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L'Action française, article de l'année

VIEILLE LOGIQUE ET MÉ'lHODE NOUVELLE 169

un atome de foi au cœur, sans le moindre élan désintéressé, mais de tout le zèle rapace de leur âme calleuse et crochue. De s'étendre sur certains sujets avilit.

A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle parler! Et alors, devons-nous regretter comme une défaillance de logique et de fermeté qui déconcerte, ou admirer comme l'effort d'une pitié suprême, tout à fait impossible à une vertu ordinaire, la haute clémence qui fait découvrir plus loin à notre auteur des circonstances atténuantes pour ces drôles :

Plusieurs, âprement déçus, se sont retournés contre l'idéalisme lui-même. Leur foi a fait banqueroute. Les scandales de la République et cette universelle diminution de l'âme qui accompagne toujours l'irréligion les ont comme affolés. Ils sont devenus en même temps matérialistes et catholiques. Ils ont juré une haine immortelle à la Révolution. Ils ont tissu une doctrine du patriotisme qui exclut de France presque toute la France. Bref, leur ressentiment contre la démocratie est si exaspéré qu'ils déraisonnent. Mais comment leur imputer à crime leur fanatisme cynique, leur brutalité soi-disant scientifique, quand on sait qu'en fait tout cela est gonflé de sensibilité, que ce n'est qu'un lyrisme de douleur qui se déguise? Ils ont bien tort de se moquer des poètes romantiques et de prendre un air positif et sec. La seule noblesse de leur doctrine n'estelle pas d'être une doctrine de désespoir?

x\h! les pauvres gens! cela fend le cœur. En vérité, M. Gaston Riou est bien bon!

Mais soyons justes même pour le Diable, je veux

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dire pour les hommes que notre langue classique aurait, avec la Bible, appelés tout bonnement « les méchants ». Sous cette apologie paradoxale des pires ennemis de la patrie et de l'humanité, il y a quelque chose de profondément vrai : c'est que le Français reste, au fond, tellement idéaliste que le culte de l'idéal se retrouve même dans ses fureurs les plus subversives et jusque dans sa guerre impie aux formes consacrées de la vérité et de la beauté. Des hommes de gouvernement, des écrivains politiques ou religieux, M. Ferdinand Buisson, M. Paul Sabatier, M. Paul Bureau, M. Wilfred Monod, ont éprouvé pour les sectaires violents du matérialisme et de l'athéisme une sympathique indulgence bien digne de remarque et qui procède de cette observation peu banale que ces fanatiques sont des idéalistes déçus, de même que la misanthropie a souvent son origine dans un tendre amour des hommes trompé par une cruelle expérience.

Les mots « religion laïque » ne sont pas toujours une mauvaise plaisanterie, un paradoxe logique, une contradiction verbale.

M. Paul Sabatier aperçoit finement — trop finement peut-être — dans l'effort laïque « la suite et l'héritier d'une tradition à la fois chrétienne et française », un succédané du grand mouvement de foi qui créa les cathédrales au moyen âge ; car « dans

l'idée laïque », affirme-t-il et nous ne demanderions pas mieux que de l'en croire, « non seulement il n'y a aucun élément antireligieux, mais il ne faudrait pas la creuser beaucoup pour y trouver une idée mystique », et il pense avec profondeur que « la crise morale contemporaine vient surtout de ce que ïidéal moral laïque dépasse sur certains points l'idéal moral religieux ».

Dans un très intéressant et très substantiel chapitre intitulé « Les arcs-boutants du sanctuaire », M. Gaston Riou fait cette constatation extrêmement grave que les petites gens, naguère encore et durant tant de siècles le meilleur soutien de la religion et de l'Eglise, ont fini par perdre la foi et, avec la foi, le respect, tandis qu'au contraire les aristocrates de la fortune et de l'esprit, les sceptiques, les voltairiens, « les Caïphes., les Pilâtes et les Gamaliels, qui n'eurent pour Jésus qu'un haussement d'épaules amusé, ou du mépris, ou des outrages, ou une croix », sont devenus, pour des raisons toutes politiques et sans plus croire au Christ que leurs ancêtres incrédules, « la suprême ressource des prêtres de son temple » .

Or comme, pour entretenir la vie, un foyer de foi est toujours nécessaire, la foi n'a pas disparu, elle a simplement changé d'objet. « Le sentiment religieux qui subsiste au cœur des simples a pris un autre cours, écrivait, il y aune dizaine d'années, M. Paul Seippel. C'est le socialisme qui, à son tour,

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est devenu religion, c'est lui qui évoque les radieuses perspectives d'un avenir de bonheur, c'est pour lui que battent les cœurs ulcérés par les souffrances injustes, c'est lui seul qui est encore capable de faire école d'apôtres et de martyrs. »

Dans son mémorable livre sur La crise morale des temps nouveaux, M. Paul Bureau plaide pour les socialistes avec l'éloquence que donne au juste le besoin généreux de prendre la défense d'un parti calomnié :

Il est d'usage parmi les bourgeois de flétrir le collectivisme comme un groupe d'appétits bassement égoïstes, sous la direction de quelques leaders politiciens qui ont trouvé une carrière clans l'exploitation consciente des passions mauvaises de leurs commettants Mais ceux-là connaissent bien mal la nature

humaine qui croient que ce sont ces hommes qui ont

fait la grandeur et le succès du socialisme La doctrine

a aussi rencontré des hommes capables non pas de vivre en l'exploitant mais bien plutôt de souffrir et de mourir en la servant. Elle est devenue ou, pour mieux

dire, elle a toujours été une religion Les sacrifices et

parfois le martyre, religieusement acceptés, furent les instruments de sa diffusion.... Malheur à nous si, après plus de trente-six ans écoulés, nous n'avions pas le cœur assez haut placé et l'intelligence assez probe pour reconnaître que parmi les insurgés qui, en 1871, subirent avec tant de courage la sanglante répression de la Commune, la proportion était grande de ceux qui pensaient que le service de la « cause prolétarienne » valait tous les sacrifices et le don de la vie même.

Devant ce beau langage si plein de sagesse et d'amour des hommes, on éprouve quelque honte du plat égoïsme bourgeois qui nous fait mettre en doute la foi ardente et haute des meilleurs parmi ceux dont le rêve est une cité plus juste.

Il nous reste d'ailleurs permis de nous demander s'il y a autre chose qu'une hyperbole ou une métaphore dans l'emploi que notre langue nouvelle fait ici du mot religion. Le socialisme, le patriotisme, comme le culte de l'art et celui de la science, peuvent créer des espèces d'églises, de sociétés grandes ou petites, unies par un lien mystique et religieuses en ce sens. Mais le caractère essentiel de toute religion proprement dite ne fut-il pas toujours d'ouvrir à l'homme des horizons célestes, et si nos espérances, si nos curiosités spirituelles se bornent à cette vie sublunaire, ne devient-il pas un peu abusif de faire encore usage de ce nom ?

C'est pourquoi M. Gaston Riou, regardant plus haut que l'idéal social, que les patries terrestres et que toutes les choses humaines, finit par faire dans sa pensée et dans son livre une place de premier rang à la question vitale de l'avenir du christianisme.

Nous allons aborder cette question après lui ; mais comme elle est pour nous la plus intéressante de celles où il touche, et que l'auteur ne me paraît pas l'avoir traitée avec toute la netteté et toute l'ampleur désirables, je me permettrai, sans être infidèle à sa

pensée, d'élargir ici notre analyse et je tâcherai de dire, un peu plus explicitement cpi'il ne l'a fait, quel son entend aujourd'hui, dans Tordre proprement religieux, un esprit sérieux et attentif se tenant « aux écoutes de la France qui vient ».

Protestant, M. Gaston Riou met dans le protestantisme tout son espoir.

Cette préférence bien naturelle n'a plus la signification étroite et précise qui aurait autrefois réjoui le cœur de quelques chrétiens français, mais qui en aurait contristé un plus grand nombre. Car désormais il ne s'agit plus de recevoir et de prêcher, en opposition avec d'autres credo, un certain credo exclusif et définitif. Après de longs errements, les protestants ont fini par comprendre cette vue profonde de Yinet, leur plus éminent penseur, que la Réforme continue toujours loin d'avoir été achevée au seizième siècle.

Un temps fut et se prolonge encore, — mais Dieu merci il touche à son terme, — où la superstition de la lettre était si grande chez les Réformés que ces hommes de la « variation » exigeaient vraiment dans leur doctrine plus de fixité que l'Eglise du roc, et que la largeur, la souplesse, la vie, l'intelligence des idées nouvelles et l'art de s'y adapter se seraient trouvées bien plutôt, — théoriquement et en fait, — chez leurs adversaires que chez eux.

L'intransigeance dogmatique, l'orgueil spirituel d'une église se fiant pour l'interprétation des Ecritures à la seule intelligence des individus, même assistée du Saint-Esprit, donna de bonne heure aux protestants cette morgue, cette roideur qu'on leur a tant reprochées et qui sont la grande cause de leur impopularité. Et l'incompatibilité d'humeur, héritage de trois siècles, continue entre les Français et les protestants, même après la profonde révolution intérieure qui devrait tout changer, mais qui est encore trop récente pour avoir produit son effet.

Cette profonde révolution consiste dans une évaluation nouvelle des deux forces respectives — la lettre et l'esprit, l'autorité et la liberté, le passé et l'avenir, la tradition et le progrès — dont l'antagonisme nécessaire constitue l'originalité du protestantisme. Il y avait dans la religion « prétendue réformée » un fond de catholicisme si dur, elle était conservatrice avec une telle outrance qu'elle ne se contentait pas de vouloir arrêter le mouvement, elle prétendait retourner en arrière : étrange défi à l'histoire, à la vie. au cours éternel et naturel des choses, qui inspirait à Emile Faguet cette jolie boutade : « Ce qui fait que je n'aime pas les protestants, c'est qu'en général ils sont ultra-catholiques1. »

i. Le libéralisme, p. 33 1 . — Voyez aussi Politiques et moralistes du XIX" siècle, 2e série, p. 3*1.

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La droite logique poussée à l'extrême condamne, en effet, le protestantisme soit à demeurer la forme la plus immobile du catholicisme, soit à devenir une simple philosophie. Mais Y ordre de la logique n'est point celui de la vérité vivante. Le protestantisme a pu rester une religion originale et vivre, justement parce qu'il s'est peu inquiété d'être logique. Il a toujours réussi à concilier pratiquement les deux grands principes contraires qui le constituent, sans que leur proportion ait été constamment la même.

Les dogmes excessifs et radicaux de l'inspiration littérale des Ecritures et de leur autorité souveraine devaient susciter, par réaction, un rationalisme négateur également radical, et c'est ce que nous vîmes au milieu du dix-neuvième siècle. Ce violent conflit, logiquement insoluble dans les termes où les deux adversaires posaient la question, a cependant pu prendre fin sous l'influence du néocriticisme et du néo-mysticisme qui succédèrent, après 1870, au culte de la science positive et à l'intellectualisme raisonneur des derniers cartésiens. Renouvier, disciple de Kant, fut le maître des penseurs nouveaux qui semaient pour l'avenir, en attendant que Yintuitionisme de Bergson devînt à la mode.

La grande doctrine du salut par la foi, article essentiel de la religion chrétienne protestante, était restée fort mal comprise tant que durèrent et s'op-

posèrent le rationalisme orthodoxe et le rationalisme libéral. On confondait la foi du cœur, qui seule est salutaire et vivifiante, avec l'adhésion de l'intelligence à des doctrines; ou, si on les distinguait, si l'on tenait la possession de la vérité par le cœur pour l'indispensable complément de l'acquiescement intellectuel et pour la seule marque du vrai chrétien, on subordonnait la foi aux conclusions de la logique comme dépendant de celles-ci. Le raisonnement, le discours, restait l'unique chemin de la croyance.

Le discrédit général de l'intellectualisme en philosophie aida puissamment la nouvelle apologétique en ouvrant ou en rouvrant les voies à une méthode renouvelée de Pascal et d'abord de Jésus, celle de la foi directe. Mais les vieux errements ont la vie dure, et le conflit de deux partis irréconciliables, d'une droite et d'une gauche, au sein du protestantisme français, survécut aux méthodes périmées qui en avaient été la première cause.

Le synode général de Paris (1872), consacrant l'antique erreur calviniste d'un credo obligatoire, avait provoqué par cet acte le schisme officiel des libéraux et des orthodoxes.

Après la séparation des Eglises et de l'Etat (1905), les libéraux réunis à Montpellier tendirent aux orthodoxes une main fraternelle. Ceux-ci ne comprirent point la haute raison religieuse et politique de ce beau geste; ils n'eurent pas honte de

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l'expliquer par un calcul mesquin d'intérêt, et dans leur synode particulier d'Orléans (janvier 1906), loin de faire enfin l'union si opportune et si désirable, si attendue, si naturelle et si juste, de tout le protestantisme français, ils confirmèrent par leur incroyable aveuglement un schisme funeste à la gloire de l'Eglise protestante, à sa force intérieure et au charme qu'elle aurait peut-être exercé pour attirer vers elle beaucoup d'esprits chercheurs et d'âmes inquiètes.

Heureusement il y avait parmi les orthodoxes un parti conciliant et sage qui s'appelait la Droite modérée et qui se composait d'hommes restés fidèles à l'évangile de Jésus-Christ, mais éclairés par la critique moderne et tout pénétrés de l'esprit des temps nouveaux : ce parti se sépara courageusement de la Droite extrême pour fonder, non pas du tout, comme on l'a faussement dit, une troisième Eglise sectaire, mais, au contraire, — en dehors et au-dessus des sectes, — l'Eglise ouverte à tous les chrétiens protestants. Au mois d'octobre 1906, il y eut à Jarnac une mémorable journée dont on n'a pas beaucoup parlé dans les salons, mais que l'avenir saluera comme la plus grande date, tout simplement, de l'histoire du protestantisme français. Car c'est ce jour-là que, pour la première fois, s'unirent et s'embrassèrent tous les hommes raisonnables qui, la veille encore, se rangeaient sous les étiquettes hostiles d'orthodoxes et de libéraux.

Ce magnifique mouvement était le premier pas dans une voie qu'on a suivie depuis, d'une marche accélérée. Les blocs de l'intransigeance, à droite et à gauche, se désagrègent ; sûrement et prochainement, l'union de tous les protestants français s'achèvera dans la foi et la liberté : ce n'est plus qu'une question de jours.

Si tel est le protestantisme de l'avenir et déjà du présent, certes il était bien permis à M. Gaston Riou de préférer, sans parti pris sectaire, cette forme du christianisme à toute autre, et nous pouvons justifier sa préférence par les meilleures raisons.

Car le protestantisme ainsi compris n'a rien d'agressif ni même de fermé, rien dont un catholicisme un peu large puisse prendre ombrage.

Le modernisme, qui n'est rien d'autre, en dépit d'étranges dénégations, qu'un protestantisme libéral échoué sur recueil de la papauté, a montré clairement que l'union accomplie à l'intérieur du protestantisme aurait pu, jusqu'à un certain point, se compléter par celle de tous les chrétiens des deux Eglises : jusqu'au point où le catholicisme cesse d'être un christianisme éclairé pour redevenir le papisme. — Le pape, voilà le gros obstacle mais le seul à l'exaucement du rêve grandiose de Leibniz et de Bossuet.

Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi M. Paul

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Sabatier tient tant à ce que le protestantisme ne soit « pour rien dans la genèse du mouvement catholique actuel », à ce que ce mouvement ne suive « à aucun degré les voies ouvertes et battues par lui ». Exagération énorme et singulièrement inutile pour qui reconnaît, comme le fruit naturel des études scolaires devenues de plus en plus démocratiques, l'existence d'une collaboration inconsciente ou consciente de tous les laïques et de tous les clercs des universités et des Eglises dans la recherche de la vérité. Avec clairvoyance et avec franchise, sinon en termes bienveillants, l'évêque de Nancy avait dénoncé, au contraire, « les infiltrations dans la foi et la discipline catholiques de cet esprit d'initiative, de liberté et d'individualisme qui caractérise le protestantisme et demeure sa tare ineffaçable1 ». Nier cette influence considérable, c'est nier l'évidence. Mais ce qui est trop vrai, c'est que l'œuvre d'affranchissement commencée ne pouvait aboutir, à cause de la nécessité, dans le système catholique, d'un pape infaillible et souverain. Et ce qui heureusement est vrai aussi, c'est que, malgré l'exercice de ce mortel pouvoir de stagnation, le catholicisme n'échappe point à l'évolution nécessaire qui est la loi de toute institution vivante ; ses historiens prennent cette évolution sur le fait et ses théoriciens en exposent la doctrine.

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