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scientifique dont 1 intelligence reste fermée aux lecteurs qui n'ont pas fait d'études spéciales.
Je ne comprends pas toujours M. Bergson. Pourquoi? Simplement parce que je ne connais pas assez le vocabulaire des sciences que ce maître possède à fond : les mathématiques, la physique, l'anatomie, la zoologie, l'entomologie, etc. C'est ma faute. Il fallait les étudier.
Il est fort possible que les grands philosophes ne souhaitent point d'être trop facilement compris de tout le monde : mais d'être compris avec l'effort que la recherche de la vérité impose à toute personne cultivée et « honnêtement » instruite, voilà au moins ce que devrait souhaiter chacun de ceux qui pensent et qui savent. Tous ceux qui écrivent, — les métaphysiciens comme les conteurs de balivernes, — se trouveraient bien de suivre la règle excellente de Spencer, conseillant à qui veut donner de la vie et de la clarté au style l'emploi des termes les plus concrets et les plus imagés. Puisqu'il est bien entendu que tous les termes d'une langue sont des images, choisissons les meilleures, c'est-à-dire les moins usées, et créons-en de neuves, si nous pouvons.
Rien n'est plus digne de tenter l'ambition d'un grand écrivain que les mystères de la métaphysique, si proches parents des rêves de la poésie. Quel héros de l'épopée ou du drame égale en grandeur l'Esprit lançant la vie dans l'univers,
puis obligé de soutenir une lutte toujours recommençante contre la matière même qu'il a créée, jusqu'à ce qu'enfin il sorte vainqueur du combat et que le dualisme du temps présent rentre dans l'Unité éternelle? Mais quelle plume capable d'impossibles miracles nous peindra l'esprit sans matière, affranchi de la forme et de toutes les conditions hors desquelles on ne peut ni l'imaginer ni même le concevoir?
Dans un de ses plus beaux poèmes, Le tourment divin, Sully Prudhomme nous a fait voir l'universelle ascension de la nature montant, de degré en degré, jusqu'à l'Idéal suprême, jusqu'à Dieu :
De la pierre à la fleur, de la fleur à la bête,
Jusqu'à V homme, en chaque être ici-bas quelque instinct
L'invite à regarder au-dessus de sa tête
Vers l'être plus vivant que jamais il n'atteint!
Une page de Y Evolution créatrice, suite plus belle encore de celle que je citais tout à l'heure, nous montre aussi dans la plante le point d'appui de l'animal, dans l'animal le marche-pied de l'homme, et nous fait admirer en M. Bergson un prosateur qui ne le cède point au poète du Prisme :
Une telle doctrine (celle qui fait effort pour réabsorber l'intelligence dans l'intuition) ne facilite pas seulement la spéculation. Elle nous donne aussi plus de force pour agir et pour vivre. Car, avec elle, nous ne nous sentons plus isolés dans l'humanité, l'humanité ne nous
semble pas non plus isolée dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier, entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu'aux temps où nous sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de la matière, et, en elle-même, indivisible. Tous les vivants se tiennent, et tous cèdent à la même formidable poussée. L'animal prend son point d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort
Gaston Paris nous a raconté que le noble auteur du Tourment divin souffrait réellement de son impuissance désespérée à comprendre les rapports du physique et du moral, à s'expliquer, par exemple, comment la volonté agit sur les muscles du bras pour le mettre en mouvement. Du problème qui l'obsédait comme un cauchemar, le doux et profond rêveur a seulement entrevu la solution1, précisée
1. Il semble que Sully Prudhomme ne connaissait pas Schopenhauer, car il nous eût certainement dit ce qu'il pensait de la solution proposée par l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation. Pour Schopenhauer, la liaison de la volonté et
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par le philosophe Hamelin dans sa thèse de doctorat : Essai su?' les Eléments principaux de la
Représentation.
Hameiin nous donne, de la difficulté, cette explication nette et hardie, que Y organisme est aussi de la pensée, et que; finalement, le corps c'est l'esprit (pages 357, 377).
Il n'est peut-être pas aisé de voir comment une vie psychique soi-disant pure ou spirituelle, hien voisine de celle que revendiquait pour l'àme le spiritualisme dualiste, se traduit tout à coup par des actions mécaniques. Mais si Faction mécanique et le fait psychique sont tous les deux de la pensée, si le second suppose la première, on comprend comment ils font tous les deux partie intégrante du même processus.
La thèse doctorale d'Hamelin contient plusieurs propositions bien faites pour être agréables à la sage postérité de Montaigne, qui, ne croyant en méta-
du mouvement musculaire est essentielle non accidentelle) : « Tout acte véritable de la volonté du sujet est aussitôt et inévitablement un mouvement de son corps.... L'acte volontaire et l'action du corps ne sont pas deux états différents, connus objectivement et unis par le lien de causalité; ils ne sont pas dans un rapport de cause à effet; mais ils sont une seule et même chose, donnée seulement de deux façons totalement différentes : d'un côté, dune façon tout immédiate; de l'autre, comme une intuition offerte à l'entendement. L'action du corps n'est rien autre que l'acte de la volonté objectivé, c'est-à-dire entré dans l'intuition. Tout le corps n'est rien autre que la volonté objectivée, c'est-à-dire devenue représentation.... La volonté est la connaissance a priori du corps; le corps, la connaissance a posteriori do la volonté » (Cité par Th. Ruyssen. Schopenhauer, p. 196).
physique à aucune vérité évidente ou prouvée, et conservant toute sa liberté de choisir, préfère naturellement aux doctrines désolantes celles qui nous laissent un espoir et une consolation. Il est réconfortant d'entendre un docteur de la Sorbonne nouvelle traiter de « platitude » et de u sottise » les négations de l'athéisme vulgaire (p. 451). Sa tentative pour concilier son système avec les doctrines chrétiennes de la Création, de la Chute et de la Rédemption est intéressante, bien qu'elle n'ait rien d'original, étant empruntée à Renouvier, son maître.
Mais vraiment ce « dernier des grands rationalistes », comme Ta baptisé un de ses pairs, est un peu trop, en son jargon spécial, un ahstracteur de quintessence. Il en convient lui-même, non sans fierté, dans un passage où il qualifie sa thèse de travail « du genre ultra-abstrait » (p. 4oi) . Il semble que l'abus de l'abstraction produise dans certaines têtes philosophiques une espèce d'ivresse qui leur ôte le goût de la saine et bonne langue française et ne leur laisse que la passion du verbe incolore et insipide dont ils sont intoxiqués.
Voici en quels termes débute YEssai sur les Eléments principaux de la Représentation ; notez bien qu'on n'a rien lu encore et que ce sont, — immédiatement après le titre, sans préface et sans aucune sorte de préambule, — les toutes premières lignes de l'ouvrage :
Puisque la compréhension et l'extension des idées sont en raison inverse l'une de l'autre, il faut, si Ton pousse aussi loin que possible l'explication du particulier par le général, qu'on aboutisse à un terme dont la compréhension soit réduite jusqu'au dernier point. Pour parler un langage qui serre de plus près la nature des choses, la méthode analytique, en éliminant par degrés toute la complexité du monde, doit arriver, en fin de compte, à un élément simple à la rigueur. Mais qu'on prenne pour élément ultime l'être parfaitement pur et vide ou même, si l'on veut, le néant, ni l'un ni l'autre ne présente la simplicité absolue qu'on devait atteindre. En effet, l'être exclut le néant et le néant exclut l'être, mais il est impossible de trouver aucun sens à l'un ou à l'autre hors de cette fonction d'exclure son opposé, etc., etc.
Et ainsi de suite, pendant quatre cent soixanteseize pages. C'est épouvantable !
Il était clair pour moi, dès les premières lignes, qu'à ma faible culture philosophique l'ouvrage paraîtrait dépourvu de sens utile et d'intérêt, ou, du moins, ce qui semblait d'abord se présenter comme la pensée essentielle de l'ouvrage. J'en ai continué la lecture néanmoins et je l'ai lu jusqu'au bout, sans rien omettre, parce que je sentais, parce que je savais par d'autres expériences que tout ne me serait pas impénétrable et que le reste finirait peut-être par éclairer à mes yeux l'obscurité de l'entrée. En effet, j'ai rencontré, dans cette longue suite d'abstractions, plusieurs vérités de détail très intéressantes et quelques grandes idées générales qui, appartenant à la thèse principale de l'auteur,
ne pouvaient pas avoir pour moi l'attrait des idées particulières, mais cependant m'offraient assez de sens intelligible pour me permettre d'entrevoir une partie de sa pensée.
La doctrine essentielle de l'Essai paraît être que la représentation (contrairement au sens littéral du mot) ne représente pas, à proprement parler, ne reflète pas des objets qui existeraient sans elle et hors du sujet qui les perçoit. Le sens commun s'imagine que la perception est l'image au dedans de nous de quelque chose qui nous est extérieur : le monde, réalité; nos idées, ombre des choses: telle est la manière de voir qui s'impose d'abord à tout regard superficiel, et cette illusion réaliste est si naturelle à l'homme que les plus éminents penseurs ne sont jamais parvenus à l'exterminer entièrement de leur esprit. On la retrouve, parait-il, chez Aristote, chez Malebranche, chez Kant luimême, qui a tant fait pour l'idéalisme, mais n'en a pas suivi la logique jusqu'au bout. C'est, nous déclare Hamelin, une « proposition monstrueuse », de dire que « la représentation est une peinture d'un dehors dans un dedans ». Pour extirper du jugement une si commune et si énorme erreur, il faut commencer par se débarrasser de la croyance qui est la base du réalisme, à savoir « la dualité substantielle de l'être pensé et de l'être pensant1 ».
i. Si ce résumé malhabile de l'idéalisme d'Hamelin paraît
Hamelin se distingue d'ailleurs et se sépare formellement des idéalistes radicaux, pour lesquels l'objet n'a point d'existence réelle et n'est qu'une création de l'esprit. Il paraît croire sans réticence à la réalité du monde extérieur. « L'objet et le sujet, écrit-il, sont également réels. » Et encore : « Rien ne nous empêche de reconnaître, avec le sens commun, bien qu'à notre manière, qu'il y a une autre sorte d'existence que l'existence idéale. » Cependant, pour Hamelin, rien n'est « chose en soi ». L'être n'existe vraiment que parla conscience : « La conscience est la synthèse du moi et du non-moi. la réalité hors de laquelle ils n'ont l'un et l'autre qu'une existence abstraite. » — « La conscience est, à nos yeux, le moment le plus haut de la réalité, et parla le connaître est au cœur de l'être. Au lieu que ce soit un surcroît qui s'ajoute à l'être, le connaître est partie intégrante de l'être. »
J'ai souligné, dans mon exemplaire, avec ces
obscur, les lignes suivantes, où un maître, M.. Ruyssen, résume l'idéalisme de Schopenhauer, l'éclairciront peut-être un peu : « L'existence de ce monde est suspendue à un fil unique et léger, à savoir la conscience particulière dans laquelle eile est présente. Supprimez la conscience du sujet, toute représentation s'évanouit, et, avec elle, tout objet, c'est-à-dire en définitive le monde entier.... Objet et représentation sont même chose.... Le monde entier des objets est et reste représentation. Seule, la conscience est immédiatement donnée, et le monde ne l'est que par elle.... Il n'y a pas d'objet sans sujet; car l'objet, par définition, est ce qui est donné à l'aperception d'un sujet; et il n'y a pas davantage de sujet sans objet, de conscience qui ne serait la conscience de rien » [Schopenhauer, p. 152).
formules d'un idéalisme encore modéré : « La
représentation est la réalité même » « La
représentation est l'être et l'être est la représentation », cette déclaration où je ne puis plus rien voir qui diffère du subjectivisme le plus radical : « Bien entendu, il ne peut exister pour nous que des représentations ou des idées » (p. 396).
Je n'ai garde de discuter ces propositions du profond penseur, et je ne demande pas mieux que de les tenir pour vraies; mais il me semble qu'il eût valu la peine de les mettre en très belle langue française, de les illustrer pour l'imagination du lecteur ignorant par des exemples clairs et concrets, et que cet honorable effort eût été digne d'un jeune1 philosophe nourri de littérature classique.
Pendant que je lisais sa thèse de docteur, célèbre avant d'avoir paru, qu'il venait de soutenir en Sorbonne, aux grands applaudissements des juges ses collègues, et qu'il m'avait gracieusement adressée de Paris, survint l'horrible accident de Goutras (août 1907) : un tamponnement à l'entrée de la gare, un train écrasé, une locomotive renversée, et, sous cette lourde masse, des blessés, des cadavres, une charmante petite fille épargnée par la mort, mais qui ne pouvait faire un mouvement,
i. Hamelin est mort à cinquante et un ans : mais sa thèse est le très long travail de plus de vingt années.
étouffée par le poids des corps inanimés de son père et de sa mère qu'elle appelait à cris désespérés
En écrivant à Hamelin pour le remercier de son livre, je ne lui cachai point que certaines choses y étaient restées très obscures pour moi, je lui demandai quelques explications, et, passant au fait récent de la catastrophe dont ma mémoire était hantée, je saisis tout vif cet exemple; je priai le savant professeur de me dire si la locomotive, cause du désastre, n'existait pas objectivement, d'une existence terrible, et comment un idéaliste s'y prendrait pour traduire dans sa langue une si affreuse réalité? Hamelin me répondit, le 2 septembre :
Monsieur1,
En lisant jusqu'au bout un livre aussi rébarbatif que le mien et en trouvant vingt et une pages à en extraire 2, vous m'avez donné une marque d'intérêt personnel dont
1. Hamelin était excessivement poli et cérémonieux. Bien que nous ayons frayé familièrement ensemble pendant vingt-trois ans, il ne me disait pas : a Mon cher collègue ». comme c'est l'usage entre professeurs, surtout de la même Faculté; toutes ses lettres, tous ses billets, dont je possède un grand nombre, commencent par :« Monsieur». Le 1" janvier de chaque année, il faisait en voiture toutes ses visites du jour de l'an avec la plus scrupuleuse exactitude. Quand nous cheminions ensemble dans la rue, il était attentif à me céder toujours le haut du trottoir, dùt-il marcher dans le ruisseau.
2. Sur cette vieille coutume que j'ai de faire des extraits de toutes mes lectures, voyez mon chapitre xn « Relire, penser, écrire... mourir » page 276.
je suis très touché. Vous en ajoutez une autre, précieuse aussi, quand vous me faites part de vos judicieuses observations de langue et quand vous me signalez une faute d'impression dont j'ignorais encore l'existence. Il va de soi que je suis sensible aux mérites de style que vous me reconnaissez. J'avoue que j'ai pris de la peine pour écrire avec propriété et clarté. Mais je n'ai fait en cela qu'imiter M. Renouvier dans ses bons endroits ; quelques-uns de ses derniers ouvrages sont écrits dans un style journalistique où la pensée n'arrive à s'exprimer qu'au moyen de trois ou quatre approximations successives : telle par exemple YEsquisse d'une classification des doctrines. Le cas des Essais de critique générale est tout autre, et c'est un pur préjugé universitaire qui a empêché d'y reconnaître la manière solide et forte de Descartes.
Je réponds maintenant à quelques-unes de vos difficultés ou questions. Le sens de la page 463-464 se laisse aisément traduire en termes imaginatifs. Assimilons l'univers à un système formé d'une pile électrique de plusieurs éléments, d'un conducteur reliant les pôles et d'un galvanomètre inséré sur le parcours de ce conducteur. La conscience universelle qui embrasse le tout, qui est le tout, se trouve symbolisée plus spécialement parle galvanomètre. Les éléments delà pile sont chacun, ou peuvent devenir chacun, une conscience individuelle en accomplissant un acte contingent et libre : dans l'espèce cet acte sera de laisser passer ou de ne pas laisser passer le courant. Normalement la conscience universelle s'attend à ce que le courant passe toujours. Est-il interrompu du fait d'un des éléments? La conscience universelle ne perçoit rien, il y a lacune dans ses perceptions. Aussitôt elle interprète ce rien, cette lacune comme l'effet d'une initiative de l'élément considéré : elle devine ce qui s'est passé et par là (sans communica-
LES PHILOSOPHES ET L'ART d'ÉCIUBE 123
tion aucune) elle comble la lacune et rétablit l'unité du système. Voilà qui est clair, d'une clarté sensible, n'estce pas? Quant aux raisons qui doivent selon moi faire préférer une telle hypothèse à celle de l'harmonie préétablie de Leibnitz, quant aux raisons de cette dernière hypothèse elle-même, cela ne peut malheureusement pas s'exposer avec le même genre de clarté ou, du moins, il y faudrait beaucoup de temps.
Je ne vois aucune difficulté à exprimer en termes idéalistes la catastrophe de Coutras. Le non-moi n'est que pour le moi, mais il ne saurait se réduire au moi. Du moins je considère comme frappés d'une invalidité radicale les systèmes, s'il y en a, qui auraient tenté une pareille réduction. Il y a du nécessaire, et ces données sur lesquelles (directement) notre volonté ne peut rien sont indispensables à l'existence même de la volonté : car sans le déterminisme la liberté n'aurait ni objets ni moyens d'action. Où réside cette nécessité? Dans la représentation assurément; car autrement elle ne serait rien pour nous. Et ce serait bien heureux qu'une locomotive en soi écrasât mon corps en soi, car je n'en sentirais rien et ne m'en porterais pas plus mal. Le mal n'est dans les cas de ce genre que trop réel, c'est-à-dire que trop senti. Qu'en dire au point de vue de l'optimisme lié à celui du théisme? C'est à cela que M. Renouvier a répondu par son hypothèse de la chute cosmique : la maîtrise du déterminisme nous a échappé tandis qu'autrefois il était à nos ordres comme est maintenant encore ce déterminisme restreint qui est notre corps propre : et le monde actuel est profondément mauvais. J'accepte cette manière de voir en ajoutant seulement, par un retour aux espérances de Descartes, que nous reprendrons par les sciences l'empire de la nature
Cette lettre est probablement la dernière que le
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grave penseur ait écrite. Il était à ce moment dans les Landes, en vacances.
Quelques jours à peine venaient de s'écouler quand les journaux m'apprirent un nouveau malheur, non plus public cette fois, mais privé, — si ce n'est pas un malheur public qu un accident qui met toute la philosophie en deuil. — Un matin de septembre, Hamelin se baignait sur la plage inhospitalière et presque déserte de Huchet, en compagnie de deux femmes à son service qui le suivaient dans ses villégiatures. Cette plage est dangereuse pour les baigneurs inexpérimentés, à cause des affaissements d'un sol inégal qui se dérobe soudain et ouvre sous leurs pieds de brusques abîmes. Une des femmes disparut tout à coup. Hamelin ne savait pas nager. La généreuse impulsion de l'instinct ne lui laissa pas le temps de réfléchir que son sacrifice était inutile : il se précipita vers la noyée et périt avec elle
Etait-elle une idée, une « représentation », la nappe d'eau stupide et aveugle qui suffoqua le grand philosophe? Ne tenait-elle son être que de la conscience qu'il eut d'elle, en un rapide éclair, à l'instant où il en fut submergé ? Ne reconnaîtronsnous pas plutôt, avec horreur et avec douleur, qu'elle existait déjà formidablement?
Sans doute, par la pensée, par le génie, par la volonté bonne, par l'amour, par tout ce qui fait de l'homme un être spirituel et libre, par sa bonté pour
les autres êtres qui est son trait le plus divin, par son empire toujours plus grand sur la nature et par sa conquête récente du royaume de l'air, l'homme reste infiniment supérieur a la matière qui le tue ; mais la matière se venge quelquefois, elle montre quelle existe, qu'elle n'a pas encore perdu son pouvoir de faire à l'esprit beaucoup de mal, et qu'elle ne lui est pas toute assujettie.