lbid
Ces idées impersonnelles, ces idées moitiés, qui appartiennent a tous, sont la matière nécessaire de tout écrivain qui veut d'abord se faire entendre, et ce sont les seules qu'il soit relativement facile de concevoir et d'exprimer; mais le philosophe qui s'en contente pourra être un vulgarisateur de talent, ce ne sera jamais un auteur original, ce n'est point un penseur.
Les philosophes qui n'ont que de l'intelligence risquent de juxtaposer toute leur vie des idées infécondes, sans âme, — l'intelligence avant pour fonction propre, comme l'a fortement montré le profond penseur de V Evolution créatrice, de façonner la matière inerte, et le sens de la vie étant ce qui lui fait principalement défaut. A fabriquer des outils et des machines, l'intelligence a toujours fait merveille ; mais elle tâtonne et s'égare dans les hautes spéculations de la pensée, lorsque, pour trouver la vérité qui fait vivre, l'intelligence prétend se suffire à elle-même. L'art ingénieux avec lequel certains ouvriers en sous-ordre de la philosophie recherchent et réunissent les idées neuves des vrais philosophes jointes aune quantité d'autres idées judicieuses, sans avoir beaucoup réfléchi ni aux unes ni aux autres, ressemble tout à fait à un travail d'ajusteur et de mécanicien.
Descartes est le premier théoricien d'une grande doctrine qui a régné deux siècles sur l'esprit fran-
çais et qui n'a pas cessé d'être chère, — expressément ou secrètement, — à tous ceux qui écrivent, j'entends qui veulent écrire bien et ne se contentent pas ou même ne se vantent pas (l'espèce existe) d'écrire mal : cette doctrine, c'est que la clarté est un signe du vrai, disons plus, qu'elle est le critérium même de la vérité. On le nie depuis une cinquantaine d'années. Mais ceux qui le nient étant obligés de fonder leur négation sur des raisons claires, il y a là une de ces contradictions criantes ou piquantes dont la philosophie est toute semée et dont les discours dogmatiques du scepticisme sont, par excellence, le type infatigablement rappelé à notre raillerie par les contempteurs du travail philosophique.
Il est trop vrai qu'il y a dans la vérité des parties très obscures, dont non seulement l'intelligence est difficile, mais que l'intelligence, par sa nature même, est peut-être à jamais incapable de comprendre. Mais comme l'intelligence reste le seul instrument à notre usage soit pour apercevoir quelque petite chose de ces parties obscures, soit pour démontrer qu'il y faut employer d'autres moyens et pour faire l'essai de ces moyens, « nous voilà au rouet », comme disait Montaigne.
L'intellectualisme est insuffisant, d'accord; mais c'est intellectuellement que son insuffisance se prouve, c'est par l'intelligence et à des intelligences que la preuve s'administre, et pour établir victo-
BJBUOTHECÀ
rieusement que certaines ténèbres mystiques ont leur raison d'être dans la pensée de l'homme ainsi que dans les choses, il faut donc être clair, et encore , et touj ours
Taine philosophe est incontestablement un écrivain. Quelques justes reproches que l'on puisse faire à son style tendu, monotone, fatigant, il a, de l'écrivain, ce double caractère : d'être soigneux de la belle langue nationale qui est le bien de tous, et d'avoir son style. Gomme prosateur il appartient par les liens les plus étroits à la philosophie classique française, dont il a tant raillé les doctrines ; Victor Hugo fut, dans son genre, un autre disciple fidèle et passionné des traditions même dont il se croyait l'adversaire, et Taine lui ressemble en ce point.
Association et liaison des idées, composition, exacte proportion de toutes les parties, transitions, symétrie, cohérence et claire intelligibilité des images, continuité logique du discours : Taine observe religieusement ces grandes lois du style et de l'esprit classiques. Il a beau faire profession d'admirer de hardis génies qui les ont enfreintes, comme Shakespeare et Carlyle, on sent que son goût n'est point là et, au fond, il préfère à ces libres poètes le parfait rhéteur Macaulay.
Ne soyons pas surpris qu'il n'ait point vu que les artifices de la construction littéraire ne sont proba-
LES PHILOSOPHES ET i/ART d'ÉCRIRE 103
blement pas la meilleure façon de saisir et de rendre la vivante vérité : Taine, — c'est sa force, c'est aussi sa faiblesse, — ne doute de riea. Il donne un démenti formel à Vinet écrivant quelque part qu'un homme qui n'aurait que de l'intelligence serait incurablement sceptique. Jamais intellectualiste ne fut moins sceptique, plus intrépide dans son dogmatisme, et cet excès de foi en soi-même, si l'exemple en est beau à certains égards, accuse chez Taine une profonde ignorance et des conditions de l'esprit humain devant la vérité et des limites de son propre esprit ' .
Avec quelle assurance, avec quelle allégresse il démontre, dans son livre De l'Intelligence, que rien, ni dans l'univers ni dans l'homme, ne répond à la vieille idée spiritualiste d'une âme ; que nulle pensée distincte de la somme des faits et supérieure aux faits n'a présidé à l'origine des choses, ne dirige leur cours et ne les conduit vers une fin ; qu'il n'y a au monde que des phénomènes, dont la constante succession a fait naître l'idée superstitieuse d'une Cause indépendante de la loi et génératrice de la loi, cause vaine qui n'est en réalité que le fait de plus en plus général d'où tous les faits particuliers sortent successivement.
1. Pour une certaine atténuation de ce jugement un peu trop rigoureux, voir L'Inquiétude religieuse du temps présent, chapitre vu, « La Logique et la Conscience chez un penseur sincère ».
De fait en fait et de loi en loi, la science aboutit à « l'axiome éternel qui se prononce au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible » ; à la k formule créatrice dont le retentissement prolongé compose par ses ondulations inépuisables l'immensité de l'univers1 ».
Voilà la plus belle phrase de Taine. Le talent littéraire, l'éloquence, l'esprit, l'éclat et la force du style conservent des lecteurs au livre De l'Intelligence et surtout aux Philosophes français du XIXe siècle ; mais si les analyses critiques du grand écrivain sont restées parfois assez solides, toute sa doctrine positive s'est effondrée, et les penseurs qui lui ont succédé sont revenus, — en les modifiant profondément, il est vrai, — aux idées qu il pourchassait comme de vains fantômes et qu'il croyait avoir exterminées de la philosophie.
M. Théodule Ribot est un écrivain heureux. Ce philosophe s'est acquis adroitement et à juste titre une jolie célébrité en publiant de minces volumes de psychologie et de physiologie, faciles à lire et pas très difficiles à faire : Les Maladies de la mémoire, Les Maladies de la volonté, Les Maladies de la personnalité, etc., recueils de petits faits spéciaux, semés dans les revues de médecine par des cliniciens et des aliénistes et que l'habile pro-