M"' ACARIE ET M"' SWETCHINE
Samedi saint, 4 avril 18b3.
1/ excellente élude de M. Georges de Cadoudal, le volume tout fraiséclos de madame Swetchine, voilà bien ce qu'il nous faut pour notre semaine sainte littéraire. Je ne sais si vous m'accuserez d'un clétixxilisme excessif; mais s'il est vrai, comme tout le monde en convient, quemênne pour les esprits superficiels et frivoles, cette semaine ne ressemble pas aux autres, j'ajoute que notre causerie doit se ressentir de celte différence et s'arrêter un moment sur le seuil ou sur les marches de l'église.
Quel beau sujet d'ailleurs que celui-là, et comme il se lie étroitement à ceux qui, dansces derniers temps, ont le plus passionné quelques-uns de nos plus illustres lettrés ! MadameÂcarie, la femme catholique à la fin du seizième siècle ! madame Swetchine, la femme cathoUque au dix-neuvième siècle ! ces deux figures, ces deux types personnifiant excellemment deux mondes séparés pardes abîmes! Entre ces
* Madame Acarie, par M. G. de Cadoudal. — Madame Swetchine , Méditations et prières.
MADAME ACARIE ET MADAME SWETCHINE. 79 deux points extrêmes et comme pour marquer de Tun à l'autre les transitions et les gradations, le dix-septième siècle plaçant ses grandeurs, le dix-huitième ses désordres, la Révolution ses châtiments, notre siècle l'incroyable complication de ses éléments de vie intellectuelle et morale! Nous allons, si vous Je voulez bien, faire ensemble ce petit pèlerinage de piété et d'agrément , en commençant par madame Âcarie, en finissant par madame Swetchine, en essayant de peupler à notre guise les stations intermédiaires et d'indiquer ainsi ce qu'a été et ce qu'a pu être l'action bienfaisante des femmes à ces époques^ si diverses. Des livres mal élevés et des gens mal renseignés nous assurent que les femmes ont fait et font encore beaucoup de mal en ce monde : nous allons voir le bien qu'elles savent faire : nous aurons sous le bras ces deux aimables et édiflants volumes : nous aurons pour guides deux saintes personnes, l'une béatiûée déjà, l'autre qui ne peut manquer de l'être tôt ou tard; et les premiers rayons d'avril , les premiers souffles du printemps , les premiers parfums des lilas embelliront cette pieuse promenade. Vous le voyez; sauf ma prose, je ne saurais en définitive, vous proposer de moins dure pénitence.
Ce gui me frappe chez madame Âcarie, c'est d'abord le parfait îccord qui existe entre cette âme fervente et celle de son temps: c'est ensuite l'intensité extraordinaire du sentiment catholique et du sentiment national pendant ces dernières années du seizième siècle, que l'on se représente comme entamées déjà par l'esprit d'examen, les querelles religieuses, les influences étrangères et les ivresses de la Renaissance. Nous somme en effet trop en-
clins à croire qu'à cette date critique, après Rabelais^ après Calvin, après le triste règne des Valois, la France devenaitunesortedeterrainneutre, mixte, éclectique, placé entre les puissances catholiques et les puissances protestantes, comme pour en émousser les dissidences et fondre les deux esprit sous le patronage d'un roi aussi habile que mal converti. M. Georges de Cadoudal n*a pas de peine à nous prouver le contraire. Telle était alors la sève religieuse, que refoulée un moment, mais non pas affaiblie par la Réforme et la guerre, il ne lui fallut que quelques Années de paix et de halte victorieuse pour reprendre toute sa force d'expansion et se manifester au dehors en des œuvres admirables ; à peu près comme ces grands chênes que la tempête enracine par les secousses mêmes qu'elle leur imprime, ou comme ces grands oiseaux dont les serres s'incrustent dans le roc ou sur les branches, pendant que Torage fait tourbillonner les feuilles et le sable. C'est à ce mouvement de renaissance catholique que s'associèrent avec éclat de pieuses femmes, parmi lesquelles madame Acarie ne tarda pas à conquérir le premier rang, et dont l'héroïsme chrétien prépara la forte et magnifique génération féminine du règne suivant.
Dès les premières pages de ce petit livre, destiii^à populariser une histoire présentée jusqu'ici sous une forme trop volumineuse et trop mystique, on se sent dans une atmosphère spéciale où tout, les hommes, les œuvres, l'air, le soleil, le terrain, la culture, les grands, les petits, voire les subalternes, est . admirablement approprié à faire naître, croître et prospérer les choses saintes.
Barbe Avrillot, devenue plus tard madame Acarie, ap-
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partenait, soit par sa famille, soit par celle de son mari, â cette noblesse parlementaire, presque aussi illustre et bien plus nationale, j'allais dire plus parisienne que la noblesse de cour et d'épëe. C'est Paris, le Paris de la Ligue purifiée, apaisée, et réconciliée, qui produit ces vigoureuses natures, ces familles de vieille roche où les caractères gardent tout leur relief et toute leur carrure, où les mœurs offrent un singulier assemblage de dignité et de bonhomie, où les maîtres et les domestiques semblent n'avoir qu'un même cœur et où l'esprit français mêle quelques grains de son sel à l'encens des vertus et de la prière. Barbe Avrillot, malgré une vocation religieuse très-prononcée, se maria à dix-sept ans pour obéir à sa mère ; elle eut six enfants, et telle est l'harmonie de tout cet ensemble, que ce mariage, cette maternité, cette physionomie de maîtresse de maison, presque de femme du monde, au lieu de nuire à la prédestination chrétienne de cette âme et de cette vie, semblent en vérité l'avoir complétée. Son mari est un saint homme, un b'gueur rallié, un peu boiteux, chansonné par la satire Ménippée ; il s'associe à toutes les bonnes œuvres de sa femme, la laisse gouverner dans l'ordre spirituel et temporel et n'a d'autre défaut que d'être un peu tatillon. Quoi de plus naïf et de plus charmant que l'épisode qui nous montre cet excellent homme, après avoir consenti à transformer sa maison en monastère et à y recevoir provisoirement les jeunes aspirantes au Carmel, intervenant, sans penser à mal, dans leurs pieux exercices, si bien que l'une d'elles, pour se prêter à ses fantaisies enjouées, finit par consentir à danser avec lui? Et quels domestiques que ceux
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de madame Âcarie ! Gomme c*est bien là une société dont rien n*a encore bouleversé les assises, dérangé le ciment, brisé ou aminci les cloisons! Les vertus de ces braves gens, sont le plus bel éloge que Ton puisse faire de celles de leur maîtresse. Ils réalisent tout ensemble la domesticité et l'égalité chrétiennes, c'est-à-dire le sentiment qui relève les petits en les retenant à leur place. Se reconnaissant inférieurs par le rang, l'éducation et Tintelligence, mais égaux à leurs supérieurs par Tâme et la destinée divine, se sachant appuyés, protégés, aimés non moins que subordonnés, ils ne sont jamais ni révoltés, ni serviles ; leur obéissance est de Tamour encore, et la bassesse de leur condition s'ennoblit de toute la franchise de leur dévouement. Voilà les domestiques de ce temps-là; ne parlons pas de ceux d'aujourd'hui, et consolons-nous de la différence en contemplant les embellissements de Paris.
Est-il rien de plus curieux, de plus miraculeux, au sortir des étreintes de Luther et de Calvin, que ce voyage en Espagne, entrepris par les auxiliaires, les confidents de madame Acarie, pour mener à bien une grande œuvre ; l'acclimatation de l'ordre des Carmélites en France, la conquête de quelques religieuses espagnoles, invitées à venir apporter en deçà des Pyrénées les pures traditions de sainte Thérèse? Ce n'est rien, et c'est immense ; car songez à ce que fut cette maison des Carmélites de la rue Saint-Jacques dans la vie spirituelle du grand siècle, dans ces familles de haute noblesse volontairement décimées au profit du cloître, au soir ou même au midi de ces brillantes existences, arrachées toutes saignantes aux griffes de la passion mondaine pour aller se guérir en Dieu. Tous
MADAME ÂGARIE ET MADAME SWETGIIINE. 85 les incidents de cette pieuse aventure à la recherche de couvents en Espagne, offrent un caractère légendaire que M. Georges de Cadoudal a très-bien fait de maintenir. On dirait un chapitre de la primitive Église transplanté jusqu'au seuil de la société moderne par un souffle de cette foi qui déplace les montagnes.
Après bien des épreuves et des périls auxquels nos voyageurs n'échappent qu'à force de miracles, le succès est complet ; la caravane revient au port, et nous avons le Carmel français, qui, même avec ses institutrices espagnoles, garde son caractère ; le Carmel de madame Acarie, tt que l'observateur attentif distingue du Carmel de sainte Thérèse, comme on distingue un tableau de notre Lesueur des toile de Zurbaran ou de l'Espagnolet. » Il était difficile d'indiquer plus finement les nuances que le génie si différent des deux peuples a dû mettre dans l'application d^une même pensée. Madame Âcarie, nousl'avons dit, est essentiellement française; française de ce siècle de mâles vertus, de fortes croyances, de ce Paris catholique et ligueur qui ne se résigna à devenir royaliste que quand il put concilier son roi et sa foi. Unité, simplicité, fécondité, activité, voilà les traits distinctifs de cette sainte femme dont l'action s'exerce hbrement dans une sphère digne d'elle, secondée par les Béruile, les Bréligny, les Gauthier, par d'autres femmes dont la piété rivalise avec la sienne, par de grandes dames qui lui servent de médiatrices auprès des pouvoirs de ce monde ; par son siècle qui la comprend et l'admire, par son roi lui-même, qui, sans prétendre à la sainteté, est assez clairvoyant pour deviner qu'il y a là une force, une création et une gloire.
En rencontrant , parmi les protectrices de Tœuvre où se résuma la vie de madame Acarie, une duchesse de Longueville, on se souvient de l'héroïne qui devait, un demisiècle plus tard, aller si souvent chercher au Garmel l'oubli de ses chagrins et le pardon de ses fautes; on évoque les gracieuses ou majestueuses figures de toutes ces contemporaines de Louis XIV, sur lesquelles se continua rinfiuence de madame Acarie, et qui, longtemps aprèâsa mort, apprenait encore d'elle, par (radition, à tout quitter pour le cloître, à s'abriter contre le monde et contre elles-mêmes auprès des filles de sainte Thérèse.
On peut donc dire, avec M . de Cadoudal, que les femmes du grand siècle, dans leurs contacts si fréquents avec la spiritualité , s'animent de l'esprit de madame Acarie. Puis, hélas ! la chaîne se brise; l'ère des frivolités et des corruptions commence. Nous croyons cependant ne pas nous tromper en affirmant que , même au dix-huitième siècle, il y eut, dans les provinces et dans la haute bourgeoisie parisienne, des femmes que n'atteignit pas cette épidémie de désordre, et dont l'âme, le caractère, la maison, la vie extérieure et intime, se conformèrent de loin à ce type consacré par la vénération publique. D'ailleurs, si le mal avait été aussi universel, commentse serait-il trouvé tant de vertus toutes prêtes pour l'exil, le dénûment, la persécution, la prison et l'échafaud? L'expiation suprême remit en lumière la femme chrétienne et simplifia sa tâche, qui consista à pardonner et à mourir. Elle eut pour initiatrices et pour modèles, dans cette nouvelle phase, deux princesses, delix saintes, l'une qui mourut, l'autre qui vécut, et dont la mort et la vie pourraient être comparées à
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deux calices de l'or le plus pur, incessamment tendus vers le ciel. J'ai nomme la princesse Elisabeth et Harie-T hérèse de France.
Ce que les révolutions ont fait de la société moderne, vous le savez : ne les maudissons pas ; cherchons quel peut être le rôle de la femme chrétienne sur ce sol mouvant, morcelé, où le pied se heurte sans cesse à une ronce démocratique ou à une ruine de l'aristocratie ; dans un inonde livré à tous les dissolvants de l'analyse, où l'on ne voit plus rien de compacte ni d'homogène, où les caractères s'affaiblissent, où les mœurs s'altèrent, où les physionomies s'effacent, où les intérêts se compliquent, où les idées se subdivisent et s'éparpillent, où la vie matérielle déborde, où les meilleures intelligences, gagnées par une sorte d'anarchie morale, ne savent plus faire faisceau, manquent de point de repère et de ralliement. Vous figurez-vous, dans une société pareille, un mari revenant de son club et trouvant douze carmélites installées chez lui par sa femme? Vous représentez-vous les domestiques de 1860 oubUant de rêver une augmentation de gages pour s'identifier de cœur et d'âme avec les croyances, les œuvres, les sacrifices et les épreuves de leur maître? Et celle belle légende du voyage en Espagne, cet héroïque ensemble de périls, de souffrances et de miracles, le voyez-vous prêt à disparaître dans la fumée des bateaux à vapeur et des locomotives ? Dans celte dispersion générale, sous ce règne de l'individuahsme, l'influence de la femme chrétienne ne peut plus être universelle, collective, nationale, mais individuelle. Ses conditions changent. Wieu l'unité, la simplicité, la fécondité ! Elle cesse de
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créer des œuvres visibles et palpables qui témoignent à la fois de sa force intérieure et de celles dont elle dispose au dehors; elles sort des sphères de Faction pour se replier sur elle-même, pour se faire méditative et contemplative. Dans ce mystérieux travail, cette âme délicate gagne en saveur et en parfum ce qu'elle perd en expansion et en vigueur. C'est une liqueur rare qui, au lieu de se répandre à flots, se distille goutte à goutle, et remplit peu à peu un beau vase caché dans l'ombre : c'est une source, formée des pluspureseaux du ciel, des neiges les plus virginales, qui, au lieu de s'épancher en torrent ou en fleuve, retombe à travers les fentes de son rocher, et s'y creuse une coupe presque invisible, délices du chasseur fatigué et de l'oiseau voyageur.
Dans ce nouveau cadre, la femme chrétienne prend à la longue, volontairement ou à son insu, la direction d'une famille d'esprits, venus de tous les points du monde, partis de tous les degrés de l'échelle sociale, désorientés souvent, souvent près de s'égarer ou de se séparer, mais qui se reconnaissent à certains traits de ressemblance et se rapprochent dans une communauté d'intentions, de vœux, d'espérances et de regrets. Elle console les chagrins de l'un, elle tempère les ardeurs de l'autre, elle signale à celui-ci un écueil, elle indique à celui-là comment il pourrait tomber du côté où il penche. Sœurde charité des âmes, il lui faut une main fme et souple pour s'acquitter de sa tâche dans ce monde qui n'est, en définitive, qu'une vaste ambulance des ambitions, des enthousiasmes et des vanités. Si cette finesse est un peu subtile, si la souplesse de l'esprit vient en aide à la sincérité du cœur , tant mieux !