‹ Dernières semaines littérairesChapitre 8 sur 14 · MADAME ACARIE ET MADAME SWETCHINE · texte numérisé non relu

MADAME ACARIE ET MADAME SWETCHINE

Cette femme n*en sera que plus propre à sa mission, toute de nuances, de demi-ieinles, d'insinuation douce et balsamique. Peu importe même qu'elle soit étrangère, et je ne sais si ce dernier trait n'aura pas un sens particulier : il achèvera l'expression delà figure; il marquera ce cosmopolitisme qui cherche sa vraie patrie, sa patrie idéale, sur les ruines d'une étroite nationalité : il s'accordera avec le double caractère de notre siècle et de notre pays, où les influences exercées se combinent avec les influences subies, où la faculté d'expansion et celle d'assimilation se complètent l'une par l'autre. Cette femme, en deux mots, sera ou pourra être une Française adoptive, preuve vivante de la puissance de Tesprit français et de l'aptitude de certaines races à s'approprier cet esprit, en y ajoutant je ne sais quel arôme, un raffinement et une grâce.

Est-ce un portrait de fantaisie, est-ce le portrait de madame Swetchine que je viens d'essayer? Moins heureux que ses amis, je ne l'ai connue que par ses ouvrages; mais elle s'y est mise tout entière, et l'on ne doit pas s'en étonner; madame Swetchine, si je m'en fais une idée juste, était moins une femme qu'une intelligence, un cœur, une âme : elle n'a vécu que de la vie intérieure, par le sentiment et l'idée dégagés de tout alliage mondain. Cette vie, en se reflétant dans ses écrits, nous la livre bien plus complètement que le miroir le plus fidèle, qui ne nous eût donné que son image. Ses confidencesinvolontaires, toutes renfermées dans le monde moral, sont bien plus sincères et plus vraies que des confidences préméditées où se trahit et se dissimule tour à tour une existence disputée par des courants contraires. La femme qui a fait deux parts d'elle-

même et qui en a donné une , sinon au désordre, au moins au mouvement des plaisirs et du monde, au contact ou à l'étude des sentiments profanes, ne se révélera jamais qu'à demi : par cela même qu elle sera femme, qu'elle aura une forme et un visage, il lui faudra un ajustement et un voile. Mais une âme, et une âme comme celle-là! Sa nudité sainte est, pour ainsi dire, la plus belle de ses parures, et les grâces dont elle s'entoure à son insu, ne servent qu'à la mettre mieux en lumière : la coquetterie, même celle de l'esprit, lui est si étrangère, si impossible, que sa subtilité est encore du naturel. Madame Swetchine est naturellement et nationalement subtile ; aimable défaut qui ajoute à l'originalité de sa physionomie, et qui, dans la littérature religieuse comme dans l'autre, dans le spirituel comme dans le temporel, n'en répond que mieux au goût d'une époque fatiguée et d'une société blasée !

C'est à la littérature la plus avancée dans la voie de la perfection et du salut qu'appartient le nouveau volume de madame Swetchine, et l'on est tenté, en y entrant, de chercher le bénitier, comme à la porte d'une église. Si l'on a pu dire, à raison ou à tort, que son salon ressemblait souvent à un oratoire, et que son oratoire resseni. blait parfois à un salon, l'on ne manquera pas d'ajouter que ses Pensées, ses Airelles, la plupart de ses lettres, étaient plus voisines du salon,'' et que ces Méditations, ces Prières, ce Journal de sa conversion, touchent de plus près à l'oratoire. Mais une fois que notre frivolité mondaine a surmonté cette première impression, que de charme dans ces pieuses pages ! quelle sagacité ! quelle onction douce et pénétrante ! madame Swetchine excelle

MADAME AGARIE ET MADAME STWËTCHINE. 89

dans les pensées détachées : il y en a dans ce volume, et plusieurs sont remarquables par ce tour exquis, par cette ingéniosité suprême dont ses précédents ouvrages nous avaient offert tant de modèles.

a Les années sont des degrés qui croulent à mesure qu'on les monte. »

< On n'est heureux de fléchir que Vx où il faut se prosterner. »

« La vie est une plante dont le fruit mûrit pour Tétcrnité. »

H La vieillesse est une voyageuse de nuit; la terre lui est cachée ; elle ne découvre que le ciel.»

« Le christianisme, quelque élevé qu*ilsoit, est toujours à hauteur d'appui. »

« Combien elle est faite pour nous, une religion qui absout l'ignorance ! »

« La vérité est une lumière qui éclaire et une force qui sanctifie ; elle conduit les hommes à l'admiration de ce qu ils connaissent et à l'amour de ce qu'ils admirent. »

« Le progrés indéfini, flagrante illusion dont le seul mérite est de protéger le progrès continu. »

« Il en est delà vérité sociale comme de la vérité religieuse : ce sont les passions et non les intelligences qui ne peuvent s'y accommoder, » etc., etc., etc....

* On nous a fait remarquer que cette belle pensée se trouve, presque mot pour mot, dans les Mémoires d' Outre-Tombe; faudrait-il en conclure que des extraits de lectures ont pu être confondus avec des pensées originales? Madame Swetchine était assez riche de son propre fonds pour que Terreur fût permise. Quoi qu'il en soit, il conviendrait de s'assurer de ce détail avant de publier une nouvelle édition.

Il faudrait citer aussi le Peuplier y allégorie charmante, qui prouve avec quelle justesse cette intelligence appliquait à la vie intérieure les images naturelles : elle l^s immatérialisait, contrairement au procédé moderne qui matérialise et colore les idées : tant cette nature suave était elle-même immatérielle ! et tant la flèche empoisonnée qu'on essayerait de lancer contre cette sainte mémoire serait sûre de se perdre dans le vide et dans l'azur!

Hais la critique littéraire garde ses droits ou plutôt ses servitudes. Ce volume, surtout à dater de la seconde partie, tourne à Fascétisme : c'est tout à fait un livre de piété, et, comme tel, il se trouve placé au delà des limites que nous ne croyons pas devoir franchir. Étudier en public les œuvres de ce genre, même pour n'en dire que du bien, équivaudrait, selon nous, à parler tout haut dans une chapelle ou à y arriver avec des plumes et une écritoire. Les Pensées de madame Swetchine, ses traités de morale, d'une morale toute rayonnante de spiritualisme chrétien, ses lettres déjà publiées, celles, si impatiemment attendues, qui nous montreront cet esprit si sûr aux prises avec Tardent génie du père Lacordaire, tout cela, dans une certaine mesure de respect et d'hommage, peut être de notre ressort. Les MéditationSy la Conversion et les Prières nous échappent, hélas ! toute l'année. . . — excepté le samedi saint.

vu

M. N. V. DE LATÉNA'

12 avril 1863.

Avant d'arriver à la littérature romanesque dont les produits se renouvellent et s'accumulent d'une manière effrayante, au sortir des pieuses mysticités de madame Swetchine qui nous occupait l'autre jour, nous ne pouvons mieux ménager la transition, amoindrir les distances et marquer les points intermédiaires, qu'en rouvrant aujourd'hui le livre de M. de Laténa ; livre toujours nouveau, puisque Fauteur ne se lasse pas de l'améliorer, et puisqu'on ne saurait le relire sans y trouver de nouveaux sujets de réflexion, des leçons nouvelles et un nouveau plaisir.

Primitivement, si j'ai bonne mémoire, il y avait deux parts dans cette belle Étude de Vhomme : l'une pour les savants, l'autre pour nous ; l'une métaphysique, abstraite, fort développée en surface et en profondeur, l'autre où le moraliste dominait heureusement le métaphysicien et

* Étude de l'homme, nouvelle édition.

92 DERKIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES.

nous faisait parcourir avec lui, une lampe à la main, tous les chefs-lieux et toutes les annexions de ce vaste royaume dont on ne connaît pas encore les limites et qu'on appelle le cœur humain. Nous lui dîmes alors : Voulez-vous que votre ouvrage, qui a déjà beaucoup de succès, en obtienne encore plus? Voulez-vous que vos lecteurs, qui sont nombreux, deviennent innombrables? Abrégez votre première partie au profit delà seconde; allégez-vous de ces richesses scientifiques dont nul ne vous saura gré, excepté quelques esprits superbes qui ne veulent comprendre que ce que personne ne comprend. Modifiez le plan et les distributions de votre édifice : votre salon est charmant, votre boudoir déUcieux, votre chambre à coucher exquise; votre parloir donne envie d'avoir de l'esprit, ne fût-ce que pour ressembler au maître de la maison. Eh bien ! diminuez quelque peu ces grands portiques qui interceptent l'air et le soleil, cette vaste salle des gardes où la science veille, mais où l'ignorance pourrait s'endormir. Suivez liardiment votre vocation, qui est d'être un moraliste supérieur, d'observer d'un regard juste et fin ce que nous pouvons tous étudier avec vous, et de nous apprendre à nous connaître en vous lisant. Vous êtes de la famille de la Rochefoucauld et de la Bruyère, de Vauvenargues et de Joubert. Ne cherchez pas d'autres ancêtres : ceux-là ont de quoi satisfaire les ambitions les plus difficiles : la liste n'est pas longue, la chaîne n'est pas lourde : ajoutez-y votre nom et votre anneau ; bien des génies à grand fracas, bien des gloires à grand falbalas auront passé dans le monde et dans les lettres sans pouvoir en faire autant. Chose extraordinaire ! L'auteur de V Étude de lliomme.

M. N. V. DE LATÉNA. 93

au lieu de répliquer qu'on lui demandait le sacrifice de ses plus beaux endroits y a suivi ce conseil ; ce qui prouve qu'il est le plus intelligent de ses propres élèves, et que l'on n'a pas à lui dire : Médecin, guéris-loi toi-même ! Il a remanié, assoupli, éclairci, dégagé son livre dans le sens qu'on lui indiquait. A présent, ce livre, perfectionné dans quatre éditions successives, divisé en quatre parties très-nettes et très-atlrayantes, VHomme sensitif, VEomme intelligent^ VEomme moral, VHomme social^ — humanisé, familiarisé, descendu des redoutables hauteurs de FinoctavOy s'offre à nous dans un format portatif et commode, qui en rendra la circulation plus facile et la lecture plus agréable. Bref, cet ouvrage en est arrivé au point de contenter tout le monde, hormis peut-être l'auteur, ce qui sera encore une des originalités de cet aimable et excellent esprit.

Sans compter toutes les leçons ingénieuses, piquantes, salutaires, profondes, délicates, fécondes, applicables, que renferme YÈtude de Vhomme, il en est deux que nous rencontrons sur le seuil et que la critique littéraire ne doit pas omettre. Notre littérature est peuplée d'hommes de bonne volonté, qui croient qu'on écrit bien en écrivant beaucoup, que Ton supplée à la qualité parla quantité, et que c'est par desmasses de volumes que l'on force les portes du Temple de Mémoire. On nous voit sans cesse, comme l'abbé Trublet, écrire, écrire, et puis il se trouve qu'au bout de toutes ces écritures, nous n'avons pas fait un livre, pas une page. Autant en emporte le vent qui passe à travers la rueVivienne et qui ne rend pas le public fou de nos improvisations éphémères. Or, voici un homme qui n'a pas craint

d*étre appelé, bien que dans un sens différent, homo unius liiyi'i. Cet ouvrage publié il y a dix ans, il le corrige encore : que dis-je? et qui peut connaître la vraie date, sinon de la publication, au moins de l'œuvre? Elle s*est faite jour par jour, dans l'esprit même et dans le cœur de M. de Laténa, depuis qu'il a commencé à observer, à réfléchir, à regarder en lui et autour de lui, à se rendre compte de tous ces détails, de tous ces traits de mœurs et de caractère qui passent inaperçus pour le spectateur superficiel ou vulgaire. Cette lente et sûre élaboration a duré peut-être trente ans, avant qu'il se décidât à faire un cahier avec ses notes éparses, un manuscrit avec ses cahiers, un livre avec ses manuscrits. Il a imité ces peintres qui n'invitent le public à venir visiter leur atelier que longtemps après qu'ils ont achevé leur tableau et qu'ils en ont comparé toutes les parties aux études d'api^ès nature, prises sur le modèle vivant ou rapportées de leurs voyages. Seulement, cette fois le tableau était notre portrait, et je dois ajouter qu'il est ressemblant.

Ainsi M. de Laténa, se souvenant de l'épisode évangélique de Marthe et de Marie, aura choisi la meilleure part. Pendant que Marthe, — votre servante, — affairée, remuante et tracassière, fait le ménage, goûte les plats, se trompe sur la dose du sel, du sucre et du poivre, hante la cuisine, gronde les domestiques, et parfois, hclas! casse les assiettes, Marie se trouve bien de sa quiétude contemplative. Ici ma comparaison s'arrête ; car il ne s'agissait plus de contempler les perfections divines, mais les imperfections humaines ; d'adorer, mais d'observer; de prier, mais d'instruire.* Sérieusement, M; de

M N. V. DE LATÉNA. 95

Laténa, en écrivant un seul ouvrage, en se résumant, j'allais dire en se personnifiant dans un livre, s'est montré fidèle, là comme ailleurs, aux traditions les meilleures: il sait que la Bruyère tient dans les dix doigts et la Rochefoucauld dans le creux de la main ; qu*à part quelques génies puissants dont le trésor n'a pu se dépenser d'un seul coup, et qui ont le privilège de ne pas se répéter en se multipliant ou de ne pas s'affaiblir en se répétant, bien des écrivains, anciens ou modernes, auraient été plus grands s'ils ne s'étaient donnés qu'une fois au public, et si, après cette manifestation unique, ils avaient gardé le silence. Un critique ingénieux a prétendu que nous naissions tous, — ou presque tous, — avec un roman ou un germe de roman, qui ne demandait qu'à sortir, et qui, si foccasion ne lui manquait, se produirait d'abord dans notre vie, puis dans un livre. C'est possible, mais ce qui est encore plus vrai, c'est que nous n'en avons qu'un, et que, lorsque nous l'avons vécu et écrit, tout ce que nous ajouterions ne serait que redite dans noire existence et dans notre littérature. Ce roman intérieur, qui n'attend qu'un choc pour jaillir, ne se révèle pas à tous dans les mêmes conditions et sous la même forme. Pour les uns, il est une aventure; pour les autres un sentiment, pour d'autres encore un rêve ou une idée : A ceux-ci il a fallu un fait, un incident pour que leur roman prit un corps et se développât dans une action : Â ceux-là il a suffi d'un travail d'observation et d'analyse, d'une opération psy-» ehologique, pour concevoir un roman qui ne s'écrira pas, mais dont ils fournissent le texte et la donnée. Faites un pas de plus; changez le romancier purement spéculatif

en moraliste et en penseur, vous aurez M. de Laténa dans ses pages les plus sympathiques, dans celles qui lui attireront le plus de lecteurs et de lectrices. C'est là son roman, à lui : il en est peu de meilleurs, et il y en a beaucoup de pires. Il aura vécu avec celui-là; il s'y sera, pour ainsi dire, incarné, comme madame de Staël dans Corinne, Chateaubriand dans Renéy Rousseau dans la iVoitvelle Héloîsey Benjamin Constant dans Adolphe^ Gœthe dans Werther. Vous voyez qu'il ne pouvait l'écrire qu'une fois, et qu'il est mieux inspiré en travaillant à le perfectionner, que s'il essayait d'en faire un autre.

J'ai dit que Y Étude de lliomme^ outre une multitude de leçons de détail, nous offrait deux leçons préliminaires. Voici la seconde : Un pareil livre, si bien d'accord avec les vraies aptitudes de notre esprit et de notre langue, nous fait mieux comprendre tout ce que la Hllérature française a perdu et perdrait encore à se matérialiser, à s'empâter de couleurs, à se salir de plus en plus en se frottant contre une palette, au lieu de rester la httérature des idées, d'exploiter ce domaine qui est le sien et où elle prête sa clarté, sa finesse, sa netteté, sa flexibilité, sa délicatesse, sa transparence au monde intérieur, intellectuel, plus intéressant mille fois et plus riche que le monde extérieur et visible. Remarquez, en effet, ce singulier contraste : voilà, d'un côté, la nature avec l'infinie variété de ses spectacles, l'immense déploiement de ses forces et de ses magnificences, l'incroyable diversité de ses accidents et de ses aspects; de l'autre, un être chetif et fragile, semblable presque en tout à son voisin fragile et chétif comme lui; et, au fond de cet être, quelque chose

M. N. V. DE LATÉNA. 97

que l'on ne voit pas, que Ton ne connaît pas, qui n'a ni forme, ni figure, ni signe sensible, un je ne sais quoi d'insaisissable qui échappe au regard, qui se dérobe à la pensée, qui esquive l'analyse, et que l'on appelle esprit, cœur, cerveau, âme, intelligence, instinct, conscience, appétit, suivant qu'on y met plus ou mpins de bonne volonté ou de certitude. On dirait, au premier abord, que ces spectacles si variés, si splendides, si divers, si faciles à contempler, à embrasser du regard, doivent offrir à l'écrivain un texte inépuisable, et que ce je ne sais quoi d'impalpable et d'imperceptible, rebelle à la description, ne peut que s'épuiser avec la première goutte d'encre. Eh bien! c'est tout le contraire : quand vous aurez décrit jusqu'à extinction de carmin et de cobalt montagnes et vallées, torrents et forêts, jeux de lumière et nuits constellées, massifs pleins d'ombre et campagnes poudreuses, il viendra nécessairement un moment où le pinceau s'arrêtera de lui-même, où vous n'aurez plus rien à décrire. Pour l'homme, ce moment n'arrivera jamais; quand vous croirez avoir tout observé, tout deviné, tout dit, il restera encore à deviner, à observer et à dire. Vos yeux, fatigués, éblouis, aveuglés par la lumière extérieure, ne se fatigueï*ont pas dans ce demi-jour crépusculaire où le cœur kumain se cache pour être mieux vu et se montre pour mieux se déguiser.

« — Tout est dit, et Ton vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. » La Bruyère écrivait cela en i688, six ans avant la naissance de Voltaire, et lui-même, dans son livre immortel, il allait se donner un glorieux démenti. Le dix-huitième

siècle a trouvé des choses nouvelles, — et très-nouvelles, — à penser et à dire. Parmi nous, même au milieu de ce dessèchement d'idées qu'opèrent l'industrie et la science pour y bâtir, dès qu'un penseur ingénieux, — hier Joubert, aujourd'hui M. de Latèna, — s'éloigne de la foule pour suivre ce sentier cher aux esprits d'élite, il y cueille sa gerbe et y laisse sa trace. Plus riche, plus' difficile à épuiser, cette littérature ajoute à ce premier avantage celui d'être plus constamment attrayante. Buffon me laisse froid; la Bruyère me rappelle sans cesse et me ravit. J'admire Théophile Gautier; je rends justice à ce tour de force, à ce déplacement de l'art d'écrire complètement superposé sur l'art de peindre. Je l'admire, et je vais relire madame de Sévigné, la Fontaine, Saint-Ëvremond, Lesage, Vauvenargues, Voltaire, ceux qui me présentent des idées plutôt que des images; ceux avec lesquels j'ai le plaisir, souvent douloureux, de m'étudier, de me reconnaître, de me voir reconnu, et dont la lecture me fait croire que j'ai de l'esprit au lieu de me faire ressouvenir que j'ai des yeui;.

On comprend maintemant, non-seulement le mérite que je constate dans le livre de M. de Latèna, mais le plaisir que j'y goûte. C'est un livre hutnain qui m'arrive ou qui me revient après bien des œuvres inhumaines : car les extrêmes se touchent, et les écrits qui résonnent faux en plaidant pour l'humanité, en revendiquant ses droits, en réclamant contre ses misères, en ètalanit ses blessures passées ou présentes, produisent un effet absolument contraire à celui que l'auteur se propose ott inscrit sur son programme. Ils ne prouvent rien en voulant trop

M. N. V. DE LATENA. 09

prouver : ils me mettent en garde contre moi-même, contre mes mouvements de compassion et de tendresse, contre les clients qu'ils glorifient. Le vrai est encore ce qui dispose le mieux à être bon ou du moins meilleur, à se condamner pour pardonner aux autres, à plaindre d'autant plus ceux qui souffrent que Ton a soi-même souffert ou mérité de souffrir, à essayer de faire un peu de bien pour réparer le mal qui se fait, à se montrer au dehors généreux et charitable, pour expier tout ce qui s'agite au dedans de méchant et de mauvais. Or le livre de M. de Laténa est vrai. Le politique trouvera à s'inslruire et à réfléchir dans VHofnme social; le penseur dans r Homme moral; l'écrivain dans l* Homme intelligent ; chaque famille d'esprits y rencontrera, y recherchera ses pages préférées, ses chapitres de prédilection. Pourtant Tauteur ne doit pas se dissimuler que l'impression de la première lecture ne s'effacera point, que son plus vif succès du premier jour reste encore son succès d'aujourd'hui, et que VHomme sensitif, les passions^ la sensibilité, V amour ^ h feifime (la femme surtout), les effets du penchant réciproque des sexes ^ demeureront, dans son ouvrage, les morceaux de résistance, ainsi nommés parce que ce sont ceux auxquels on ne résiste pas. Je ne connais rien de plus charmant que la manière dont H. de Laténa parle des femmes : il n'est pas pessimiste, et il n'est pas dupe : il les moralise sans les prêcher, les devine sans les humilier et les déshabille sans les faire rougir : on voit qu'il les connaît bien ou qu'il s'en souvient à merveille, en galant homme plutôt qu'en homme galant, qui a excellemment combiné son expé-

rience acquise avec sa sagacité naturelle. A Tégard des femmes, sa morale douce et pénétrante, saine et indulgente, sérieuse et attentive, se place à une égale distance de la chaire chrétienne dont Tautorité sacrée les frappe pour les guérir et les prosterne pour les relever, et du ronian proprement dit, du roman moderne, qui est presque toujours au-dessus ou au-dessous du ton, en deçà ou au delà du vrai, qui trouve moyen d'être à la fois flatteur et offensant, rude et corrupteur, brutal et hypocrite, de souffleter ses idoles avec des bouquets de fleurs artificielles, de faire ressembler ses courtisanes à des patricienneS) ses patriciennes à des courtisanes, son piédestal à un pilori et son encens à une prise de chloroforme précédant une opération chirurgicale. Ceux même d'entre nous qui passent pour experts en ces sujets délicats, hasardent quelquefois, soit par distraction, soit volontairement, une note qui fait dissonnance : c'est ainsi qu'à propos des jolis Proverbes d'Octave Feuillet et de celte Crise où le péril entrevu suffit à sauver une vertu chancelante, je lisais lundi, dans un, article signé d'un maître : « Le bouton est sorti. » — Oh! monsieur! Le bouton! Pourquoi pas le clou ou le furoncle? Prenez donc la peine de vous asseoir, et revenons à M. de Laténa.

On se figure généralement que les femmes aiment à être flattées. Je crois (par ouï-dire) qu'on se trompe. Ce qu'elles préfèrent, c'est qu'on les traite avec une ironie douce et caressante, qui signifle dans ce bon français qui ne brave pas l'honnêteté : Je vous connais et je vous aimerais moins si vous étiez plus parfaites : si j'avais l'air de vous croire sans défauts, vous me regarderiez comme

M. N. V. DE LATÉNA. iOi

un imbécile ; ce qui nous disposerait fort mal à un sentiment plus agréable et plus tendre, etc., etc. Voilà la femme, telle qu'elle ressort des observations veloutées de M. de Laténa. C'est en ce sens que nous avons pu dire que son livre nous offrait une transition excellente entre une œuvre de psychologie religieuse et une revue des romans nouveaux, et que nous devons ajouter qu'en marge de ces pages délicates un homme doué d'une imagination inventive ou d'une bonne mémoire pourrait écrire le plan d'un roman à faire ou d'un roman connu. Je lis, par exemple, ces deux lignes : « L'amour, qui corrompt souvent les cœurs purs, purifie quelquefois les cœurs corrompus, » — et j'écris au bas : Dame aux Camellias, Marion Delormej Fernande, etc. Je lis : « Comment l'amour se contenterait-il de l'amitié? il y voit, non ce qu'elle donne, mais ce quelle refuse. » — Et j'écris: Le Lysdans la Vallée, la Nouvelle HéUnse, etc. Je lis : « Lorsqu'une femme étourdie cesse tout à coup de l'être, soyez sûr qu'elle a quelque chose à cacher. » Et j'écris : La Petite Comtesse. Je lis : a L'homme parle de son amour avant de l'avoir senti ; la femme n'avoue le sien qu'après l'avoir prouvé. j> — Et j'écris... non, je n'écris rien ; car me voilà sur un terrain dangereux où je ne manquerais pas d'être averti par mes belles lectrices, et je suis nourri dans la crainte des avertissements. Il me suffira de constater qu'il y a comme cela, dans l'ouvrage de M. de Laténa, deux ou trois cents pensées charmantes qui m'ont donné envie d'en faire deux ou trois cents romans, ne fût-ce que pour le plaisir de les prendre pour épigraphes. Cependant il y a une critique, — non, une objection,

i02 DERNIÈRES SEMAINES LITTÉRAIRES,

— moins encore, une question, que j'adresserai, avant de finir, à M. de Laténa. La femme qu'il étudie si' bien, qu'il décrit avec tant de justesse et de grâce, dont il connaît les vertus voisines de la faiblesse, les faiblesses tempérées par tant de vertus, qui est la femme du monde et du meilleur monde, qui distribue d'une main sobre les joies de l'esprit, du sentiment, d'une espérance toujours déçue, jamais découragée, qu'il soumet à un contrôle où s'unissent la courtoisie de l'homme bien élevé, la galanterie de l'homme spirituel, la pénétration du moraliste, M. de Laténa est-il très- sûr que cette femme existe encore, que ce soit la femme de 1855 et de 1865? Si je suis bien informé, nous avons changé tout cela : il n'y a plus de femme aujourd'hui, dans la vraie et ancienne acception du mot : il n'y a plus que la courtisane et la mère de famille; la femme du suffrage universel, qui se peint trop minutieusement elle-même pour en laisser le soin ou le désir à personne, et la femme du foyer domestique , qui ne veut, qui ne doit être ni soupçonnée, ni étudiée, ni peinte, qui se fait, contre les la Bruyère et les Laténa de l'avenir, un triple rempart des langes de ses enfants, du plat à barbe de son mari et du livre de sa cuisinière. C'est- le résultat des mœurs modernes; les femmes, en éventail, à droite; les hommes, en espalier, à gauche ; et, au milieu, l'observateur remettant ses tablettes dans sa poche pour passer à l'état de sinécuriste. Dans le monde comme dans la littérature, les séparations devenant chaque jour plus tranchées entre le vice et la vertu, entre la bonne compagnie qui se met sous clef et la mauvaise qui se met aux fenêtres, adieu ces ré-

M. N. Y. DE LATÉNA. 103

gions mixtes, ces zones intermédiaires, ces climats mélangés, chers aux hommes de hon goût, aux causeurs délicats, aux dilettantes d'esprit et de sentiment, aux moralistes, aux romanciers, aux célibataires aimables! A ce point de vue, cette partie favorite du livre de M. de Laténa serait un anachronisme : pauvre siècle, pauvre société, où le peintre ingénieux de la femme, telle qu'elle a été, telle qu'elle devrait être, paraît en retard de trente ou quarante ans ! Heureux anachronisme, où nous retrouvons l'illusion ou le souvenir de ce qui fui autrefois le charme, Finfluence, le sourire, Télégance, la finesse, Tagrément de la société et de la httérature françaises !

Page 1