A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
29 mars 18G3.
Nous voici sur les marches du palais Hazarin : n'entrons pas encore ; nous sommes en bonne et belle compagnie : s'il est vrai, comme on le dit, que ces séances attirent tout Paris, si, comme je le crois, ce tout Paris est gouverné par les femmes, et si, comme j'en suis sûr, les femmes sont toujours jalouses de leurs privilèges et de leur empire, elles ne peuvent souffrir que le roman fasse moins pour M. Octave Feuillet que la politique ne fit, il y a un mois, pour M. Albert de Broglie. Restons donc un mement à la porte : c'est le sort de bien des gens, sans compter les candidats. L'Académie française, en donnant M. Octave Feuillet pour successeur à M. Scribe, nous invile à rapprocher ces deux talents, à indiquer comment ces deux noms, mis en regard l'un de l'autre, pourraient servir de texte à un des innombrables chapitres de notre histoire Httéraire.
i Réception de M. Octave Feuillet, le 26 mars 1865.
Je me suis souvent figuré le public de notre époque, — ce public flottant qui fait les succès et qui tient le milieu entre le très-commun et le très-distingué, — comme une immense caravane, partie du même point pour se diriger vers le même but par une même grande route. Le chemin est long, les humeurs sont diverses, les haltes fréquentes et les épisodes variés. A chaque incident ou à chaque étape, on se fractionne, on se divise par groupes, on fait un triage. Les sentiments, les mœurs, les idées, les goûts, cessent d'obéir à des lois générales pour devenir individuels et s'exagérer dans le sens qui leur est propre. Ce qui touchait à la vulgarité sans être absolument vulgaire, baisse d'un cran, tombe dans le trivial et parfois dans l'ignoble. Ce qui effleurait la réahté y entre à fond, en piétine et en fait remonter la vase. Ce qui n'était que délicat se manière jusqu'à l'afféterie. L'ingéniosité tourne au subtil, le naturel disparaît entre deu:( extrêmes dont l'un se fait brutal et grossier, l'autre raffiné et précieux. C'est ainsi que huit Ou dix groupes distincts peuvent remplacer une multitude, que plusieurs petites églises peuvent s'élever sur les ruines d'un seul temple, qu'une variété de petits jardins d'agrément peut se découper dans un vaste domaine, et que la succession amoindrie, mais épurée et quintessenciée, de M. Scribe, a pu échoir à M. Octave Feuillet.
Tâchons de nous rajeunir de quarante ans, ce qui est, hélas ! plus facile en rêve qu'en réalité. C'est à la fin de la Restauration et au commencement du régime suivant qu'a surtout régné et gouverné M. Scribe. Il installait le jusle milieu au théâtre pendant qu'on essayait vainement
de racclimater dans la politique. Quelle était alors sa clientèle? Tout le inonde, vous, moi, notre voisin, nos amis, nos adversaires, Paris, l'étranger, la province, la société tout entière, depuis l'exquise coterie du Petit Château jusqu'aux lecteurs de Victoires et Conquêtes^ depuis le grenier de Béranger jusqu'aux salons de la Cbaussèe-d'Antin, depuis les grognards de la vieille garde jusqu'aux colonels de la garde royale, depqis les grandes dames jusqu'aux grisettes, depuis les commis jusqu'aux diplomates, depuis le Théâtre de Madame jusqu'à Saint- Thomas-d'Aquin, depuis le riche industriel qui murmurait contre le passé jusqu'au marquis spirituel qui se résignait au présent.
Quel langage parlait cette com^èdie éclectique à ce monde recruté dans tous les rangs et dans tous les camps? Un langage hérissé de solécismes, mais très-habile au point de vue de la circulation rapide et de l'universalité du succès. Toute sa méthode et toute sa morale se bornaient à réconcilier le gentiment avec l'intérêt, l'imagination avec le bon sens, le roman avec la vie bourgeoise; réconciliation normande dont l'idéal payait les frais, mais si adroitement déguisée et ajustée, que les esprits positifs se pâmaient d'aise sans que les âmes romanesques fussent tout à fait découragées. Au lieu de se mettre en frais d'invention et de plaidoyer au profit de cet absolu, de cet à prendre ou à laisser qui sied aux talents énergiques et plaît aux sociétés homogènes, H. Scribe s'appliqua et réussit à calculer la moyenne de son public. 11 comprit que pour se faire applaudir par une société complexe, mixte, transitoire, toute en surface, faite de pièces, de morceaux
et de débris, il fallait être accommodant et superficiel. Il combina savamment toutes ses doses, non pas pour la plus grande gloire de la poésie, de la passion, des hautes facultés de Tâme, des moruvements héroïques du cœur, mais pour le plaisir d*une foule de gens qui représentaient cette bienheureuse moyenne, cette majorité immense, ce suffrage universel, et qui n'étaient absolument nï vertueux, ni iAfimoraux, ni croyants, ni incrédules, ni spirituels, ni bêtes, ni distingués, ni vulgaires, ni chevaleresques, ni bourgeois, ni esclaves du positif, ni subjugués par le romanesque ; gens enchantés d'associer Tutile à Tagréable, de voir cesser les hostihlés entre la sensibilité et la raison, de découvrir enfin qu'ils passaient leur vie à faire delà morale s^ns le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Hais cette paix, ou plutôt cette trêve, maintenue et prolongée par H. Scribe à force d'expédients,^ de dextérité et d'amusantes invraisemblances, ne pouvait durer toujours. Les années de révolution comptent double pour les peuples et pour les littératures, comme les années de campagne pour les militaires. Le romantisme, d'ailleurs, arrivé sur ces entrefaites, déclarait ne rien entendre à toutes ces finesses, et, comme il appelait crûment les choses par leur nom, il eut au moins le mérite de rendre impossible ce régime de joUes supercheries, d'ingénieux, escamotages et d'adroits accommodements.
On se sépara donc, et celle séparation coïncida avec le déclin de M. Scribe. Les esprits communs passèrent à gauche et les délicats à droite. Ceux qu'avaient séduits et charmés les bas côtés du talent de M. Scribe descendi-
rent encore, et firent la fortune d'un art nouveau, plus accentué que le sien, où la réalilë s'accusait plus fortement et s'envenimait. Ceux qui représentaient, dans son public, les délicatesses de goût et de sens moral, se voyant moins nombreux, se montrèrent plus exigeants et plus susceptibles : c'est l'honneur des minorités et des vaincus. Il leur fallut autre chose que cette distinction un peu banale qui ne dépassait guère le niveau de la bourgeoisie nouvelle, autre chose que cette morale facile et de petite vertu, qui se réduisait, en somme, à une question d'intérêt bien entendu. Scribe nous avait dit : « Soyez sages pour être heureux ; gardez-vous du désordre et de la faute, parce que l'honnête et le raisonnable sont encore ce qu'il y a de plus utile et de plus commode ; évitez les exagérations et les enthousiasmes, parce que mon royaume, qui est de ce monde, appartient aux sentiments tempérés. » — Cette morale avait à monter d'un degré et à nous dire : Voyez-vous ces passions coupables, ces vices superbes, qUi grondent et éclatent là-bas, dans ces livres chargés d'électricité et de tempêtes ? Mensonge que tout cela ! Ce sont des simulacres de poésie et de passion, des feux follets, bons à nous attirer, non pas même dans de majestueux abîmes, mais dans d'affreuses fondrières ; un vertige de l'imagination et des sens, où Tâme et le cœur ne sont pour rien et se vengent tôt ou tard de leur défaite par le châtiment et l'opprobre de leurs misérables vainqueurs : soyez sages pour être poétiques ; la vraie poésie, la vraie passion résident dans l'accomplissement du devoir. Les textes véritables du roman de la vie ont été falsifiés et défigurés par des mains
infidèles, intéressées à les travestir : nous allons, si vous le voulez bien, les rétablir, et nous serons tout ensemble, s'il plaît à Dieu, vertueux et romanesques ! A cette morale ainsi teintée de poésie et d*idéal, il faudra aussi, pour être conséquent et ne pas troubler l'harmonie, un style plus pur, une culture plus délicate, une forme plus exquise, un art plus scrupuleux, des détails et des ajustements d'une élégance patricienne, d une grâce féminine. Fiez-vous à moi, et s*il nous arrive parfois de tomber dans l'artificiel et le mignard, de mettre un peu de convention dans nos vérités, de prouver moins en voulant prouver trop, de rappeler un parc anglais illuminé de verres de couleur plutôt qu'un vrai paysage éclairé par le soleil, songez à ce qu'il en coûte pour rendre la vertu aussi séduisante que son contraire, et n'y regardez pas de trop prés!
Nous voilà en plein dans notre sujet, à deux pas de rinstitut, cinq minutes avant la séance : retranchez les neuf dixièmes de l'auditoire, de l'œuvre, de te pot)ularité, de la fécondité, de Tinvention de M. Scribe ; donnez au dernier dixième du style, un "redoublement de délicatesse intellectuelle, de sentiment Htléraire, d'élégance morale, et vous aurez l'auditoire, l'œuvre, le succès, l'inspiration et la physionomie de M. Octave Feuillet.
Cette physionomie douce, distinguée, d'un charme mélancolique et un peu languissant, lui avait conquis les sympathies de l'assemblée avant qu'il eût ouvert la bouche. Son exorde était de nature à accroître encore cette impression très-favorable : il y a eu quelque chose d'ingénieux et de touchant dans cette manière de réduire dés
Tabord au roman tous ses titres académiques, afin de signaler Tavénement définitif de ce genre longtemps suspect ou secondaire, de rendre hommage à ceux qui, moins Heureux, venus trop tôt ou placés dans des conditions moins propices, n'ont pas participé à la môme récompense, et surtout de bien constater que, par cet empressement à se déclarer romancier et à se compter pour rien comme auteur dramatique, il éloignait toute idée de rapprochement et de parallèle entre le répertoire de M. Scribe et le sien. C'était trop modeste, mais spirituel et aimable, et cela donnait une transition excellente pour passer à l'éloge du célèbre défunt. Les récipiendaires bien avisés imitent, quoique en sens contraire, les héritiers prudents : ils n'acceptent les successions que sous bénéfice d'inventaire; seulement, ce n'est pas de la pau-r vreté de leurs prédécesseurs qu'ils se montrent effrayés : c'est de leurs richesses.
Par malheur, le discours académique a des traditions, et M. Octave Feuillet, décidé cette fois à les rétablir toutes, a trop respecté celles qui consistent à ne dire que dû bien de l'homme qu'on remplace : pour éluder celleslà, pour faire légèrement sentir le dard de l'abeille dans le rayon de miel, Tépine sous la rose ou le serpent sous rherbe, il faut une rouerie académique dont un récipiendaire est rarement capable : il faut un esprit critique, une habitude d'analyse, qui forment un talent à part; talent qu'il serait d'autant plus injuste de demander à un romancier, à un poète, à un rêveur, à un fantaisiste, à un auteur dramatique, qu'en refroidissant ou mettant en garde contre elles-mêmes leurs facultés d'imagination, il
eût très-probablement amoindri leurs succès et nos plaisirs. On peut très-bien avoir écrit Dalila, la Petite Comtesse, le Roman d*un Jeune homme pauvre^ Sibylle^ sans être pour cela en mesure de se rendre un compte bien exact des ouvrages d'aulrui : ou plutôt c'est justement parce que l'on a écrit ces choses charmantes que Ton se trouve, sur ce nouveau terrain, inférieur à un pur et simple critique, et surtout à un critique qui, par grand extraordinaire, ne serait ni simple, ni pur. Si M. Feuillet, par exemple, avait eu le regard assez sûr et assez attentif pour être vivement frappé des invraisemblances qui jouent un si grand rôle dans les pièces de Scribe, c'est que l'invraisemblance, cette mère prodigue du roman et du théâtre, lui eût paru à priori jplus grave et plus fâcheuse qu'elle n'en a l'air : dès lors il s'en serait méfié pour son propre usage, et nous n'aurions pas eu les délicieuses invraisemblances de Sibylle et du Romun d'un hune homme pauvre ; on le voit, nous y aurions perdu, depuis des années, vingt fois plus que nous n'y aurions gagné avant-hier.
Sérieusement, les maîtres du genre, M. Villemain, qui, dans letemps, si j'ai bonne mémoire, lors delà réception de M. Scribe, avait mêlé à ses compliments de si fines pointes d'aiguille ; M. Sainte-^Beuve, qui, de plus en plus initié aux grâces et aux grandeurs de la terre, assistait jeudi à la séance derrière le fauteuil de S. A. la princesse Malhilde, auraient pu enseigner à M. Octave Feuillet comment on s'y prend pour déchiqueter une gloire que l'on fait semblant de consacrer, pour percer à jour et à fond un talent dont on a l'air d'admirer les triomphales
surfaces et pour déshabiller ur^ homme que Ton revAt de rhabit vert. Instruit à cette haute école, M. Octave Feuillet ne serait pas tombé, lui, si fin, si ingénieux, si délié quand il étudie les plus impalpables fibres du cœur, dans des lieux communs tels, que nous avons passé une heure à nous demander comment on pouvait être à la fois si pénétrant et si subtil dans l'analyse psychologique, si superficiel et si banal dans l'analyse littéraire. Le sujet étant immense, — sinon en profondeur, au moins en espace, — nous nous bornerons à deux points : la morale de M. Scribe et sa politique.
Que M. Scribe ait été, dans la plus complète acception du mot, un galant homme, mieux que cela, un homme d'une charité inépuisable et aussi ingénieuse que ses pièces, d'une bonté parfaite, ayant admirablenienl arrangé et réglé sa vie privée, où il avait su, malgré sa popularité sans égale, mettre cette ombre discrète qui est au bonheur domestique ce que la pudeur est à la beauté, soit; nous ne chicanerons pas là-dessus et nous n'en saurions assez dire ; mais la morale de son théâtre! Voyons, ne soyons pas dupes, et parlons tout au plus de sa décence. Je ne reconnais et ne salue '^le sentiment moral que là où il domine tout ce qui n'est pas lui, où il est, à lui seul, une puissance. S'il n'est qu'un assaisonne- . ment ou un hasard, si je devine qu'il joue un rôle de subalterne prêt à paraître ou à disparaître suivant qu'on en a besoin ou qu'il gêne, si je sens qu'il suffirait pour l'annuler d'une combinaison différente sur l'échiquier dramatique, je puis encore m'amuser sans y mettre trop de façons, décidé que je suis à laisser toute pruderie à
M. OCTAVE FEl'iLLET A L'ACADÉMIE. 75
la porte du théâtre comme on laisse son paletot au vesliaire : mais je ne veux pas que l'on crie au moraliste. Il y a plus, c'est ne pas comprendre M. Scribe, qui ne prétendait guère, je crois, à ce litre vénérable.
Qu'était-ce, en réalité, que M. Scribe? Un cerveau exceptionnel, fait exprès, soumis à une vocation spéciale, où tout était théâtre, comme, dans un cerveau de savant, tout est calcul mathématique, comme, dans un cerveau halluciné, tout est vision ou extase. C'était le théâtre fait homme, et, comme tel, il ne se préoccupait que d'une chose ; de se tenir en communication permanente avec le public, de prendre exactement et à toute heure mesure de ses goûts, de ses penchants, de ses faiblesses, d'essayer enfin tout ce qu'il pouvait risquer, jusqu'où il poumt aUer auprès de ce roi absolu, mais débonnaire, dont il se faisait le courtisan pour être plus sûr d'en devenir le maître. Jusqu'oîi ilpouvait aller ^ poui'vu que ces licences ne tournassent pas au scandale, pourvu que l'immoralité fût sauvée comme l'invraisemblance, que le tour de gobelet s'appliquât aussi adroitement à la morale qu'à l'intrigue, et que le public amusé consentît à ne pas trop voir ce qu'on lui montrait sous un voile, à ne pas trop comprendre ce qu'on lui disait en des mots à triple enlente! Yoilà le secret, le succès et la moralité du théâtre de M. Scribe. Cela est si vrai, que lorsqu'il n'a plus à 11 ènager des spectateurs réunis, qu'il espère avoir encore meilleur marché du lecteur isolé et qu'il est sûr du moins que Timprobation ne peut pas se traduire en sifflets, il force la note, éclaircit la gaze et arrive à la gra- Yelure assez peu déguisée. M. Octave Feuillet a-t-il ouvert
un petit volume, édité par Charles Gosselin, en 1840, sous le titre de Proverbes et Nouvelles? S'il le connaît, s'il y a lu, entre autres, un Ministre sous Louis XV, le Jeune docteur^ Potemkiny la Conversion^ le Tête-à-Tête, il doit être parfaitement édifié sur le sujet qui nous occupe, et il a sans doute gémi des tyrannies du panégyrique. Ah! le vague! l'à-peu-près! la convention! la nécessité de placer sous des mots autre chose que ce que ces mots signifient et d'exprimer des idées contre lesquelles proteste le sens intime! C'est (en littérature) le fléau des salons, des Cours et des Académies.
Ceci nous mène à la politique de M. Scribe. Je serai bref, et pour cause : M. Scribe n'a pas eu de politique : on a raconté, à sa louange, que, le 24 février 1848, au moment où on s'égorgeait dans les rues, il combinait paisiblement un libretto d'opéra-comique. S'il avait eu une politique, on serait forcé d'être sévère envers lui, et par ricochet, envers son aimable panégyriste. Si réellement I^I. Scribe avait été une sorte de Béranger en prose mêlée de couplets et mitigée par la censure théâtrale, si sa muse ou sa musette avait trop aimé, dès 1818, à consoler les douleurs ou à réchauffer les espérances de la patrie 9 s'il s'était fait sciemment l'auxiliaire de l'opposition bbérale^ nous aurions le droit de poser une question et d'évoquer un souvenir* Les augustes et gracieux patronages ne datent pas seulement d'aujourd'hui. 1^ théâtre qui, après avoir servi de berceau à la gloire naissante de Scribe est resléj en définitive, le moins fragile débris de sa royauléj s'appelait le Théâtre de Madame ; ce titre n'était pas purement honorifique ; il indiquait la protection intelligente
et efficace d'une princesse que les arts et les pauvres avaient appris à bénir et de toute la société d'élite qu'elle animait de son sourire. Nous avouons ne pas connaître de prestidigitation dramatique, — si merveilleuse qu'elle pût être, — qui permît au favori de cette société et de ce théâtre de faire niche à la monarchie et de pousser aux révolutions pendant qu'il recueillait ces bénéfices et pro- Gtait de ces faveurs. N'insistons pas et gardons-nous de trop appuyer à propos d'un homme qui n'appuya jamais et s'en trouva bien. Ce qui est vrai, c'est que M. Octave Feuillet, qui est trop jeune pour se souvenir de ce tempslà, qui comprend tous les sentiments nobles et toutes les idées généreuses, eût donné plus de prix à un hommage dont personne ne s'est étonné et qu'il n'aurait pu omettre sans ingratitude, s'il avait préalablemant rendu plus de justice au passé : se montrer équitable envers ce qui n'est plus, c'est rendre vraisemblable et digne la louange de ce qui est.
Mais à quoi bon tout ce verbiage, et comment osonsnous écrire, quand M. Vitet a parlé? Nous avons retrouvé dans sa réponse cette perfection magistrale à laquelle il nous a accoutumés et dont il ne nous donne qne de trop rares modèles. Jamais ce dilettantisme supérieur, qui est lui aussi un art, ne s'était révélé sous une forme plus exquise, avec un accent plus irrésistible, une allure plus douce et plus ferme tout ensemble. Qu'il s'agisse de Scribe, de Musset ou de M. Octave Feuillet, on ne peut plus ajouter, après M. Vitet, que l'ancienne formule : Magister dixit, et ce n'est pas assez encore. Nous parlions tout à l'heure de ces maîtres dans l'art de mêler au nec-
tar académique le verjus elle vinaigre de la vérité, de déguiser des épigrammes sous des compliments et de faire comprendre au public autant de malices qu'on fait entendre de louanges au récipiendaire. Ce n'est pas la manière de M. Vitet, et sa manière est meilleure : il ne dit pas tout, mais il ne déguise rien ; il n*a pas besoin de velours, parce qu'il ne veut pas avoir de griffes; il ignore ou dédaigne ces charmantes chatteries, légitimées ou légaUsées par le code de l'Académie, plus avancé que son dictionnaire. Nul n'est plus vrai dans l'éloge, plus tendre et plus paternel dans le blâme, plus mesuré et plus décisif dans l'emploi de ces nuances permises qui font deviner la pensée sans la livrer lout entière. Étant données les barrières du lieu et du genre, M. Vitet les accepte, et pous dit ou a l'air de nous dire : Voilà les limites que je ne puis pas dépasser ; vous qui avez assez d'esprit pour me comprendre et pas assez pour être académiciens, faites dix ou cent pas de plus sur la voie que je vous indique, et vous serez dans la vérité. ,
Rarement, même à l'Académie, nous avions assisté à un succès pareil ; chaque phrase de l'orateur était interrompue ou suivie par des applaudissements sympathiques, des frémissements d'enthousiasme et de plaisir : ce succès a pris tous les caractères d'une manifestation vengeresse, quand M. Vitet, s'emparant d'une heureuse expression du récipiendaire, a ajouté : « Le théâtre alors prenait parti pour les vaincus... Vous avez raison, monsieur, c'était l'âge d'or! » Giboyer soit qui mal y pense!
En somme, la séance a été très-brillante : ce n'était plus tout à fait le même public que pour la réception de
^I. Albert de Broglie; mais c'était un public charmant, )ù les femmes, comme toujours et mieux que toujours, se trouvaient en majorité. D'illustres spectatrices sont velues ajouter à l'éclat de la fête, et tout le monde a remar- [jué l'expression de béatitude janséniste qu'a prise en ce [Doment la figure de H. de Sacy. Vieux pécheur du libéralisme, il était heureux de dépouiller le vieil homme et Je sentir en lui la Nature vaincue par la Grâce. Des quatre tribunes qui dominent les statues de Sully, de Descartes, de BosLuet et de Fénelon , trois avaient été tendues de damas rouge et ornées pour la circonstance. C'est dans une de ces tribunes que s'est tenu constamment H. Sainte- Beuve : il a préféré ses devoirs de courtisan à ses droits d'académicien : ne méritait-il pas d'ailleurs de passer ces aimables heures auprès de la princesse qu'il a si bien peinte?