Maurice et d'Eugénie de Guêrin : nous sommes d'autant plus pressé de nous acquitter de cette partie de notre tâche, et nous serons d'autant plus bref, qu'ayant à évoquer deux figures si naturellement originales, nous devons glisser sur le côté le moins original de leur physionomie et de leur œuvre. Sans doute il serait facile de récolter, dans le bagage poétique du frère et de la sœur, quelques vers charmants, quelques fleurs dignes d'une anthologie chrétienne. Hais rien ou presque rien ne s'y élève au-dessus de ces qualités courantes, que Ton remarquait alors chez bien des poètes, oubliés aujourd'hui, et qui formaient comme le regain des riches moissons romantiques. Cet Hippolyte de la M^rvonnais, Thôte et Taini de Maurice de Guérin, cet aimable châtelain du Val, dont le souvenir tient une si grande place dans ces pages et dont le veuvage fit deux âmes veuves, avait écrit, lui aussi, sous le titre de Thébaîde des grèves^ un volume de poésies qui avaient leur mérite et qui pourtant n'ont pas survécu. A ce nom nous pourrions en ajouter cinquante, à peu près de la même date, que Lamartine et Victor Hugo conduisaient à leur suite, en guise de cortège, et que, une fois arrivés, ils congédièrent. Maurice et Eugénie de Guérin, s'ils n'avaient écrit que leurs vers, ne se détacheraient pas de ce cortège rentré désormais dans la foule anonyme et dans l'ombre. C'est la triste condition de la poésie, non-seulement de n'avoir pas de degrés du médiocre au pire, mais encore de ne pouvoir faire vivre ce qui n'est pas supérieur, ce qui n'arrive pas à son heure, ce qui ressemble au voisin. La part du lion s'y fait d'une
j . manière bien plus exclusive encore que dans la fable. Le ^^ génie prend tout, et les miettes mêmes, laissées au talent, i, lui tombentpeu à peu des mains.
1^. Deux raisons particulières diminuent d'ailleurs à nos ,j yeux la valeur, réelle pourtant, des vers de Maurice et ^ d'Eugénie de Guérin. Ils sont écrits, surtout ceux de j Maurice, d'après un système qui n'a réussi qu'une fois, dans les Consolations de M. Sainte-Beuve (et encore !) dont les Pensées d'Août ont démontré le vice radical, et qui , consiste à laisser la poésie terre à terre, au ras du sol de la prose, sans autres béquilles qu'mie césure insuffisante et une rime pauvre. On se figurait, dans cette petite succursale du romantisme en pénitence, qu'il suffisait de l'idée ou du sentiment poétique pour triompher de celte pauvreté d'ajustements et se faire reconnaître comme un prince déguisé : l'on oubliait que la poésie française est . une reine dont les sujets, aisément portés à la révolte, exigent qu'elle se moul):p à leurs regards dans toute ça magnificence. A cette erreur d'optique s'ajoute im trail de physionomie Httéraire. 11 ressort d'une lecture attentive de ces deux volumes que ce qui, chez le frère et la sœur, a été spontané, naturel, instinctif, inconscient, est infiniment supérieur à ce qu'ils ont prémédité, travaillé, I à ce qui était déjà ou pouvait être, pour le public et pour I eux, de la littérature. Ils appartenaient, — Eugénie prin« cipalement, — à l'heureuse race de ces génies dont la grâce suprême est de s'ignorer, qui ne sont jamais plus complets que quand ils s'ignorent, et qui perdent une partie de celte grâce lorsque, avertis tout haut ou tout bas de ce qu'ils valent par les autres ou par eux-mêmes, ils
font des barrages aux libres courants de leur pensée, et recherchent, sans le trouver toujours, cet art qu'ils avaient trouvé sans le chercher. Maurice de Guérin est un artiste qui ne se sait pas encore. Tempérament d'homme de lettres, afTaibli et mitigé par les délicatesses de sa nature, il ne croit pas encore avoir fait acte d'écrivain; il va et vient, avance et recule sur sa voie comme le chien sur la piste ; il se regarde comme bien éloigné du but, comme incapable de réaUser son rêve; il se dénonce comme un songeur impuissant, tourmenté de visions stériles, damné de l'idéal, supplicié de ce beau, de cet exquis, dont le sentiment le poursuit sans cesse et lui échappe toujours : il s'apprête à ciseler des bas-reliefs antiques que l'on dirait retrouvés parmi les marbres d'Eleusis, mais qui nous causeront, après tout, plus de surprise que d'émotion ; . — et, en attendant, il écrit des lignes telles que cellesci :
« J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs, si richement colorées, faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige; toutes ces fleurs riantes ainsi voilées, et se penchant les unes sur les autres, semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc. »
Ou celles-ci, qui, dans un bien étroit espace, renferment tout Maurice de Guérin :
« Si Ton pouvait s'identifier au printemps, forcer celle pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout Tamour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois
fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité ! Que serait-ce de moi? Il y a des moments où, à force de se éoncentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela. »
Et cent autres passages que nous avons notés, et qui nous ravissent. Maurice, en attendant quHl soit écrivain, et peut-être désespérant de le devenir, écrit à son insu des pages charmantes qui resteront comme l'expression, parfaite déjà, de sa lutte inégale, mêlée de prostrations et d*ivresses, avec la nature et avec lui-même.
On le voit, dans ces années de tâtonnements juvéniles où Eugénie n'apparaît que dans les lettres de son frère, où rien n'était décidé, ni la vocation, ni l'avenir, ni le talent, bien des indices nous révèlent déjà Maurice de Guérin. Nous reconnaissons le pli imprimé à cette âme par la mélancolie moderne, compliquée cle souffrances personnelles; le don qu'une fée consolatrice a mêlé, dans son berceau, aux mystérieux maléfices; le rayon qui s'échappe incessamment de cette imagination malade, riche de sa pauvreté et appauvrie par sa richesse, pour aller se poser, tantôt sur le front d'une jeune fille ou d'une jeune femme, tantôt sur les splendeurs visibles ou le sens intime d'un paysage, tantôt sur la cliambrette d'une sœur qui le lui renvoie plus pur, plus ressemblant aux rayons célestes. Une crise allait avoir lieu* dans la vie de Maurice; crise qui semblait devoir être fortifiante et salutaire, et qui, à ce moment de son existence, d'après ce que nous connaissons de ses dispositions intérieures, ne pouvait avoir et n'eut en effet
que de funestes conséquences ; nous voulons parler de son séjour a la Chênaie.
11 manquera toujours quelque chose, au point de vue de cette équité à laquelle ont droit les hommes égarés, à ceux qui n'ont pas connu et vu de près M. de Lamennais pendant les années qui s'écoulèrent entre sa levée de bouclier ultramontaine de 1828 et sa rupture définitive avec l'Église. Débarrassé de ces malentendus, de ces confusions de drapeau et de parti qui, aux premiers temps de la Restauration et du Conservateur^ avaient dû le représenter comme un prédicateur d'intolérance, un ultra de fanatisme religieux et politique ; rendu à sa vraie nature, mais sans que l'esprit d'opposition eût encore entamé ou compromis le prêtre, accepté par la révolution comme un conciliateur possible entre la tradition antique et la société nouvelle, salué comme un sauveur, comme un apôtre, par ce groupe de jeunes et généreuses intelligences que le naufrage de la monarchie ne rattachait que plus étroitement à la planche sacrée, H. de Lamennais, dans la plénitude de sa force et de son génie, au milieu de ses disciples dont la plupart sont devenus des hommes illustres, eut là une de ces phases radieuses qui, pour les esprits orgueilleux, rendent plus lard les mécomptes plus poignants, les tentations plus dangereuses, les chutes plus profondes. Tout contribuait à augmenter le prestige et le charme, même Taustère et pittoresque beauté de cette re-
traite de la Chênaie où il recevait ses jeunes amis, où ces vives imaginations alternaient entre la prière, l'étude, la causerie et les spectacles delà nature, sans cesse animées et aiguisées parla parole du maître. Si, dans les conseils de la Providence et son infinie miséricorde, le mal peut être compensé par le bien, il y a un fait à constater qui balancerait bien des égarements et des fautes. A cet instant décisif de k jeunesse du dix-neuvième siècle, à ce point de rencontre entre deux mondes dont le choc s'aggravait d'une révolution, H. l'abbé de Lamennais a été cause que des jeunes gens qui étaient tout à fait de leur temps, qui venaient d'être témoins et à demi victimes du discrédit incroyable où, par suite de fatales méprises, la religion était tombée dans les collèges, dans les écoles, dans le monde des lettres, dans tous les centres de vie intellectuelle, ont eu le courage de remonter cette pente, de réagir contre leurs voisins et contre eux-mêmes, de se dire franchement chrétiens et de faire le signe de la croix à deux pas de ces multitudes qui menaçaient d'abattre les croix et de saccager les éghses. Puis ceux-là, à leur tour, en ont appelé et attiré d'autres; 1p. groupe primitif a pris des proportions plus considérables, et une renaissance reUgieuse est sortie, en définitive, de ce qui semblait devoir assurer le triomphe de l'idée contraire.
Ce prestige, cette autorité, cette influence, on ne saurait les nier : on les retrouve encore vivants dans le souvenir de tous ceux qui ont touché, de près ou de loin, à ce cénacle : ils affirment que le génie du lieu n'était pas moins remarquable par la grâce que par la force, par la séduction que par l'éclat: Nous les croyons, mais il y a quelque
mérite à les croire, lorsque Ton n a, comme nous, comiu et approché que le Lamennais des derniers temps : il fallait un prodigieux effort de bonne volonté et de conjecture, pour comprendre quel avait pu être Tattrait de ce petit vieillard bilieux et morose, dont les erreurs et les angoisses semblaient s*ètre écrites sur son front jauni, comme sur du parchemin ; toujours pressé de se taire, d'échapper à la conversation, de se saisir d'un échiquier ou d'un damier comme d'une barrière contre une curiosité importune ou contre ses propres pensées. Voilà ce qui nous a parfois rendu injuste envers M. de Lamennais, et ce qu'il convient de rappeler, d'abord pour s'exhorter à la justice, ensuite pour constater ce que ses nouvelles opinions et ses nouvelles amitiés avaient fait de cette grande figure et de ce beau génie.
Maintenant, comment cette influence bienfaisante, en dépit de tout, pour plusieurs, fut-elle, selon nous, mauvaise pour Maurice de Guérin? En indiquer les raisons, c'est revenir à l'étude de ce caractère dont on doit se pénétrer pour bien apprécier le livre : car ce livre est une âme : descendre dans l'une, c'est voir clair dans l'autre.
Maurice ne fut pas compris h la Chênaie. Qu'on relise les deux pages douloureuses qui vont du 25 juin au 4 juillet 1833, qu'on recueille sur le vif ces témoignages, ces tressaillements d'amputé : « Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit »... « J'ai tant pâti dans mon âme, que je devrais être à l'épreuve des piqûres d'épingle, s'il en était de l'âme comme du corps qui s'endurcit aux coups comme le fer sous le mar-
teau »,.. « J'ai reçu Te coup de grâce : me voilà bien el dûment atteint et convaincu. »
On comprendra ce que dut souffrir ce jeune homme de vingt-trois ans, lorsqu'aux premières confidences d*un talent qui ne péchait assurément pas par- excès de pré< somption il fut répondu par une fin de non-recevoir, el cela non pas de la part de ces esprits médiocres dont la vulgarité console, en pareil cas, notre vanité froissée, mais auprès d*un auditoire d*élite, parmi des hommes dont le moindre avait de quoi encourager par ses suffrages ou désespérer par ses dédains un timide débutant littéraire. C'est que M. de Lamennais et ses disciples, parvenus à ce moment extrême où Fintimité et la confiance se tendaient avant de se rompre, où l'orage grou' dait derrière la toile pendant qu'on essayait, sur la scène, de se soumettre et de se calmer, ne comprenaient alors et n'aimaient que l'action. Les projets les plus excessifs s'ébauchaient dans ces têtes qui se débattaient contre le pressentiment d'une crise imminente, d'une rupture possible. Qu'était-ce, à cette heure inquiétante, qu'un rêveur, un artiste, un chercheur, vase de la plus fine pâte, mais fêlé et bon à se briser d'un coup sous cette main impatiente du frein, dans ce cliquetis d'armures? Cette première tentative de Maurice de Guérin pour passer, en petit comité, du rêve à Tœuvre et du travail intérieur à un commencement de publicité, fut donc condamnée sans être jugée, ni peut-être écoutée. Le secret ravage qui dut en résulter dans cette âme où la goutte amère s'étendait et creusait en dedans comme une goutte d'huile sur une étoffe de soie, avons-nous besoin de le dire?
212 DERNIÈAES SEMAINES LITTÉRAIRES.
Ce n'est pas tout, et nous arrivons ici au point délicat qui a le plus ému les personnes pieuses, attachées à Maurice de Guérin et à sa mémoire par des liens de parenté ou d'amitié. Nous le traiterons en toute sincérité, en invoquant le non ignara mali du poète. L'esprit, l'imagination et le cœur de Maurice avaient été complètement subjugués et fascinés par H. de Lamennais, H. Féli, comme aimaient à l'appeler ses discipes par une abréviation familière, pleine de tendresse et de bonhomie. Quand sonna l'heure de la révolte, les intelligences actives, militantes, eurent leur choix à faire, et nous devons dire, à leur honneur, que le choix fut vite fait. Mais les rêveurs, les contemplateurs, ne pouvaient marcher d'un pas aussi rapide et aussi ferme. Les athlètes, les lévites furent sur leurs gardes, et se retinrent à temps sur la roche â pic. L'artiste, qui s'était remis du soin de sa conscience entre des mains plus fortes que les siennes, dont la foi s'était entretenue et réchauffée à ce foyer de chaleur et de lumière, ne pouvait s'accoutumer à voir si promptement le rebelle dans le guide et l'hérésiarque dans le prêtre. Pendant qu'Eugénie, dans sa foi solide et simple, la foi du charbonnier changé en hermine, comprend le péril, mesure la chute et ne parle plus de M. de Lamennais que comme les anges fidèles durent parler des anges révoltés, Maurice hésite : il s'en prend à la cour de Rome, à tel ou tel évêque; il ne peut se résoudre à penser que l'homme en qui il croit s'égare et que la vérilé n'est pas du côté du génie. « M. Féli, dit-il, m'a mené dans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. L'habitude de vivre avec lui faisait que
je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme. » Sa correspondance, notamment du 10 janvier 1854, jusqu'au lendemain de la publication des Paroles d*un Croyant, porte la trace de cette hésitation douloureuse, trop explicable chez un jeune homme en qui Timpression était plus forte que la réflexion, qui, même dans le recueillement de la Chênaie, avait passé par tant d'alternatives d'adoration et d'abattement, et qui, en perdant le principal moteur de son exaltation pieuse, croyait voir les étoiles pâlir et le ciel se voiler. S il y eut quelques lacunes dans la vie chrétienne de Maurice de Guérin, si plus lard, à Paris, il s'éloigna momentanément de la pratique religieuse , ce dont ne nous permettent pas de douter maints passages des lettres de sa sœur, c'est là qu'il faut en chercher le secret. Ce fut là aussi, on le sait, la préoccupation constante d'Eugénie, le sujet de ses reproches adoucis par des redoublements de tendresse. Ce souci nous semble plus naturel que celui qui consisterait à se demander s'il y a ou s'il n'y a pas des velléités de panthéisme dans le talent, dans les pages les plus réfléchies de Maurice de Guérin. Nous laisserons à de plus savants que nous cette grave question, fort importante s'il s'agissait d'un philosophe, mais moins sérieuse chez un poëte. Si c'est être panthéiste que de reprendre les types antiques, de les retremper dans la lumineuse vapeur des théogonies païennes et de la poésie grecque, comme un sculpteur enfouirait sa statue dans une terre consacrée par les traditions mythologiques ; si c'est être panthéiste que de s'enivrer des beautés de la nature, au point d'y perdre un moment le sentiment de sa person-
nalitéy de les sentir s'infiltrer dans son imagination comme les fumées du vin s'infiltrent dans le cerveau, et d'en être possédé comme la Sibylle et la Bacchante étaient possédées par leur dieu, je crains que bien des rêveurs, bien des artistes, peintres, sculpteurs, poètes, paysagistes, n'aient à encourir le même reproche. Mais n'est-ce pas confondre le tempérament avec la doctrine, l'effet subi avec le^ système cherché, la poursuite d'un idéal entrevu à travers les objets extérieurs et les mystérieux symboles avec la déperdition volontaire de la divinité dans le sein de la nature ? Pour moi, je m'en rapporte à Maurice de Guérin lui-même, et je le retrouve tout entier (en ce qui concerne ce soupçon de panthéisme) dans ces deux beaux passages où il exprime éloquemment sa pensée :
« Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches et ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers ? Le Seigneur vous Ta faite, votre poétique; c'est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui ? »
Et ceci, plus significatif encore : « Oh ! cest un beau spectacle à ravir la pensée^ que cette immensç circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la nature ; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d'ascension, elle monte de règne enrègne toujours s'épurant et s'ennoblissant, pour faire battre enfin le cœur de
rhomme, qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes parts. Là, elle est mise en contact avec la Divinité ; là, comme sur Tautel où Ton brûle Tencens, elle s'évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu (30 mars 1833). » — Et la suite qui nous semble admirable, mais que nous ne citons pas, parce qu'elle est légèrement empreinte de mysticité. Remarquez que, lorsque Maurice de Guérin écrivait cette page, digne d'un penseur et d'un artiste de premier ordre, il avait à peine vingt-trois ans. Remarquez aussi que c'est trois mois après cette date, dans son Journal, riche déjà d'autres pages non moins belles, que Maurice se traite « de pauvre créature sans esprit » et qu'il constate, avec une résignation amère, l'échec littéraire subi devant les hôtes de la Chênaie. N'y a-t-il pas, dans ce seul rapprochement, l'image, en raccourci, de ce talent et de cette vie? Des choses délicieuses, écrites d'instinct, échantillons involontaires et provisoires d'un art qui se gâterait peut-être en s'accusant trop; la poursuite de cet art; devant soi, l'obstacle ou le dédain, exagéré par l'intime mécompte; l'esprit et le cœur souffrant de cet essai refoulé et se repliant sur eux-mêmes avec leur blessure.
C'est ici le moment de dire quelques mots des deux fragments qui se détachent en relief dans l'ensemble dès écrits de Maurice de Guérin, et dont Tun, le Centaure^ publié en 1840 parM'"^ Sand, a été, pour ainsi dire, achevé par la publication de la Bacchante, retrouvée plus récemment. Ces deux morceaux, le premier surtout, ont réuni des suffrages, soulevé des admirations devant lesquelles nous devons nous incliner ; il sied d'ailleurs^
toute réserve à part, de savoir gré au Centaure^ malgré le peu de bruit qu'il fit à sa naissance, d'avoir maintenu dans le souvenir de quelques initiés le nom de Maurice de Guérin, et contribué à préparer la mise en lumière du nom et de l'œuvre. Nous croyons pourtant que la critique gagnerait, s'il était bien convenu, une fois pour toutes, qu'un homme vieilli sous le harnois littéraire acquiert, au bout d'un certain temps, en matière de goût, son franc parler, et a le droit de heurter sans scandale des admirations qu'il ne partage pas. Bien des servitudes de lieu commun et de parti pris disparaîtraient peu à peu de la littérature. Par exemple, un Français, admirateur de Molière, de Voltaire et de Le Sage, ne serait plus forcé d'avoir l'air de se pâmer aux comédies deShakspeare, et pourrait avouer que ces prétendus trésors de poésie, de fantaisie, de gaieté et de grâce, comparés à Gil BlaSj à Zadiq ou aux Femmes savantes, lui font exactement l'effet d'une cruche de grosse bière de la Cité, mise en regard de nos crus les plus exquis de Bordeaux ou de Bourgogne. Nous confesserions que lord Byron nous semble monotone, Wilhelm Meister illisible ; le Second Faust incompréhensible, etc., etc. Et, chacun de nous y mettant du sien, on allégerait sensiblement le cahier des charges des admirations exotiques ou indigènes. Assurément, la Bacchante et le Centaure n'ont pu être écrits par un homme ordinaire. Il y a là une fougue de naturalisme, une puissance d'évocation des personnages primitifs et de leurs rapports avec la jeunesse de la terre, dignes d'être méditées par les poètes et les érudits. Nous sommes prêts à reconnailrp, avec de faons juges, que jamais on ne poussa
plus loin et plus profondément la faculté d'interprétation des forces les plus mystérieuses dé la nature. Mais enfm, sans répéler pour la millième fois le mot du géomètre assistant à une tragédie de Racine, n'est-il pas permis, après une semblable lecture, de se dire : Qu'est-ce que cela prouve? — A quoi bon? — et : où me mène-t-on? Si, comme on Ta dit, laBaœhanle el le Centaure n'èiaieni, dans la pensée de Fauteur, que des fragments, des pierres d'attente d'une composition très-vaste, probablement écrite dans le même ton, et si nous avions eu sept ou huit cents pages, dans le genre des phrases suivantes, que je cueille au hasard : « Mon sein, ayant recueilli les esprits du dieu étendus sur la plaine» en avait conçu un trouble qui poussait mes pas et agitait mes pensées comme des flots rendus insensés par les vents... Quand son sein, par la persuasion de la nuit se rangeait au calme universel, sa voix sortait dans les ombres, paisible et longtemps soutenue comme le chant des Hespérides à Textrémilé des mers... Bacchus fait reconnaître Tenivrement de son haleine à tout ce qui respire et même à la famille inébranlable des dieux. Son souffle, toujours renouvelé, court par toute la terre, nourrit aux extrémités l'ivresse éternelle de l'Océan, et, poussé dans Tair divin, il agite les astres qui se décrivent sans cesse autour du pôle ténébreux...» 11 aurait fallu, pour aller jusqu'au bout, une intensité de souffle naturaliste et mythologique dont nous nous déclarons totalement privé : il n'y aurait rien eu de changé ; la littérature française eût compté un livre ennuyeux de plus, et nous eussions demandé que l'on nous ramenât aux carrières de Dumoustier et de Chompré.
Toutefois, nous ne saurions être insensible à ce grand style de bas-relief antique, et nous attacherions plus de prix à cette œuvre d'art de Maurice deGuèrin, si nous ne possédions désonhais Maurice de Guérin lui-même : car c'est là-dessus qu'il faut insister : les pieux éditeurs de ces deux volumes si aimables et si vrais sont arrivés, à force de réussir, à un résultat auquel ils ne s'attendaient guère, et dont nous sommes loin de les blâmer : ils ont tué le Centaure en ressuscitant Fauteur. Jamais nous n'avions compris mieux qu'en lisant Maurice et Eugénie, que l'art est un enfant, et que les enfants, qui font tout avec grâce, deviennent pourtant moins gracieux quand on les regarde. Cette différence que nous avons déjà signalée entre les poésies et le Journal ou les lettres, nous la rappelons à propos du Centaure et de la Bacchante, Nous avons, d'une part, la vie, la physionomie, l'âme, le battement du cœur, le sang de la veine, le trait de la figure, deux créatures de Dieu, douées toutes deux d'une étincelle du feu divin, se réveillant de leur premier sommeil, se soulevant de leur tombeau pour nous dire ce qu'elles ont pensé, senti, aimé, pleuré, souffert ; nous avons, de l'autre, l'œuvre savante, mais morte, dont le talent le plus délicat ne saurait déguiser les côtés artificiels î notre choix n'est pas douteux, et l'on ne peut nous en vouloir de nos préférences.
Il est temps de revenir ou d'arriver à Eugénie de Gué- Hn ; nous ne la séparerons plus, daus cette étude, de son
frère : il lui apparlienl et se relie à elle, pendant les cinq dernières années qui vont de la sortie de la Chênaie jusqu'à la date funèbre du 19 juillet 1839. Ils s'unissent, non par un échange régulier de lettres, en manière de demandes et de réponses, mais par ce journal d'Eugénie dont l'épigraphe : « Je me dépose dans votre âme, » exprime à peine cette plénitude d'absorption d'un cœur dans un autre cœur; par ces communications intimes et famihéres de tous les intérêts, de tous les sentiments, de toutes les idées. Les lettres de Maurice sont les grands événements du Cayla. Invisible et présent, suivi du regard dans son exil parisien ofU dans ses haltes chez ses amis, chéri, caressé, interrogé, regretté, exhorté, encouragé, doucement grondé, Maurice est la madame de Grignan de cette Sévigné de province et de campagne; mais avec cette différence que cette tendresse vigilante et passionnée n'a pas besoin, on le sent, de l'éloignement et de l'absence pour n'être ni refroidie ni troublée. Eugénie a des mots, des tours, des jets à la Sévigné ; elle est plus peintre que l'illustre marquise, chez laquelle le sentiment du paysage ne se révèle que par éclairs et dans ses rapports avec les vivacités de l'esprit : mais, plus triste, plus mortifiée, reléguée dans l'ombre, enfermée dans un cadre étroit, mère-sœur, ce qui n'a pas les splendeurs de lia vraie maternité, privée de cette honnête joie que Ton a justement signalée comme un des charmes les plus irrésistibles de madame de Sévigné, entourée de personnes destinées à ne laisser aucune trace dans le monde, la sœur de Maurice ne peut être comparée à la mère de madame de Grignan. Ce qui, chez l'une, a toute la valeur d'un ta-
bleau historique, relevé par des grâces inirailables, se réduit forcément, chez Tautre, à un tableau de genre et d'intérieur. Dans cet intérieur pourtant, quelle suavité, quelle déUcatesse de touche ! quelle harmonie entre ces objets modestes qui en forment rameublement, et dont ne saurait se passer la ménagère, et le rayonnement du dedans et du dehors ; le ciel en haut, la campagne à hauteur d'appui, et là-bas, voilée des brumes du lointain, la pâle et poétique figure qui anime tout ! On en a tant cité, que nous n'en citerons rien, bien. que Ton y rencontre à chaque pas de ces bonheurs d'expression, de ces détails exquis, de ces images faites d'un rayon de soleil ou d'une goutte de rosée, de ces beautés naturelles qui viennent on ne sait d'où, qui semblent avoir été posées là, pendant le sommeil d'Eugénie, par une fée ou un ange. Cette jeune fille qui a été obligée de se vieillir vite pour mettre mieux d'accord son visage, ses sentiments et sa destinée, qui épluche des herbes et raccommode des draps en lisant saint Augustin et Bossuet» qui quitte Lamartine et Victor Hugo pour courir à son pot-au-feu et pétrir une galette dont une part est réservée aux pauvres, elle a le don, ce don que rien ne remplace, qu'il est plus facile de reconnaître que de définir, qui fait les vrais artistes, les vrais poètes, et qui sert comme d'instrument aux mélodies intérieures de ces âmes charmantes. Ce serait, en effet, par une image musicale que nous voudrions essayer d'exprimer le dialogue entre Maurice et Eugénie de Guérin, ce dialogue que la mort même n'a pu interrompre, puisque, par une fiction touchante, la sœur continue d'écrire « à Maurice mort, à Maurice au
ciel. » — Je me les figure comme deux chanteurs doués d une Yôix délicieuse, à la fois homogène et distincte, si bons musiciens qu'il leur est impossible de chanter faux, si bien habitués à chanter ensemble, que leurs voix se marient sans se ressembler, et que, en se séparant Tun de l'autre, ils conviennent d'une heure où ils recommenceront à distance leur duo avec la certitude de ne pas se tromper et de ne pas perdre Taccord. La fraternité des deux génies se marque à la fois, nous l'avons dit, dans les simihtudes et dans les différences. Maurice est poursuivi par une arrière-pensée d'art, de poésie, de littérature, qui doit nécessairement jouer dans sa vie un plus grand rôle que dans celle de sa sœur : il n'est pas sûr de savoir exprimer son rêve, mais il a son rêve : il se méfie de ses moyens d'exécution, mais il ne perd pas de vue son but : il se demande si sa vocation ne le trompe pas, mais il est certain qu'elle le tourmente. La contemplation de ce qu'il peint, l'expression de ce qu'il sent, la réflexion de ce qu'il pense, sont, chez lui, plus immédiates. Habitant Paris, mêlé au mouvement intellectuel, fréquentant des lettrés, se retrouvant, à la campagne, au sein des beautés de la nature, au milieu d'esprits distingués ou d'âmes presque aussi poétiques que la sienne, il vit de plainpied avec les objets et les idées dont il compose son miel ; il n'a qu'à regarder devant lui, en lui et autour de lui, et voilà sa page écrite. Eugénie, l'autre abeille, est enfermée, souvent dans sa chambreitôy quelquefois dans sa cuisine : elle est retenue, fixée au sol par l'aile ou par la patte. Il faut que la fenêtre s'ouvre, que le fil se casse, pour qu'elle puisse s'envoler, dans l'azur, vers le rayon
22ti DERNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES.
OU la fleur. La facilité de cet élan, le naturel de cet essor, lalégèrelêde ce coup d'aile» la promptitude avec laquelle elle monte de l'objet matériel le plus vulgaire au sentiment le plus élevé ou à Timage la plus vive, voilà <5e que nous ne nous lassons pas d'admirer. Comparons un moment les deux procédés, pour donner une plus exacte idée des différences ; voici Maurice :
« Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'enends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir suk la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur le papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l'air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s'empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souffle secret qui passe à travers toute intelligence. C'est là mon bonheur d'instinct, bonheur fluide et mobile, qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassei;nents... »
Toute celte note du 10 décembre 1834 est écrite de ce style souple, ondoyant, mystérieux comme ce monde visible ou invisible où Maurice se plongeait avec tant de frayeur et de délices. Qui ne voit que cette inspiration coule de source, que l'auteur de cette page peut avoir encore ses retours de défiance et de lassitude, mais qu'il est artiste consommé, maître de sa pensée et de sa langue ? Maintenant voici la sœur : chez elle, le souffle a moins d'ampleur et de portée. Tout est dans le trait, dans le détail, et surtout dans le contraste de la petitesse du point de départ avec la beauté du voyage.
« C'est plaisir de trotter dans ces parfums d'aubépine, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci parlà, dans les haies. Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L'hiver, il est paresseux : je le suis, et ne sors du lit qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Gela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme. Alors le temps est long. Mon Dieu ! trouver un jour long, tandis *que la vie tout entière n'est rien ! C'est que l'ennui s'est posé sur moi, qu'il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l'éternité dans le temps... »
«... Dieu seul peut consoler : le cœur, quand il est triste, n'a pas assez des secours humains, qui phent sous lui, tant il est pesant de tristesse : il faut à ce roseau d'autres appuis que des roseaux. »
«... Les communications du cœur sont douces, et je m*y laisse aller aisément. Cela d* ailleurs me fait du bien et me décharge l'âme du triste. Quand une eau coule, elle s'en va avec récume, et se clarifie en chemin. Mon chemin à moi, c'est Dieu ou un ami, mais Dieu surtout. Là je me creuse un lit et m'y trouve calme. »
tf ... Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires, qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime... »
• « ... J'avais tort, tant mieux! je craignais que ce ne fûttpi!...«
« ...Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un i. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au cœur? Qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin ; la voilà hors de la page ; comme elle est loin ! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature; que Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous ! T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute ! Hais peut-être, par cela tnêmCyjet'é^ chappe comme une immensité... d
Il faut nous arrêter, et nous nous apercevons un peu tard à quel point nous avons manqué à notre résolution de ne rien citer. Mais il n'était pas inutile de rassembler quelques traits épars pour nous aider à recomposer la physionomie. On l'a vu , malgré ses perfections chrétiennes, Eugénie de Guérin a sa part du mal de famille :
elle parle de son ennui, que nous appellerions, nous, la mélancolie bien permise à une imagination d'élite, à une âme supérieure, à un cœur aimant, forcés de se renfermer dans le ménage, de vaquer à des soins vulgaires, de renoncer à Tamour et au bonheur. Mais que tout cela est réglé, contenu, purifié, ramené à Taffection fraternelle qui supplée aux autres, offert en sacrifice journalier au divin consolateur qui domine tout! La plainte, la tristesse, le regret, chez Eugénie, n'existent pas, ou, s'ils existent, il faut les deviner, et on craint de profaner en devinant : si le cœur a saigné, tout le sang a coulé au dedans, et s*y est consacré comme dans un calice : pas un mouvement de révolte, pas un murmure. Cette jeune fille qui lit Leibnitz et dont la prose fera un jour l'étonnement des connaisseurs humiliés, savez-vous quel serait son souhait, souhait qu'elle n'espère pas réaliser, tant il lui semble ambitieux? avoir une petite bibliothèque religieuse et choisie, telle que pourrait se la procurer, après trois mois d'épargne, le plus humble curé de village. C'est pour elle le hoc erat in votis. Elle est pauvre, et son temps se passe à consoler, à secourir plus pauvre qu'elle, à visiter les malades, à essuyer les larmes, à ensevelir les morts. Pas un mendiant ne frappe à sa porte sans que sa porte ne s'ouvre, sans qu'une main douce et discrète ne serve au déshérité la soupe et le pain, assaisonnés d'une bonne parole, d'une fortifiante prière. Elle exerce, sans emphase et sans dégoût, les fonctions les plus rebutantes de la sœur de charité. Sœur de charité! Elle l'est, elle voudrait l'être auprès de l'absent, du malade qui lui est plus cher que le reste du monde, qui
parfois se dérobe, lui cache son mal, mais qu'elle devine et qu'elle rappelle timidement aux sources de certitude et de paix. Quant aux heures passées au pied des autels, au contentement, à l'apaisement intérieur, sans cesse renouvelés auprès du vieux prêtre qui devait sans doute admirer plutôt qu'avertir, à la partie plus essentiellement chrétienne et pratique de cette existence et de cette âme, le livre en est plein : mais nous n'en parlona pas, de peur de dépasser les limites que nous nous traçons d'ordinaire et de teindre d'une nuance trop mystique cette étude morale et littéraire. C'est sur ce fond solide et sacré que s'appuie lé génie de mademoiselle de Guérin : si elle possède une supériorité sur son frère, c'est celle-là. En dehors de toute préoccupation religieuse trop exclusive, il nous semble que ses écrits perdraient de leur charme, même purement profane et poétique, que l'originalité de sa figure s'amoindrirait, si elle était moins pieuse, si cette rêverie, cette sensibilité, ce don du style, cette délicatesse de pensée, cette faculté d^arrêter au passage les images de la nature et de les parer de ses couleurs, si tout cela n'était attiré vers le ciel comme l'aimant vers le pôle, si a ce beau vase athénien » ne se remplissait, à toute heure, « des fleurs du Calvaire. » Dans cette âme virginale qui se découpe en blanc sur l'azur comme la cime de la lungfrau, on aime tout, jusqu'à cette ingénuité provinciale et charmante qui confond, parmi les amitiés de Maurice, l'or pur avec le clinquant, et les catholiques à corset avec les catholiques à ciliée. Nous avons dit par quels côtés Maurice de Guôrin nous semblait meilleur que René. Que serait-ce, si nous com-
parions Eugénie de Guérin àrAméliepoétiqueou àTAmélie véritable? Tout le monde sait et Chateaubriand rappelle, en maint endroit de ses Mémoires^ que Lucile mêlait à son génie des bizarreries d'humeur et de caractère, des transitions brusques de l'expansion la plus tendre à la méfiance et à Teffroi, qui désespéraient ses amis, et qui, 6*âccentuant de plus en plus, finirent par donnera sa mélancolie naturelle les apparences d'une vraie folie. Il y avait dans cette âme troublée quelque chose de tragique: on eût dit que les orages de sa vie et de son temps L'avaient à la fois illuminée et foudroyée. Chez Eugénie, au contraire, quel bon sens! quelle rectitude! quelle netteté d'esprit à côté de cette richesse d'imagination et de cette vivacité de sentiment! Comme tout est à sa place dans cette existence et dans cette âme, même cette piété fervente qui ne distrait pas un moment la ménagère, même cette affection fraternelle qui, tout en se passionnant, garde toujours sa nuance, ne change jamais de caractère ni de langage ! Lorsque tant do femmes pures, mais exaltées, commettent dans les épanchements de leur cœur des confusions innocentes, et, emportées par le besoin d'aimer, font parler la dévotion, l'amitié, les tendresses de famille comme parlerait un amour romanesque, Eugénie se garde bien de ces exagérations alarmantes qui attristent ou font sourire. Elle est chrétienne avant d'être sœur, et nous ajouterions volontiers que cette sœur, qui a toutes les vigilances, toutes les attentions, toutes les délicatesses, toutes les anxiétés d'une mère, sait mieux aimer qu'une mère. Elle n'a pas ces jalousies maternelles, qui se désolent et s'irritent à. l'idée de ne plus régner sans partage dans un cœur qu'el-»
les veulent tout entier, de voir une personne étrangère y prendre d'autorité la première place, et qui, acharnées à disputer leur trésor, réussissent à faire trois victimes. Les succès de Maurice, le bonheur de Maurice, tout ce qui peut rendre à cet exilé, à ce déshérité sa part des biens et des joies de ce monde, voilà tout ce qu'elle veut, fallût-il se sacrifier, vivre loin de lui, n'être plus que la seconde dans son affection et dans sa vie. Aussi, quel accueil pour Caroline, pour la jeune et belle créole qui va réparer auprès de Maurice cette série de souffrances et de mauvais sorts, devenir sa femme, lui faire connaître tout ensemble les douceurs d'une meilleure fortune et d'un amour partagé! Comme Eugénie l'aimera! Comme elle l'aime! quelle sérénité et quel charme elle répand sur cet épisode suivi de si près du dénoûment funèbre, que, dans l'ensemble de ces souvenirs, le mariage de Maurice, la jeune et souriante figure de Caroline ne nous apparaissent qu'à travers un nimbe et comme un rêve de plus, la dernière vision de ce cerveau condamné à se nourrir et à se tourmenter de ses songes !
Ce n'est qu'après la mort de Maurice qu'Eugénie reprend ses droits et redevient la première : sur son tombeau, elle n'a plus de rivale. L'aimable vision a passé, entre un sourire et une larme, sans qu'on ait même à se demander si une douleur éternelle est possible aux cœurs devmgt ans. Il ne reste plus que cette vierge chrétienne, cette sœur-mère, penchée sur ce journal où elle persiste à causer avec le mort comme elle causait avec le vivant. Voilà l'image finale, désormais gravée en, traits ineffaçables dans la mémoire des lecteurs de ces deux volumes
qui font du bien, qui pourraient en faire plus encore. Les lectures tristes ne sont pas toujours bonnes. À côté d'un enseignement salutaire sur les déceptions de la vie, elles placent des conditions de découragement pour les facultés actives de Fâme. Ici ce péril n'est pas à redouter, ou du moins il est atténué d'avance par les correctifs les plus salutaires. Ce qu'il peut y avoir, en pareil cas, de dangereux, c'est l'exaltation du sentiment personnel, l'exagération de la valeur de l'individu, mise en regard des petitesses du résultat, des misères subies, des dédains de la société, des injustices du sort. Sans être sûrs de valoir autant que celui qui a souffert, ni d'avoir souffert autant que lui, nous sommes naturellement enclins à le faire juge du débat que nous élevons sans cesse entre notre médiocrité et notre orgueil, à lui demander notre échelle de proportion entre ce que nous voudrions être et ce que nous sombies. Maurice de Guérin, si nous savons le lire, nous donnera une leçon contraire. 11 amoindrira du même coup l'estimation de notre valeur en nous faisant songer à la sienne, et le ressentiment de nos mécomptes en nous forçant de regarder les siens. En présence de tant de résignation et de modestie, de ce mélange de privations, de pauvreté, de souffrance physique, intellectuelle et moralcj si doucement supportées, nous craindrons ou nous rougirons d'exagérer nos griefs; les griefs de l'individu offrant à la société ce qu'il appelle son travail, son dévouement et son talent, et ne jugeant pas qu'elle l'estime assez cher ou qu^elie le récompense assez tôt. Quant à Eugénie, son souvenir, sa vie, ses écrits, ce qu'elle a mis de son cœur, de son imagination et de son âme dans le
journal adressé à son frère, tout cela doit être un baume pour bien des sœurs qu*a eues et qu'a laissées dans le monde cette sœur incomparable, pour des existences mortifiées, sacrifiées comme la sienne, enfermées dans un étroit horizon, condamnées au célibat et à la solitude par des considérations de fortune ou de famille, forcées de mener de front ou de contrarier les unes par les autres les aspirations poétiques et les vulgarités du ménage. Cet antagonisme tant de fois signalé, où il est si facile, même à Tesprit le plus juste, de trop pencher à droite ou à gauche, qui a été, surtout en province, la cause première de tant de chagrins, de ridicules et de fautes, et qui, si exactement qu* elles se surveillent, donne à celles qui sont ou qui se croient ses victimes je ne sais quoi d'aigre-doux, de factice et de pincé, nous ne Tavons vu nulle part plus complètement vaincu que chez Eugénie de Guéria Elle Ta recouvert de tant de simplicité, de charité, de piété, elle a caché les soudures sous des fleurs si fraîches et si naturelles, qu'il a disparu, et qu'il faut s'en avertir sans cesse pour ne pas l'oublier tout à fait. Cette abnégation du cœur et du génie dans le célibat et le ménage, je ne connais pas de spectacle plus touchant, d'exemple plus instructif et de meilleure leçon.
Ces deux noms, ces deux volumes, que nous venons de lire et de relire, sont donc désormais sûrs de vivre, et rien ne leur manquera, ni les récompenses académiques, ni les suffrages et les sympathies des lecteurs d'élite. Est-ce assez ? L'élite, c'est le petit nombre, et c'est le grand nombre que nous voudrions convier à jouir et à profiter des sucs bienfaisants de cette littérature, si étonnée
de renaître et de prospérer à deux pas de Salammbô et des Misérables. Nous voudrions, en un mot, que ces deux livres devinssent populaires, et nous croyons qu'ils ne peuvent pas l'être sous leur forme actuelle. S'il est vrai, comme de bons juges inclinent à le penser, que le seul défaut que Ton puisse reprocher au volume d'Eugénie de Guérin soit un peu de monotonie, si l'on nous accorde qu'en dehors de toute question dart, la Baccitante et le Centaure ne soient pas absolument nécessaires à la moralisation des masses, à l'édification des vieilles filles et à l'instruction des jeunes gens, si on convient enfin que les vers d'Eugénie et même de Maurice ne contribueront que pour une part minime à leur immortalité, on nous pardonnera peut-être de souhaiter tout bas que le frère et la sœur soient réunis plus intimement encore, que les deux volumes n'en forment plus qu'un, portatif et à bon marché : ce volume pénétrerait peu à peu dans les ateliers et les mansardes; pour beaucoup de gens, il serait préférable à un livre de piété proprement dit; il deviendrait le manuel des maltraités, des dédaignés, des incompris, des blessés, des malades, des incomplets, des esprits qui se plaignent de leur misère et des cœurs qui ne savent que faire de leurs richesses.
Pour nous, qui exprimons timidement ce souhait, nous n'avons pas besoin qu'il se réalise pour être déjà tout acquis à Maurice et à Eugénie de Guérin. Ils comptent dorénavant, non-seulement parmi nos prédilections littéraires, mais parmi nos conseillers, nos confidents et nos amis. Eh! ne suffit-il pas de vivre et de vieillir pour être obligé de partager ses amis en deux groupes ; ceux qui
restent et ceux qui ne sont plus; ceux qui continuent et termineront avec nous le voyage, et ceux qui se sont arrêtés aux premières baltes, fatigués ou frappés? Ceuxlà s'éloignent de plus en plus de nous, à demi perdus déjà dans l'ombre qui gagne de proche en proche et s'allonge sur nos pas : et cependant il y a des moments où il nous semble que nous les voyons, que nous les entendons encore : leur pâle visage passe devant nps yeux ; le murmure de leur voix revient à notre oreille. C'est au nombre de ces amis disparus, réfugiés pour nous dans une vie idéale, que nous rangerons Eugénie et Maurice de Guérin. En les lisant, nous nous figurons que nous les avons connus ; en les connaissant, nous sommes sûrs de les avoir aimés. L'illusion de cette amitié se confond avec l'émotion de celte lecture. Qui n'a vu et admiré, au moins dans la gravure, la Françoise de Rimini d'Ary Scheffer, cette poétique toile qui nous montre Francesca et Paolo douloureusement enlacés et fuyant ensemble à travers les ombres dantesques? La poitrine de Paolo est percée et saigne encore ; Francesca se serre contre lui comme pour cacher sa blessure : ce ne sont plus deux corps, ce sont deux âmes. Ce tableau nous revient en mémoire au moment où nous essayons, en finissant, de nous rendre compte des impressions que nous laissent Maurice et Eugénie. Eux aussi, ils s'envolent, doucement enlacés, vers les régions immortelles. Hais le lien qui les unit, ce n'est pas un amour coupable ; c'est la plus pure et la plus étroite fraternité du sang, de la tristesse et du génie. Maurice est blessé à la poitrine; mais cette blessure ne lui vient pas du poignard d'un offensé ; elle lui vient de ces
ennemis dont nous ne sommes pas tous morts, mais qui nous ont tous frappés ou effleurés dans Tombre : le doute, la pauvreté, le dégoût de notre œuvre, l'impuissance à réaliser notre rêve, le tourment de l'idéal, cet aigle toujours prêt à déchirer de son bec et de ses serres ceux qui essayent de caresser ses ailes. Sa sœur se presse contre lui pour cacher sa plaie; mais, plus heureuse que Francesca, elle sait que cette plaie n'est pas incurable et va se guérir au ciel. Telles qu'elles sont, ces deux figures deviennent nos patronnes. Nous détestons tout ce qui ressemblerait à l'exagération d'un sentiment vrai : nous n'aimons pas davantage cette manie, habituelle à une certaine école, d'enluminer d'expressions mystiques la langue littéraire : et cependant, en songeant à notre faiblesse et à notre misère, nous serions bien tenté de dire : Sœur Eugénie ! Frère Maurice ! priez pour nous !