‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 14 sur 46 · L'Evolution créatrice, p · texte numérisé non relu

L'Evolution créatrice, p

l'Institut général psychologique de Paris, le 13 mai 19041, sur ce sujet palpitant: « Comment se fabriquent les âmes? », feu Armand Sabatier, doyen de la Faculté des Sciences de Montpellier, a eu des audaces de pensée et d'expression qui égalent presque Ce que dit la Bouche d'Ombre. Affirmant que « Tout est esprit », que « Tout, même la matière, a pourpoint de départ l'esprit et retourne à l'esprit », le savant professeur d'histoire naturelle ne craint pas de parler d'une àme non seulement des animaux et des végétaux, mais des minéraux euxmêmes, et, à l'instar de Victor Hugo qui implore notre pitié pour les cailloux et pour les roches, pour les a verroux » aussi, pour le « billot » et pour la « hache », ce naturaliste ose écrire que les outils o se fatiguent » littéralement, qu'il faut leur permettre de reprendre haleine et » donner aux métaux des vacances et des jours de congé » !

Dans sa thèse De la contingence des lois de la nature, M. Boutroux pose et résout le grand problème de l'union de l'esprit et de la matière en montrant, à son tour, comment l'esprit, générateur de la matière, laisse celle-ci lui échapper, contrarier ses desseins et lui disputer une victoire que l'ordre divin du monde rend finalement indubitable. Ce philosophe a trouvé une belle image pour expliquer un spectacle déconcertant que la

1. Publiée à Paris, au siège de la Société, 14, rue de Condé. Se trouve aussi à la librairie Fischbacher.

LES PHILOSOPHES ET L'ART d'ÉCRIRE 109

réalité met souvent sous nos yeux : l'apparente défaite du principe supérieur par le principe inférieur, quand, par exemple, le bon fonctionnement de la pensée et son existence même paraissent dépendre du cerveau.

Est-ce, écrit-il, le principe inférieur qui détermine l'apparition du principe supérieur? ou bien, est-ce le principe supérieur lui-même qui, en se réalisant, suscite les conditions de sa réalisation?... N'est-il pas permis de penser que, si la conscience apparaît toujours lorsque certaines conditions physiologiques sont posées, c'est qu'elle-même pose ces conditions, sans lesquelles elle ne pourrait se manifester? Si Vaurore annonce le soleil, c'est qu'elle en émane.

On rencontre, en grand nombre, sous la plume de M. Boutroux, des affirmations nettement théistes, que M. Bergson n'aurait peut-être pas contresignées, si toutefois il est vrai de dire, avec feu le professeur de philosophie Jacob, que le titre même du principal ouvrage de Bergson, l'Evolution créatrice, « renferme une affirmation d'athéisme très résolue1 ». — « Dieu, écrit le religieux auteur de la Contingence des lois de la nature, n'est pas seulement le créateur du monde; il en est aussi la providence et veille sur les détails aussi bien que sur l'ensemble.... Il n'y a aucune raison pour considérer une providence spéciale comme

1. Bulletin de la Société française de philosophie, avril 1908.

plus indigne de Dieu que la création d'un univers multiple et changeant1. »

Elles sont donc moins mortes que ne le croyait Taine, après les avoir si brillamment tuées, les doctrines de ce qu'on appelait autrefois la religion naturelle ou la philosophie spiritualiste ; mais ces noms ne sont plus en honneur nulle part, et tout le monde est d'accord pourvoir aujourd'hui, dans le théisme contemporain, le résidu irréductible du christianisme réduit aux idées de la raison. M. Boutroux garde assez de la religion chrétienne pour légitimer l'anthropomorphisme, que l'homme n'a jamais pu réussir à chasser de son esprit, peut-être parlée qu'il est la vérité, comme Jacobi osait le déclarer sans ambages.

La nature humaine, forme supérieure de la créature, n'est pas sans analogie avec la nature divine. Elle possède, dans le sentiment, la pensée et la volonté, une sorte d'image et de symbole des trois aspects de la divinité. A leur tour les êtres inférieurs, dans leur nature et dans leurs progrès, rappellent, à leur manière, les attributs de l'homme. Le monde entier semble donc être l'ébauche d'une imitation de l'être divin.... Si chaque être de la nature a un idéal, en vue duquel il est façonné d'avance, et qui pourtant le dépasse infiniment, ne doitil pas exister, dans chaque être, une puissance spontanée, plus grande que lui?... Pour les formes inférieures aussi il y a un idéal, qui est de ressembler, à leur manière, aux formes supérieures, et, en définitive, à Dieu lui-

LES PHILOSOPHES ET l'aRT d'ÉCUIRL 111

même. Comment la nature, les montagnes, la mer, le ciel, peuvent-ils ressembler à l'homme? Les poètes te savent, et ils traduisent clans notre langue les mystérieuses harmonies des êtres les plus divers1.

IL est toujours bien intéressant de voir des philosophes rendre aux poètes ce magnifique hommage qui rappelle les temps anciens où les poètes vaticinaient et où la poésie était l'école philosophique du monde.

Pour qui les philosophes écrivent-ils? Pour les philosophes d'abord. Mais je pense qu'ils écrivent aussi pour d'autres personnes, pour vous et pour moi, qui goûtons fort les ouvrages de philosophie et qui les comprenons en quelque mesure.

Les philosophes classiques écrivaient pour les « honnêtes gens »; c'est-à-dire, pour les gens lettrés, hommes et femmes, d'une haute et fine culture, qui avaient « des clartés de tout » et qui aimaient les idées générales exposées dans une belle langue. Les sciences ayant pris la place de premier rang que les lettres occupaient autrefois dans l'estime publique, et l'art d'écrire étant de plus en plus méprisé par les professeurs même de langue et de littérature, la philosophie s'est « spécialisée », comme tout le reste, c'est-à-dire qu'elle a fait une part continuellement grandissante à un jargon

Page 1