De V intelligence, t. II, p. 187 et suivantes. Et passim
De ce que l'esprit est insaisissable aux sens, étant inétendu, incorporel, immatériel et, par suite, intangible et invisible, est-il logique de conclure qu'il est « inexistant »? Non, puisqu'il ne serait pas l'esprit s'il avait avec la matière cette ressemblance qu'on se plaint peu judicieusement de ne point trouver. La vanité des idées métaphysiques se prouverait, nous dit-on, en faisant voir, — pour l'idée de cause, par exemple, — qu'elle est un mot, rien de plus, et qu'il n'y a au monde que des phénomènes et des lois, c'est-à-dire des faits particuliers et des faits généraux, les faits particuliers ayant dans les faits de plus en plus généraux leur principe, leur origine, leur source
Mais déjà je m'arrête, ne pouvant plus faire un pas qui ne soit une scabreuse aventure ; car le langage philosophique est dépourvu des termes parfaitement clairs et incolores qui seuls pourraient convenir à de pareilles idées.
On relègue au royaume des gnomes et des sylphes ces petits êtres spirituels, les causes, cachées derrière les faits qu'elles ont le pouvoir occulte de produire; on s'évertue, on s'ingénie à chercher des substituts abstraits au mot trop coloré qu'on voudrait éviter : à quoi bon? principe, origine, source, comme germe et force, comme tous les autres synonymes de cause, seront toujours des images, c'est-à-dire des fables et de la mythologie; loi, raison même sont-ils d'une langue beaucoup plus
idéaliste que cause? on ne saurait traduire sa pensée dans la prose la plus terne sans faire de la poésie, si prosaïque que Ton soit, et sans vaticiner peu ou prou.
Nous donnons, écrit Taine, le nom de cause ou de pouvoir à un certain caractère que possèdent ou que présentent les faits : la propriété, la particularité qu'ils ont d'être constamment suivis par un autre fait, nous en détachons par abstraction cette particularité et nous en faisons quelque chose de réel et d'existant en soi. — Bon ! variez de nouveau et tant que vous pourrez votre vocabulaire ; appelez maintenant propriété ou particularité ce que vous ne voulez pas nommer cause : prétendez-vous dire que, quand le jour recommence après que le soleil a paru, il n'y a entre ces deux faits qu'un rapport de concomitance ou de succession et que le retour de la lumière et de la chaleur n'est pas dû, comme V effet à sa cause, au retour du foyer d'où toute lumière et toute chaleur émanent? S'il n'y avait entre la cause et l'effet qu'un simple rapport de succession, il faudrait dire alors que la nuit est la cause du jour, comme un bon raisonneur l'a plaisamment et très pertinemment objecté.
C'est une considération triste ou plaisante, selon la diversité des humeurs et le point de vue où Ton se place, c'est en tout cas un fait bien significatif que l'impossibilité où sont les métaphysiciens d'aboutir à des résultats vraiment scientifi-
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ques dans toutes les grandes questions qui ont pour l'homme un intérêt vital.
Un rationaliste convaincu, mais modeste, le philosophe Hamelin, avoue, dans la conclusion de la thèse magistrale qui est sou seul ouvrage1, que « la vérité et la certitude sont en fait infiniment éloignées de nous et que, jusqu'à son achèvement, le rationalisme absolu demeure forcément un probabilisme ». — Un autre philosophe, William James, le contraire d'un rationaliste celui-là, nie tout net que l'appareil logique des dialecticiens ait la moindre valeur démonstrative : « Permettez-moi de vous répéter une fois de plus que la vision d'un homme est chez lui le point important. Qui se soucie des liaisons de Carlyle, ou de celles de Schopenhauer, ou de celles de Spencer? Une philosophie est l'expression du caractère d'un homme dans ce qu'il a de plus intime, et toute définition de l'univers n'est que la réaction adoptée à son égard par une certaine personnalité2. » Gela revient à dire que la philosophie n'est pas une science, mais un art, et que les métaphysiciens sont des poètes. La seule chose qu'on puisse leur- demander, c'est de construire des systèmes ingénieux et plausibles dont
1. Voir le chapitre précédent. — On a récemment publié, d'Octave Hamelin, un ouvrage posthume sur Descartes.
2. Philosophie de l expérience, p. 116. Cité par M. Le Dantec dans la Grande Revue du 10 juillet 1910.
toutes les parties se tiennent bien; leurs idées nous intéresseront^ nous plairont, nous persuaderont même, si elles s'accordent avec nos propres tendances, mais personne n'est tenu d'y croire.
Lorsque, après avoir lu Y Intelligence de Taine, on ouvre les principaux écrits des philosophes qui lui ont succédé, on reste confondu de la faible influence exercée sur les grands penseurs originaux par un homme qui croyait certainement avoir révolutionné la philosophie. 11 semble que Fauteur de YEssai sur les éléments principaux de la représentation ignore ou dédaigne l'œuvre de son prédécesseur lorsqu'il écrit, à la page 206, ces lignes stupéfiantes : « Beaucoup de penseurs ont cru qu'on ne pouvait définir la causalité sans recourir à ce caractère qu'elle serait une succession constante, et peut-être même y en a-t-il quelques-uns (dans tous les cas il pourrait y en avoir) aux yeux de qui son essence ne constitue rien de plus. » — Quelqu'un a peutêtre soutenu le paradoxe du phénoménisme : voilà ce que, après le livre célèbre De l'intelligence, un docteur en philosophie écrit tranquillement !
A coup sûr, Taine croyait à jamais impossible le retour des « fantômes métaphysiques » qu'il avait pourchassés, raillés et renvoyés au pays des ombres. Que dirait-il aujourd'hui en les retrouvant toujours là? Un philosophe, Renouvier, commence un gros livre posthume auquel il donne ce titre
significatif, Le personnalisme ; un autre, Bergson, affirme que « l'esprit est une réalité » [Matière et mémoire, p. 67), que le moi « n'est pas un agrégat de faits de conscience » (Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 126), et il soustrait absolument la mémoire à la domination de la matière, pour la rendre à ce qu'il continue d'appeler, avec l'ancien spiritualisme, la « conscience » et 1' « esprit ».
Le sens commun ignorant et grossier, appuyé sur une pseudo-science médicale des plus superficielles, fige et accumule dans le cerveau tous nos souvenirs : le savant auteur de Matière et mémoire réduit à néant cette explication matérialiste. Tout ne paraît pas clair dans ses profonds ouvrages à ma tardive et incomplète instruction philosophique; néanmoins j'en comprends assez pour voir qu'il croit à ces grandes choses que Taine niait : la liberté de l'homme, la substance pensante, la cause efficiente et finale, l'esprit, la conscience, l'âme.... M. Th. Ribot, dont l'empirisme très positif se rattache à la philosophie de Taine et ne donne aucun encouragement au spiritualisme nouveau, penche, il est vrai, pour l'hypothèse qu'il appelle « récente » et qui considère la conscience non comme la propriété essentielle de l'âme ou de l'esprit, mais comme un simple « épiphénomène », c'est-à-dire comme un phénomène « surajouté à l'activité cérébrale », comme un
« événement dépendant de conditions déterminées »; mais Bergson, Hamelin, — sans parler de Renouvier, — s'opposent de toutes leurs forces au phénoménisme. Pour Hamelin, la conscience est « le sommet de l'Etre » ; l'Esprit, — que ce jeune philosophe divinise presque en l'écrivant par une majuscule et en disant, avec l'auteur du quatrième évangile : « l'Esprit était au commencement » (p. 449), — l'Esprit est « une réalité vivante » pour lui comme pour Bergson : « Tout en restant placés au point de vue idéaliste et en considérant les forces comme des rapports, nous entendons qu il y a de la réalité dans ce qu'on appelle communément efficace, pouvoir, force.... »
« L'organisme est aussi de la pensée » « Le
corps est finalement de l'esprit » (pages 357, 377). M. Bergson, de son côté, répète avec insistance que « la mémoire n'est à aucun degré une émanation de la matière » ; loin de redire, après Taine et Ribot, que le moi est « un composé extrêmement complexe », une suite et une coordination de <( phénomènes », il réédite cette vieille et « incontestable » vérité, que « l'esprit s'oppose à la matière comme une unité puj-e à une multiplicité essentiellement divisible », et il accepte, avec l'ancienne psychologie, les idées de cause, de substance, de liberté, comme des faits certains, comme des « données immédiates de la conscience ».
Le Moi a beau être « merveilleusement ondoyant et divers », il a son unité, sa stabilité relatives. Si l'oubli, — non moins facile que nécessaire, — d une multitude infinie de choses est un fait indéniable, la persistance de certains souvenirs est indéniable aussi et continue à servir encore d'argument estimé pour prouver l'identité du sujet qui les conserve.
Est-ce la répétition fréquente de l'image ou la force de la première impression qui rend ineffaçables certains souvenirs? Je n'ai point trouvé — peut-être est-ce ma faute et n'ai-je pas su trouver — dans mes auteurs de réponse nette à cette question. Ils nient que les souvenirs soient localisés par des empreintes dans la matière cérébrale ; à propos des rapports de la pensée et du cerveau, ils font une distinction bien juste entre la condition et la cause : l'esprit peut être lié au corps ici-bas, simplement comme à la condition de sa forme humaine et terrestre. « La pensée pure, sans liaison aucune avec le sensible, écrit Paul Janet dans le Matérialisme contemporain (1875), paraît impossible dans les conditions actuelles de notre existence finie. » Et l'auteur de l'Evolution créatrice ajoute : « Le cerveau souligne à tout instant les articulations motrices de l'état de conscience ; mais là se borne l'interdépendance de la conscience et du cerveau ; le sort de la con-
science n'est pas lié pour cela au sort de la matière cérébrale.... La conscience est essentiellement libre, elle est la liberté même; cependant elle ne peut traverser la matière sans se poser sur elle, sans s'adapter à elle. ...» Mais si les souvenirs ne restent pas dans l'encéphale, ne faut-il pas (demande l'incorrigible sens commun) qu'ils soient emmagasinés quelque part, dans l'esprit sinon dans le corps, puisqu'ils durent et qu'ils reparaissent?
Ici, j'en ai peur, je commets l'erreur dénoncée par M. Bergson dans des pages trop fortes pour moi de haute métaphysique, et je fais la confusion commune d'appliquer à la durée les mesures qui ne conviennent qu'à l'espace. Notre philosophe paraît croire que tous, absolument tous les faits actifs ou passifs de notre existence consciente demeurent dans la mémoire. Il rappelle ces cas souvent racontés « de suffocation brusque, chez les noyés et les pendus, où le sujet, revenu à la vie, déclare avoir vu défiler devant lui, comme dans un éclair, tous les événements oubliés de son histoire, avec leurs plus infîmes circonstances, et dans l'ordre même où ils se sont produits ». Il se demande jusqu'à quel point et dans quel sens des souvenirs peuvent réellement s'évanouir? Il cite en l'approuvant ce mot de Bail : « La mémoire est une faculté qui ne perd rien et enregistre tout1. »
1. M. Bergson aurait pu citer aussi cette jolie image de Bons-
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Ainsi donc l'unité et la réalité substantielle du Moi, que la critique avait démolie, la critique la restaure assez gaillardement, et toutes les hvpothèses métaphysiques en sont là. C'est pourquoi, dans l'universelle incertitude, ce qui seul importe au sage, ce n'est pas qu'on lui fournisse une preuve qui, n'ayant point de rigueur scientifique, n'est qu'une construction élégante et fragile suspendue à la virtuosité des logiciens, c'est de choisir la vérité qui pratiquement paraît la meilleure. Or, il n'est point douteux crue la croyance au moi et à ses synonymes, — qui sont la personne humaine, la conscience morale, l'esprit, l'âme, — est chose bonne et utile à l'homme, tandis que la conviction contraire ne peut que lui être funeste.
Le moi est réel, non illusoire : tant mieux! réjouissons-nous de la bonne nouvelle ; mais à quoi nous sert cette vérité, qui reste purement théorique tant que nous ne la traduisons pas en faits et
tetten : « Je crois que rien ne s'oublie complètement, que rien ne se perd : ce qui manque quelquefois, c'est l'excitateur de telle ou telle idée. La pensée existe quelque part, mais le cordon de la sonnette n'y est pas. » — Un roman de M. Henri Bordeaux, La robe de laine, contient une observation curieuse qui rentre dans le même ordre d'idées ou de faits : « La première atteinte chez Raymonde se manifesta par une diminution de gaieté. Je n'y ai pas pris garde et je m'en souviens. Il y a dans notre passé toute une part que nous négligeons, mais qui n'a pas consenti à disparaître. »
eu action? Vous pouvez, si vous le voulez énergiquement, devenir une personne : vous n'en êtes pas une par cela seulement que vous existez. La personnalité n'est pas un don banal appartenant à tous ; c'est une distinction éminente et rare, une conquête, une gloire; c'est une perfection où l'on monte par le caractère, le talent, la volonté, la vertu.
La multitude des hommes et même l'élite des hommes, dans toutes les heures sans nombre où ils s'abandonnent passivement au cours des choses, ne vivent pas de la vie de l'esprit qui, avant de consister dans la maîtrise et la possession de soi-même, consiste au moins dans la réflexion, dans la connaissance de sa propre pensée, dans la faculté de se regarder faire, de se juger et de se critiquer. Ils sont sans mémoire, sans attention, sans but et sans dessein suivi ; sans force pour se souvenir, sans force pour agir, sans force pour vouloir et pour se résoudre. Incapables de rentrer en soi, pleins de contradictions intérieures, livrés au hasard et aux circonstances, craignant et fuyant tout ce qui est sincère et naïf, ils vivent hors d'eux-mêmes, remplacent la pensée par un verbalisme conventionnel et machinal et n'ont que les idées d'autrui.
Dans un champ de courses où les jockeys, les parieurs, les curieux ne paraissaient pas appartenir à une espèce plus intelligente que les chevaux, où le flot des spectateurs et des spectatrices semblait se composer de nullités humaines, aussi peu indi-
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viduelles, aussi peu distinctes les unes des autres que les brins d'herbe foulés par cette multitude de pieds, j'eus, en une belle journée d'août 1910, la poignante impression de V inexistence de tant d'êtres veules, faibles, oublieux, inconsistants, incohérents, et je songeai : « Où sont les âmes de ces prétendues personnes et pourquoi seraient-elles immortelles, puisqu'elles n'ont pas même commencé de vivre? » On l'a dit et redit, comme un de ces lieux communs qu'on répète sans y penser; mais c'est la vérité même, c'est un fait, que le spectacle d'ombres si irréelles ressemble identiquement à un rêve.
Gomme la personnalité, la liberté est un fait réel qu'atteste la conscience ; mais comme la personnalité aussi, ce fait est une exception, et une exception rare. N'est pas libre quiconque croit l'être. La multitude immense des créatures humaines est assujettie au déterminisme, qui pèse sur toute la nature matérielle et dont seul l'esprit s'affranchit quelquefois .
Nous nous figurons toujours que c'est tout ou rien, que la liberté et la nécessité régnent lune ou Vautre, sans choix de notre part, sans que nous puissions rien y changer, et nous pensons à tort qu'il faut accepter purement et simplement d'être nos propres maîtres ou d'être des esclaves. Notre situation vraie est beaucoup moins simple que cela.
La liberté ne nous est pas donnée, elle nous est
offerte ; de même que la personnalité, nous devons la conquérir. Elle n'a rien d'absolu, elle n'est pas indépendante de notre vouloir, elle comporte des degrés, et la transformation de la bête ou de la chose que nous sommes d'abord par la loi de la matière, en une personne libre, est un apprentissage, une culture, un art.
Les écrivains se divisent, comme les hommes en général, en deux catégories : l'innombrable cohue des ombres inexistantes et le nombre extrêmement petit des êtres réels qui ont leur personnalité, leur moi.
L'originalité en littérature est la forme brillante de la liberté. Gomme les actes libres, les livres qui ne sont pas d'inutiles redites émanent si directement de leur auteur qu'ils en sont l'authentique image et, sans avoir besoin d'être signés en toutes lettres, portent sa signature.
Seuls comptent, seuls existent, seuls vivent les écrivains qui manifestent leur personne dans leur pensée et dans leur style avec tant de franchise et tant de maîtrise que, s'ils se rencontrent accidentellement avec d'autres, si même ils suivent les autres de dessein formé et les continuent afin d'accroître régulièrement le trésor de la littérature, nul ne puisse les accuser d'imitation.