CHAPITRE V
Les Philosophes et l'Art d'écrire. — La dernière Lettre d'un grand idéaliste mort jeune.
Décembre 1911.
Le soin qu'un philosophe prend de son style atteste qu'il estime et qu'il aime ses idées; mais ce même soin ne témoigne-t-il pas qu'il se fie peu à leur valeur probante sans l'aide de l'art et par la seule vertu de la vérité ? Pour poser la question dans ses termes les plus généraux, la philosophie peut-elle se passer du secours de la rhétorique?
L'opinion vulgaire est que la perfection de la forme, la clarté surtout, cette « splendeur du vrai », ne sert pas seulement à donner un lustre extérieur à la pensée, mais aussi, mais d'abord, à pénétrer dans son sens intime et à l'approfondir en la précisant. Gela n'est point sûr. Il paraît plus probable que le travail du style, — particulièrement la recherche de la clarté, — ressemble à l'opération
du polisseur, du raboteur ou de l'aiguiseur, qui, en rendant la matière plus lisse, plus tranchante ou plus fine, en ôte quelque chose. Ainsi un certain déchet, tout au contraire, plutôt qu'un enrichissement de l'idée, serait la rançon de l'art d'écrire.
Vous avez une de ces « intuitions », comme dit M. Bergson, une de ces « visions », comme s'exprime William James, qui sont, en métaphysique, la chose importante, tandis que « des raisons nul ne se soucie ». Il faudra bien pourtant que vous raisonniez, et alors, à quels sacrifices ne devrez-vous pas contraindre votre idée pour qu'elle ne soit pas trop difficilement communicable à l'intelligence d'autrui, et d'abord pour qu'elle soit parfaitement compréhensible à la vôtre ! Une idée profondément personnelle est d'une complexité trop riche, trop vivante pour trouver, dans les termes et les tours du langage, qui sont tout faits d'avance et qui sont en nombre limité, son expression adéquate. La pensée demeurant « incommensurable » avec le langage, comme M. Bergson le démontre dans sa thèse sur les Données immédiates de la conscience*, les efforts que le langage
1. « De même qu'on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d'un mobile sans jamais combler l'espace parcouru, ainsi par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. » Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 126.
fait pour la traduire sont une suite d'approximations plus ou moins lointaines, de reculs, d'à-peu-
près faibles et piteux, de défaites, de trahisons
Sully Prudhomme sentait douloureusement cette impuissance :
Quand je vous livre mon poème, Mon cœur ne le reconnaît plus.
Le meilleur demeure en moi-même :
Mes vrais vers ne sei^ont point lus.
L'artifice littéraire peut aller si loin qu'il étouffe complètement la vérité sous les plus fausses parures.
Cet artifice commence dès que nous mettons nos idées en ordre ; il faut qu'elles se suivent, se tiennent, s'associent logiquement ; mais est-ce bien une âme de vie animant un corps organisé, est-ce bien la vérité vraie que cette habile composition de parties nous présente? N'est-ce pas plutôt une simple coordination de lieux communs! Je n'entends pas nécessairement par ce mot les banalités des esprits vulgaires, mais tout simplement les idées générales qui, appartenant au domaine public, ne sortent pas du fond même de notre personnalité et « flottent à la surface de la conscience », semblables, comme M. Bergson l'a dit avec autant de justesse que de poésie, à « des feuilles mortes sur Teau d'un étang1 ».