VII. La Fuite du Temps
Août 1911.
Ce n'est pas une crise, c'est la fin d'un règne. Comprenons bien la portée d'une telle révolution : le règne des belles-lettres est fini ; son tour venu, la science leur succède à la place qu'elles ont longtemps occupée. Et c'est justice. Quel miracle de la poésie ou de la prose peut rivaliser désormais avec les merveilles de l'aviation et de la télégraphie sans fil? Les jeunes gens que leurs goûts et leurs aptitudes poussent vers les sciences vont tout simplement du côté où se trouve le plus magniûque avenir. Ceux qui ajouteront quelque chose aux grandes découvertes de notre temps peuvent mettre l'orthographe comme un paysan illettré, violer comme des barbares la langue et la grammaire : leur gloire n'en sera pas atteinte.
Cependant cette licence n'est permise qu'au génie. Les savants, en général, ne sont pas dis-
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pensés d'écrire proprement, et d'ailleurs les plus grands d'entre eux, dont quelques-uns furent de l'Académie française, avoueraient sans doute que la culture et la discipline littéraire — y compris le thème latin — eurent une utilité considérable pour leur développement scientifique. La « crise du français » est un simple mais radical changement de suprématie ; elle consiste en dernière analyse dans la déchéance, dans la destitution de la forme devant l'importance primordiale que les réalités matérielles ont prise en toute espèce d'activité, en toutes sortes de recherches et d'études.
L'éducation du goût était autrefois le principal objet de l'enseignement littéraire; un maître qui s'y attarderait aujourd'hui ferait l'effet d'un survivant d'un autre âge. On le trouverait vieux jeu, simplement parce qu'il ne serait pas un savant, mais un « littérateur », parce qu'il n'asservirait pas la liberté du jugement de goût au joug rigoureux de la méthode.
On reproche au goût d'être faillible : — je le crois, parbleu bien! qu'il peut se tromper, et se corriger, et se repentir, et faire des pirouettes et des palinodies, et s'entêter comme un vieux mulet, et s'irriter puérilement, et capituler, et trahir ses principes, et céder à des influences, et se laisser quelquefois corrompre comme un juge inique ou faible, et recommencer sans fin des querelles jamais closes ! Mais c'est justement ce qui est amusant
c'est le plaisir, c'est la liberté, c'est la vie î Le droit à l'erreur n'est-il pas le plus précieux de nos biens, à nous autres, professeurs de belles-lettres ou critiques littéraires? nous n'avons aucune envie de le troquer contre une certitude infaillible.
La jeunesse ne pense plus et ne sent plus comme nous. Ce que demandent à leurs maîtres nos futurs lettrés, devenus aussi incurieux d'idées générales que de belles formes, c'est l'érudition, c'est-à-dire de petites notions positives, qui n'ont pas besoin d'être intéressantes, qui, pourvu qu'elles soient minutieuses, exactes et spéciales, peuvent être l'insignifiance même et ne consister qu'en de la poussière de faits. Matter of facts : cela suffît à la jeunesse nouvelle, incapable d'enthousiasme ou guérie de cette ardeur comme d'une fièvre.
Je ne parle ici que des jeunes gens qui sont censés faire des études littéraires, études sans grandeur, sans beauté et même sans utilité vraie, depuis qu'elles ont dégénéré en érudition. Ce savoir infime n'est point la science. La curiosité des trop petites choses empêche celle des grandes. Quand je vois sur quelles misérables vétilles se traîne l'esprit de nos étudiants et de leurs maîtres, je suis tenté de penser et de dire, malgré la haute estime que de vrais philosophes ont professée pour l'érudition littéraire, qu'il n'y a pas d'occupation plus vaine et plus sotte. Mais la flamme de l'admiration, de l'émulation, de l'ambition est loin d'être éteinte
chez le jeune homme, — physicien, mécanicien ou chimiste, — qui rêve la conquête de la nature.
n Admire I c'est ainsi qu'on vole au firmament », a dit Victor Hugo. Ce grand poète avait vu la dernière effervescence des temps littéraires encore, où les âmes s'enthousiasmaient et « volaient au firmament » pour une idée nouvelle, pour une forme inédite et hardie, pour un beau poème, pour un beau
vers Il avait prévu aussi et célébré l'invention
prodigieuse du génie de l'homme rival de l'oiseau et vainqueur de l'air : et voici que des centaines d'aigles humains volent au firmament, non plus par métaphore, mais en réalité. Certes, aucun sublime élan ne le cède à celui-là, et la gloire promise au savant qui réalise ces miracles vaut celle de toute la littérature.
La science est donc hors de cause dans le procès que nous intentons aux saboteurs de la langue française. Voici, très précisément, le grief.
Il est arrivé à la forme littéraire dépossédée de ses antiques honneurs une aventure commune aux gens qui perdent leur place : elle s'est abandonnée elle-même honteusement. N'étant plus souveraine, elle n'a point eu à cœur de soutenir la petite noblesse relative des simples dignitaires. Elle est tombée dans l'insouciance et dans la négligence. C'est la débandade et l'ignominie de la défaite.
Répondons tout de suite à une objection légitime. On nous dit ou l'on pense : tel ou tel écri-
vain peut bien être, par incapacité, nonchalance ou paresse, indigne de ce nom; mais l'art littéraire ne peut pas renoncer délibérément à la beauté sans cesser d'être lui-même, puisqu'il est par définition une forme. Critiquez donc quelques méchants auteurs, mais rendez hommage aux bons et justice à l'ensemble. — Je réponds à cette très juste observation que, Dieu merci, notre époque s'honore autant qu'une autre de compter d'excellents écrivains, mais, qu'en fait, l'absurde contradiction existe et qu'elle est devenue extrêmement fréquente : de nombreux artistes littéraires, c'est-àdire des écrivains dont l'objet principal est le beau, non l'utile, écrivent non pas peut-être sans génie, mais sans goût et sans soin ; or, comme le génie est un accident toujours rare, le mauvais, le médiocre l'emportent vraiment trop sur le bon, et l'impression que leurs écrits nous laissent en somme est celle d'une dégoûtante incurie. Quatre siècles de culture chrétienne et païenne, classique et romantique, ajoutés au talent naturel que ces privilégiés peuvent avoir reçu du ciel en naissant, font, j'en conviens, accourir sous leurs plumes et les heureuses réminiscences et les trouvailles heureuses ; ce sont des improvisateurs parfois admirables; les qualités positives du style, — le mouvement, la couleur, la vie, — peuvent se rencontrer et abonder chez eux. Ce qui leur manque, c'est la partie négative de l'art d'écrire, — la cor-
rection, — et le sentiment de sa très sérieuse importance.
Sans doute, la correction n'est pas le style, de même que la ponctualité à remplir les devoirs de sa charge ou a payer ses dettes n'est pas la vertu; mais on n'est pas vertueux si l'on manque aux obligations élémentaires de l'honnête homme, et Ton n'a pas de style si l'on ignore la grammaire et l'A B C de la rhétorique, si l'on ne sait pas éviter, en écrivant, les grossiers solécismes et toutes sortes de menues fautes.
Loin d'être méprisable, la correction est vraiment la chose divine que les bons écrivains adorent quand ils professent le « culte du style » ; car on peut la faire fleurir par des soins religieux, mais la seule faveur du ciel accorde le génie à ceux qu'il aime, aucun travail ne le procure. Et voilà comment il arrive, par une mésaventure piquante, que les plus grands écrivains, dans les leçons qu'ils donnent de leur art, nous paraissent différer à peine des cuistres et des pions : ils ne peuvent pas communiquer la grâce, l'entrain, l'éclat et la force du style aux déshérités de la nature qui en sont dépourvus ; tout ce qu'il leur est possible de faire, c'est de nous mettre en garde contre les défauts qui nuisent à la grâce, a la vie, à l'éclat, à la force, à toutes les qualités positives. Or,
comme c'est identiquement ce que font tous les maîtres de grammaire et de rhétorique, comme les pions et les cuistres ne font pas moins, ni les grands auteurs davantage, cela montre bien que la correction est une chose de prix, puisqu'elle est la seule que le génie lui-même enseigne et qu'il puisse enseigner.
C'est le souci de la correction qui a tourmenté les classiques et ceux des romantiques qui furent assez malins pour ne pas croire que le génie rend l'art inutile. C'est pour u regratter un mot douteux au jugement » que Racine et Boileau correspondaient. C'est pour équilibrer la cadence d'une phrase que Rousseau se levait de son lit la nuit. « Les affres du style » dont parle Flaubert et qui l'obsédaient comme un cauchemar n'étaient, ne nous y trompons pas, que les affres de la correction : une assonance à faire disparaître: un mot répété à remplacer pour la satisfaction de l'oreille, sans dommage pour la clarté, la propriété et le sens; un que, un de à supprimer dans une phrase où il y en a trop.
Ne dites pas que ce sont des enfantillages; sans doute un fâcheux excès est à craindre ; cette manie a eu ses victimes, et fen connais ; à trop pourchasser les assonances et les répétitions, on risque d'énerver une bonne prose pour la polir et la peigner, comme on rendrait banale une mâle figure en cirant et lissant sa moustache : mais ces soins
minutieux ont une raison profonde, et cette raison est que le lecteur ne doit rencontrer ni un nuage qui lui dérobe la vue des idées ou des choses, ni une pierre d'achoppement où sa marche s'embarrasse et se heurte.
Ecrire sans une seule faute est chose si difficile et qui donne à l'esprit une satisfaction si entière que ce succès, négatif en apparence, suffit vraiment à réaliser l'idéal de la perfection. Certaines vérités ne tirent leur valeur que de l'expression et de la forme: si celle-ci est achevée, nous voyons aussitôt l'idée, qui serait presque nulle sans elle, prendre un prix infini. C'est là le grand mystère de l'art d'écrire.
J'écris toujours de mon mieux, par la raison qu'il me serait impossible d'écrire mal sciemment , fût-ce la ligne la plus insignifiante. L'impossibilité de mal écrire par négligence voulue ou consentie est une chose que nos scribes ne comprennent point, depuis que le sens littéraire n'est plus cultivé. Au temps où il florissait. personne n'aurait pu écrire, même une lettre familière, sans y mettre, sinon un peu d'art et de tour, au moins cette netteté parfaite et cet ensemble de qualités négatives qui ne sont pas proprement le style, mais qui peuvent presque en tenir lieu. Je n'ai rien à dire d'assez urgent ou d'assez important pour le dire mal, et si la chose est urgente ou si elle est importante, c'est surtout alors que je m'appliquerai à me faire entendre du
premier coup, c'est-à-dire, à écrire très bien. Mes jeunes contemporains pensent que. quand on a quelque chose à dire, il suffît de le dire n'importe comment. J'aime mieux me taire : c'est entre nous la guerre à outrance. Quand je lis leur prose quelconque et approximative, j'y trouve tant d'obscurité et d'ennui qu'elle mêlasse bientôt et me dégoûte. Les vieux écrivains, la vieille sagesse, les vieux textes rebattus et consacrés, les idées conventionnelles et les jugements convenus me ravissent par comparaison et me paraissent offrir un sens mille fois plus riche que leurs plus curieuses nouveautés.
C'est ce point si important de la perfection négative que les artistes littéraires,. — j'entends les romanciers, les auteurs dramatiques, voire les poètes eux-mêmes, — négligent beaucoup trop et souvent méprisent de nos jours. Et si les artistes proprement dits en sont là, que devons-nous attendre des autres écrivains si nombreux, — philosophes, historiens, orateurs, vulgarisateurs de la science, hommes politiques, moralistes, critiques littéraires, critiques d'art, — qui font profession de ne pas rechercher le beau avant tout et de le mettre simplement au service de l'utile ou du vrai? Ne sont-ils pas la littérature, eux aussi? Hélas, ils l'oublient ou ils s'en moquent, et c'est de leur trahison que la littérature a le plus à souffrir.
La lente composition d'un chef-d'œuvre est devenue une mode surannée dont la restauration au
xxe siècle serait trouvée ridicule ou passerait pour un signe d'impuissance. La vapeur et l'électricité ont accéléré dans une mesure incalculable la circulation de la pensée ; l'expression de la pensée a suivi le même mouvement. Tout se coordonne, tout s'influence réciproquement dans la vie ; serait-il raisonnable de demander aux penseurs et aux écrivains du siècle des cent vingt kilomètres à l'heure l'allure que leurs ancêtres avaient au temps des chaises à porteurs et des chariots à bœufs? Plus de livres longuement médités, mûris patiemment, écrits avec amour, mais des articles de journaux ; plus de lettres élégantes et soignées : des petits bleus ou des cartes illustrées d'un sou.
Ainsi meurt la « littérature ». Avec une effroyable vitesse l'imprimé s'ajoute à l'imprimé, des épreuves mal corrigées délivrent précipitamment au typographe le bon à tirer de volumes mal écrits, et des ouvrages en nombre inconcevable s'amoncellent et s'écroulent les uns sur les autres, sans que de tout cet énorme amas, — où brillent peutêtre mille traits de génie, — rien puisse durer, parce que rien n'a eu le temps de recevoir la forme définitive et parfaite.
On érige en sagesse cette négligence. On dit : la vie est courte et la vérité est trop sérieuse pour que nous nous amusions à balancer et peser des périodes. Dépêchons-nous de dire à nos contemporains, n'importe comment, ce qu'il est utile qu'ils sachent. Ils
vont mourir, et nous aussi. L'heure présente est tout ce que nous possédons. Quelle sottise de croire que l'avenir nous lira! Il ne nous lira pas, parce qu'il aura autre chose à faire et parce que, plus le domaine de la littérature élargit ses limites, plus il devient impossible de l'explorer ; la seule chose que nos enfants liront, c'est le dernier neuf] la seule chose qu'ils reliront peut-être, c'est le très ancien.
Du temps où le style était l'objet d'un culte religieux, une petite église, d'époque en époque, pouvait se transmettre la foi. C'était alors la peine de bien écrire pour un groupe de coreligionnaires avec lesquels on se sentait en communion : aujourd'hui, mes amis, qui nous en sait gré? C'est beau de se contenter du témoignage de sa conscience ; mais certaines natures, moins insociables, auraient humblement besoin de la récompense que donnent les bons juges. Elles se découragent à leur tour, et la « crise du français » s'étend jusqu'aux derniers fidèles de la langue qui, eux-mêmes, finissent par dire : A quoi bon?
Se désintéresser de la gloire qui s'attachait jadis au talent d'écrire est la marque d'un profond scepticisme. On voudrait faire passer cette insouciance non seulement pour une sagesse, mais pour une vertu, et il est permis de croire, en effet, que les auteurs qui ne prennent plus le temps ni la peine d'écrire sont guéris de l'orgueil et de la vanité.
Mais ils sont bien guéris aussi de toute naïve espérance, de toute illusion généreuse.
Le mépris de la langue et du style, presque universel aujourd'hui, a, tout au fond, sa raison d'être dans l'anticipation très calme, rarement accompagnée d'horreur et d'épouvante, de la mort certaine qui nous attend.