‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 17 sur 46 · Armand Sabatier. Voir sa Philosophie de l'effort · texte numérisé non relu

Armand Sabatier. Voir sa Philosophie de l'effort

idées. Notre langage fait un substantif et notre imagination un être d'un simple rapport, de la particularité que présente un fait d'être constamment suivi parun autre fait. Le vide même, le néant auquel l'analyse aboutit quand elle creuse le contenu de cette entité verbale, est porté par notre pensée complaisante à l'actif d'un être évanoui tout entier : nous croyons y saisir une essence pure et nous le nommons esprit, parce qu'il est inétendu, incorporel, immatériel^ bref, inexistant.

On se tourmente pour comprendre comment l'âme, substance inétendue, peut loger dans un corps et comment est possible le commerce de deux êtres de natures si différentes. Ces questions tombent avec la vaine métaphysique qui les a suggérées : il n'y a point d'êtres distincts des phénomènes dont ils ne sont que la trame ; il n'y a point de causes distinctes des faits — de plus en plus généraux, si l'on remonte la série, de plus en plus particuliers, si on la descend, — qui se déterminent et se conditionnent les uns les autres.

Une considération saisissante achève la dissolution de l'idée du Moi, si la formidable critique de Taine en a laissé quelque chose debout.

Même quand on se place au point de vue du spiritualisme classique, pour lequel la personne est une substance réelle, cette substance, bien examinée, n'a point l'unité, la stabilité qu'on lui prête. Tous les êtres vivants sont des assemblages, des

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groupes, des sociétés, — les individus aussi bien que les organismes collectifs, — et des sociétés fort anarchiques parfois. « Mon moi », dites-vous. — Lequel? Vous en avez plusieurs, et celui que vous croyez tenir glisse, fuit, s'écoule, change incessamment. En outre, il n'est point simple. Des âmes diverses et plus ou moins contraires, — à la fois ou tour à tour, — composent notre personne. De bonne foi, le regret, le repentir, le remords de fautes datant d'un quart de siècle vous tourmente-t-il aujourd'hui beaucoup? Ne les contemplez-vous pas en spectateurs désintéressés et lointains plutôt qu'en auteurs responsables? Et si, au bout d'un certain nombre d'années, vous vous sentez jouir ainsi du bénéfice de la prescription, n'est-ce pas parce qu'insensiblement un être tout nouveau s'est substitué chez vous à l'ancien?

Un philosophe théiste du dix-neuvième siècle, Pierre Leroux, qui croyait fermement à la réalité et à l'éternité de l'être spirituel, sans croire à l'immortalité des âmes et des consciences personnelles, avait imaginé ou restauré la doctrine de la palingénésie, c'est-à-dire de la durée sans terme de l'être humain par la renaissance des mêmes individus, dont l'essence indestructible subsiste, mais dont la forme phénoménale se renouvelle sans cesse. Et il montrait que, pour nous renouveler de fond en comble, nous n'avons pas besoin d'attendre la mort, vivre n'étant pas autre chose que

mourir continuellement à une certaine forme pour renaître à une autre forme1.

La vieille et importune question de savoir si la mémoire persiste après la mort, — sujet d'angoisse pour les pauvres mortels qui aspirent ardemment à conserver leur moi, — cesserait de nous causer une si grande anxiété si nous réfléchissions à ce qui se passe dès cette vie. Ici-bas oublier est proprement la loi de toute notre existence active et passive. La relation entre ces trois termes : vie, changement, oubli, est tellement étroite que M. Ribot2, sans étonner personne, a pu avancer ce paradoxe qu'une bonne mémoire, bien vivante et bien saine, a pour condition première d'oublier beaucoup de choses; car, sans l'élimination continuelle du nombre prodigieux de petits faits insignifiants qui l'encombrent, comment rappellerait-elle les images importantes? De combien de faits, je ne dis pas anciens, mais récents, contemporains, actuels, le souvenir ne paraît-il pas aboli en nous par une extinction totale et presque immédiate? Si un petit

1. De l'humanilé, tome II, p. 156. — M. Bergson a dit la même chose, non pas avec plus de clarté et de force, mais en termes plus rigoureusement techniques : « La vie est une évolution. Nous concentrons une période de cette évolution en une vue stable que nous appelons une forme.... Mais, en réalité, le corps change de forme à tout instant. Ou plutôt il n'y a pas de forme, puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le changement continuel de forme : la forme n'est qu'un instantané pris sur une transition. » {L'évolution créatrice, p. 327.)

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