Page finale des Philosophes français du XIXe siècle
fesseur a su rassembler par le lien des idées générales qu'un vulgarisateur exercé dégage aisément de cet amas.
Ces légers manuels, à l'usage des étudiants et des maîtres de philosophie, s'enlèvent chez le libraire Alcan comme les petits pains chez le boulanger et atteignent sans effort de nombreuses suites d'éditions. La Logique des Sentiments , opuscule moins pathologique, est un ingénieux et judicieux développement de cette vérité connue depuis longtemps, mais que peut-être on n'avait pas encore assez explicitement étudiée, que l'homme est moins un être de logique que de passion, que la volonté de croire bien plus qu'une bonne raison de croire est ce qui fait naître la foi, et que « tout notre raisonnement, comme dit Pascal, se réduit à céder au sentiment ».
Piqua» t, intéressant, instructif, M. Ribot, d'une main sûre, unit l'agréable au solide. Il abonde en détails concrets qui plaisent toujours, et Ton se sent avec lui sur un terrain très ferme. Nulle envolée d'ailleurs. Rien que l'empirisme et le phénoménisme le plus terre à terre. Ce ne serait pas la peine de s'évertuer au stvle quand on est certain d'attirer tous les amateurs d'idées justes par le charme infaillible de la vérité moyenne et commune : M. Ribot écrit-il bien? il écrit comme on parle; M. Ribot pense-t-il? il associe des idées approuvées.
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Renouvier est tout le contraire de Ribot, et il ne ressemble à Taine que par l'ardeur de sa foi en ses propres idées. Ce profond penseur est si convaincu et si sérieux qu'il ne se soucie au monde que de la vérité comme les apôtres. Le fond, chez lui, emporte et dédaigne la forme. Parla, il est, entre tous les philosophes, respectable et touchant. Cependant on lui faisait de la peine quand on disait qu'il n'écrivait pas bien. Il aurait mieux fait de le reconnaître et de s'en consoler1.
En vérité il est bon que les philosophes écrivent mal ou, pour parler sans ironie, il est utile qu'il y ait de grands penseurs originaux qui ne soient pas des écrivains : Maine de Biran, Auguste Comte, Charles Renouvier, etc. Cela souligne la différence de la philosophie et de l'art, empêche de confondre la recherche du vrai avec le culte du beau, l'audace des doctes hypothèses avec les fictions aventureuses de l'imagination, l'architecture élégante des édifices métaphysiques avec celle des romans ou des grands poèmes épiques, si souvent et si impertinemment assimilés.
Des problèmes très ardus hérissent la philoso-
1. Les disciples de Renouvier font une estime très différente
phie. Je ne pense pas qu'il y en ait un plus terrible que celui de l'union de l'esprit et du corps, entendue d'abord au sens grossièrement matériel dont notre imagination est obsédée : comment lame, la pensée, la conscience, bref, tout ce qui constitue cette essence spirituelle qu'il importe tellement à notre dignité de maintenir, comment, dis-je, à quel instant, par quel progrès successif ou par quel miracle soudain, cela est-il entré dans notre organisation et s'est-il mêlé à la matière, qui, d'après toutes les apparences, l'a précédé?
Dans une admirable page de son Evolution créatrice, M. Bergson a eu le courage de poser nettement cette question des questions, qu'on ne supprime pas en l'éludant avec effroi comme les mystiques, ou en niant, comme Taine., par l'élimination d'un des deux termes du problème, l'existence de la difficulté1. M. Bergson affirme, comme les anciens philosophes, la réalité de l'esprit; mais, à la différence des vieilles écoles spiritualistes, il ne conçoit pas l'esprit comme distinct du corps au point d'en être
de ses divers écrits, pour ce qui est du style, comme on le verra tout à l'heure par la lettre d'Octave Ilamelin.
1. « Gela posé », écrit Taine, après avoir établi son phénoménisme, « on comprend sans difficulté la liaison de la personne humaine avec l'individu physiologique. Car il ne s'agit plus de savoir comment une substance inétendue, appelée âme, peut résider dans une substance étendue, appelée corps, ni comment deux êtres de nature aussi différente peuvent avoir commerce entre eux; ces questions scolastiques tombent avec les entités scolastiques qui les suggèrent » (De l'intelligence, t. I, p. 388 de la 2e édition).
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indépendant et séparé; les vérités qui se révèlent immédiatement à la conscience, telles que la liberté, l'existence substantielle du moi, la primauté de l'homme dans le règne animal, la survivance de la personne, ne l'empêchent pas de voir, dans toute leur force, les formidables objections que la science leur oppose, et de reconnaître qu'il faut y répondre :
La grande erreur des doctrines spiritualistes a été de croire qu'en isolant la vie spirituelle de tout le reste, en la suspendant dans l'espace aussi haut que possible au-dessus de terre, elles la mettaient à l'abri de toute atteinte : comme si elles ne l'exposaient pas simplement ainsi à être prise pour un effet de mirage ! Certes, elles ont raison d'écouter la conscience, quand la conscience affirme la liberté humaine ; — mais l'intelligence est là, qui dit que la cause détermine son effet; que le même conditionne 1p même, que tout se répète et que tout est donné. Elles ont raison de croire à la réalité absolue de la personne et à son indépendance vis-à-vis de la matière; — mais la science est là, qui montre la solidarité de la vie consciente et de l'activité cérébrale. Elles ont raison d'attribuer à l'homme une place privilégiée dans la nature, de tenir pour infinie la distance de l'animal à l'homme; — mais l'histoire de la vie est là, qui nous fait assister à la genèse des espèces par voie de transformation graduelle et qui semble ainsi réintégrer l'homme dans l'animalité. Quand un instinct puissant proclame la survivance probable de la personne, elles ont raison de ne pas fermer l'oreille à sa voix; — mais s'il existe ainsi des « âmes » capables d'une vie indépendante, d'où viennent-elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce corps que nous voyons,
sous nos yeux, sortir très naturellement d'une cellule mixte empruntée au corps de ses deux parents? Toutes ces questions resteront sans réponse, une philosophie d'intuition sera la négation de la science, tôt au tard elle sera balayée par la science, si elle ne se décide pas à voir la vie du corps là où elle est réellement, sur le chemin qui mène à la vie de l'esprit1.
L'esprit, origine des choses, fin des choses et terme de l'universelle évolution ; la matière, forme inférieure de l'esprit, déchéance de l'esprit, qui doit lutter pour s'en affranchir et reprendre son ascendant sur elle, mais sur lequel elle pèse comme un joug nécessaire dans les conditions actuelles de notre existence terrestre : cette grande idée du spiritualisme nouveau n'est pas encore tombée dans le domaine banal où le commun des auteurs trouvera, pour l'exprimer, des phrases toutes faites ; elle a encore besoin d'être élaborée par des penseurs qui soient des artistes.
Le grand poète des Contemplations, étrange visionnaire, prodigieux inventeur verbal, mais philosophe aussi, quoi que les purs critiques littéraires en aient pensé, a forgé pour l'idée nouvelle, à travers toute la fantaisie des images, une forme presque sérieuse qui avait frappé vivement Renouvier.
Après Victor Hugo, dans une conférence faite k