Les maladies de la mémoire, p
nombre d'événements exceptionnels surnagent plus ou moins long-temps dans l'abîme d'oubli où sombre tout le reste, la trame des petits faits ordinaires dont notre vie se compose est si ténue qu'elle se déchire à l'instant même où elle est ourdie.
Les juges de nos tribunaux oublient cette condition de la faible humanité quand ils attendent d'un accusé ou d'un témoin qu'il puisse leur raconter exactement ce qu'il a fait, dit, vu ou entendu il y a un an, il y a un mois, il y a huit jours, à telle heure... Pareille exigence est une énorme erreur psychologique, et les contradictions où les malheureux questionnés s'embarrassent en faisant de vains efforts pour se souvenir et pour répondre ne prouvent absolument rien contre ceux qui les commettent.
Il n'est point sûr que la facilité d'oublier ne constitue pas, à tout prendre, un avantage plus précieux que celui de se souvenir. Aux mortels qui caressent l'espoir de recommencer sur la terre ou dans un autre séjour une nouvelle vie, le sens commun objecte que, ayant oublié l'ancienne, nous n'aurons point conscience d'être les mêmes hommes, et alors que nous importera une immortalité vide de mémoire, c'est-à-dire sans le sentiment d'elle-même? — Vous confondez, répond Leroux, l'apparence avec la réalité, les formes de la vie avec la vie, l'état phénoménal avec l'état essentiel. Le sommeil périodique, pendant lequel
nous prenons une autre conscience, pourrait déjà vous donner une leçon utile et vous instruire de l'insignifiante altération que la mort produira dans votre personnalité. « Oh! combien les anciens étaient plus dans la vérité que nous avec leur mythe du fleuve Léthé ! Les plus nobles héros, les plus grands sages n'aspiraient, suivant eux, qu'à boire à longs traits ces eaux d'oubli, sans croire perdre pour cela leur existence, leur être, leur identité, leur personnalité, leur moi1. »
« Nous ne pouvons à la fois, écrivait Schleiermacher dans une lettre de consolation à une veuve5, posséder l'être réel et vivre une vie particulière. »
Cette métaphysique a peut-être raison ; mais franchement, vous sentez-vous consolés? Ces considérations ont-elles quelque douceur pour nous, pauvres mortels du xxe siècle, qui, devenus trop savants et trop sages, n'osons plus espérer une survie de notre personnalité et de la mémoire qui en prolonge et en conserve la conscience? J'en doute fort ; je ne crois point qu'elles aient la vertu de relever par la moindre allégresse le mélancolique abattement des individus convaincus désormais du néant de leur forme particulière, et je continue, pour ma part, à ne goûter nulle joie dans la pensée de m'absorber dans le grand Tout.
i. Pierre Leroux. De V humanité, tome I, p. 228.