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CHAPITRE VI

L'Idée du « Moi » dans la Philosophie contemporaine.

Mars 1912.

Si mécontent qu'on soit de son sort, nul homme, je pense, ne souhaitera d'en changer pour devenir une autre personne. On désire l'argent, la position, le succès d'autrui, choses extérieures et transportables; on n'a aucune envie d'être transformé en l'individu même qui jouit de ces biens. Le rêve de Fantasio, dans la comédie d'Alfred de Musset : « Si je pouvais être ce monsieur qui passe!... Ce monsieur qui passe est charmant... » peut traverser l'imagination, parce qu'il serait très intéressant, en effet, de posséder, pendant deux ou trois minutes, « l'essence particulière » à ce monsieur; mais nous ne voudrions pas prolonger l'expérience, parce que nous avons ou croyons avoir notre « essence », nous aussi, et que nous y tenons infî-

niment plus qu'à toute autre, quelque évident que fût pour d'autres veux l'avantage de l'échange. Un écrivain pourra être assez humble pour envier certaines parties de tel ou tel talent qu'il admire, — plus de richesse, plus de mouvement, plus de concision, plus d'éclat; — s'il a un peu de personnalité, s'il a la moindre valeur, il ne désirera jamais changer de style, puisque le style est « l'homme même », c'est-à-dire la personne.

Il serait cruellement piquant que ce moi auquel nous sommes si àprement attachés ne fût qu'une illusion. Taine, dans son livre De l'intelligence, s'est appliqué, avec une sorte de passion, à faire évanouir ce « fantôme » ainsi que les autres idoles du spiritualisme classique, — l'être, l'essence, la substance, la cause, la matière, l'esprit, l'àme, — et, du même coup^ par conséquent, ces grandes forces cosmiques et psychiques dont l'identité fondamentale, soupçonnée par un savant naturaliste1, est si pleine d'attrait pour la pensée philosophique et religieuse. L'auteur de l'Intelligence montre comment ce moi auquel nous attribuons une substance, où nous voyons une cause, que nous appelons notre personne, n'est rien et disparait avec les phénomènes et les états intérieurs dont il n'est que la suite et la coordination, c'est-à-dire avec nos sensations, nos souvenirs, nos espérances, nos

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