Cité par M. Paul Seippel. Les deux Frances, p
Par quel caprice bizarre d'une logique bien nouvelle le modernisme n'inspire-t-il à M. Riou aucune sympathie? L'impasse où ce mouvement religieux se trouve engagé entre une libre marche en avant et le veto du pape peut sans doute nous ôter toute confiance au succès qu'on espère, mais ne doit pas empêcher de saluer au moins comme un beau rêve cette généreuse idée. La situation originale du modernisme, ce qui le distingue et le sépare du protestantisme, c'est que, tout en étant hérétique, il prétend demeurer dans l'Eglise du pape. « C'est bête! » a dit quelqu'un, et la prétention assurément est absurde. Mais l'est-elle plus que tant d'autres illogismes dont toutes les formes de la foi sont coutumières et auxquelles elles succombent si peu qu'elles semblent trouver, au contraire, dans les paradoxes les plus criants, le ressort de leur vitalité?
Les protestants et les libres penseurs sont probablement injustes d'attribuer au seul manque de logique et de courage la soumission à Rome de presque tous les modernistes que menace ou que frappe l'excommunication. Se séparer de l'Eglise est, pour ses fidèles enfants, une telle extrémité que la charité chrétienne la plus élémentaire demande que l'on tâche au moins de comprendre les raisons d'ordre idéal et supérieur qu'un bon catholique peut avoir de ne point aller jusque-là.
Quand nous voyons un penseur tel que New-
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man, qui compte pour quelque chose dans l'histoire de la philosophie anglaise et qui tient une place éminente dans celle de l'Eglise d'Angleterre, condamner comme une erreur mortelle l'immobilité doctrinale, « l'attachement obstiné aux formes du passé », reconnaître que le christianisme ne peut « vivre qu'en se développant », et cependant proclamer la nécessité absolue d' « un chef infaillible pour en régler l'évolution1 », nous nous prenons modestement à douter de notre vieille logique de protestants et nous nous demandons, en premier lieu, si le vrai rôle du pape ne serait pas, non de prendre aucune initiative, mais d'attendre en silence le lever du jour, le mouvement des idées, les progrès de la science, l'éclaircissement des points de doctrine, afin de consacrer ensuite par son autorité les vérités nouvelles? Il paraît assez vraisemblable que si l'ère inaugurée par la séparation des Eglises et de l'Etat avait coïncidé avec le règne d'un pape intelligent, au lieu du pauvre aveugle qu'on a justement appelé « le Louis XVI de la papauté », le paradoxe de l'infaillibilité papale aurait pu s'exercer, à l'occasion du régime nouveau, presque sans aucun scandale de la raison.
Mais quelle chance incertaine et précaire de placer tout son espoir dans l'intelligence d'un
1. Veieman, par Henri Brémond. Le développement du dogme chrétien, p. xi, 152, 206, etc.
pape ! On a trop lieu de craindre une incompatibilité éternelle entre l'esprit moderne et le souverain pontife. Léon XIII, si intelligent, n'était pas plus libéral au fond que Pie IX et que Pie X ; mais, en politique avisé, il n'aurait jamais commis leurs maladresses. Pendant que l'Eglise évolue et se développe, les papes se succèdent immobiles dans leur vieille routine et, avec un vocabulaire à peine nouveau, répètent dans leurs encycliques et dans leurs syllabus les mêmes énormités contre le progrès, la civilisation, la science, la liberté, la pensée....
Mais puisque des savants, des penseurs, de grands et libres esprits abdiquent entre les mains de ces pontifes de la nuit, ne convient-il pas d'expliquer leur déconcertante soumission par une raison un peu meilleure que la faible et lointaine espérance qu'auraient ces demi-sages de voir un rayon de la lumière moderne tomber sur un successeur de Pie X? Oui. cela est convenable, et voici, j'imagine, le raisonnement que pourrait faire un philosophe bon catholique pour justifier sa reculade devant sa conscience d'honnête homme.
Le langage, dirait-il sans doute, n'est pas toujours la traduction exacte, l'expression pure et simple de la pensée ; il en est aussi l'illustration symbolique par le moyen des métaphores, des para-
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boles, des hyperboles qui l'altèrent en le grossissant. Le sens commun admet sans répugnance cette exagération verbale et il nous avertit de ne pas prendre toute parole « au pied de la lettre » .
Ne continue-t-onpas de réciter, chaque dimanche, dans la plupart des églises protestantes, un prétendu sommaire de la foi chrétienne dont certainement le texte n'exprime plus les croyances d'un seul pasteur ayant fait ses études de théologie, ni d'aucun laïque tant soit peu éclairé, mais que l'on conserve pieusement comme une relique, un héritage sacré, un signe de ralliement, un drapeau? C'est le Symbole dit des Apôtres. Le lecteur machinal de ce document et l'assemblée qui l'écoute d'une oreille distraite n'entendent point : « Je crois tous ces articles », mais : « Mes pères y croyaient, et je répète la formule même de leur credo, parce que je veux rester dans leur Eglise. » Les Luthériens ont eu le bon sens d'éviter les luttes intestines qui déchirent encore l'Eglise de la Réforme française, en recevant dans leur liturgie toutes les grandes confessions de foi historiques, mais en se réservant le droit de les interpréter « avec la liberté d'esprit des Réformateurs ».
Un abus que tolèrent les églises protestantes, où la sincérité est une vertu cardinale, peut nous aider à comprendre la mentalité plus souple du catholique obligé de reconnaître que le Syllabus n'est qu'un tissu d'absurdités, et le saluant néan-
moins comme l'étendard de la foi catholique, apostolique et romaine : Hoc signo vinces.
Tout cela n'est peut-être pas d'une franchise extrêmement reluisante ; des logiciens trop rigides ont pu faire planer un soupçon de scepticisme sur un chrétien aussi sincère que Newrnan. Mais la distinction entre la foi et les croyances, quelque abus qu'on en ait fait, n'est point une vaine subtilité; elle jette une lumière utile sur ces mystères du cœur et dans ces dédales de la logique.
Les symboles et les dogmes, écrit précisément Newman ou son commentateur M. Henri Brémond1, ne sont vivants que par l'idée qu'ils sont destinés à représenter et qui seule est substantielle Dans le fait, nos
expressions ne sont jamais les équivalents de l'idée
Les dogmes catholiques ne sont après tout que les symboles d'un fait divin, qui, loin d'être mesuré par ces propositions, ne serait pas épuisé, ne serait pas approfondi par un millier de propositions nouvelles On
peut se demander si ceux qui sont orthodoxes n'ont pas le tort aussi bien que les hérétiques de prendre les mots pour des choses.... Nous parlons librement des objets matériels, parce que nos sens nous les révèlent sans le secours des mots; pour ce qui est des idées sur les choses célestes, c'est aux mots que nous les devons. Il suit de là que nos anathèmes, nos controverses, nos combats, nos souffrances ont pour objet les pauvres idées qui nous arrivent sous certaines figures de rhétorique.
\. Le développement du dogme chrétien, p. 54.
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Apparent aveu de scepticisme radical bien frappant sous la plume d'un pieux prélat ultramontain, précurseur de Bergson dans sa critique profonde de notre pauvre langage humain qui se flatte de traduire la pensée et n'en est que le costume travesti. « Le langage est incommensurable avec la pensée, le discours se multiplie sans fin en approximations incapables d'épuiser leur objet.... Un voile de symboles enveloppe la réalité. Nous finissons ainsi par ne plus voir les choses mêmes, par nous borner à lire les étiquettes collées sur elle. » (Une philosophie nouvelle. Henri Bergson, par Edouard Le Roy).
Dans une page exquise qui est la plus jolie de son livre (p. 234), M. Gaston Riou fait ironiquement l'apologie des hommes de peu de foi, aussi prudents que doctes, qui ont eu la bonne fortune de rencontrer, dans la philosophie et la logique nouvelles, des raisons spécieuses pour se soumettre à Rome et pour ne pas rouvrir l'ère de la grande foi qui fit les martyrs :
L'étude de l'évolution des dogmes ayant incliné l'esprit d'un homme d'Eglise à ne plus voir dans ces dogmes que des symboles, des symboles toujours en devenir et dont le contenu même se transforme sans cesse, pourquoi, franchement, irait-il affronter le martyre pour la simple préférence portée à telle ou telle formule de foi? Toutes ne se valent-elles pas? Ou, si l'une d'elle, parce que plus récente, a le visage plus
riant que ses devancières, c'est si peu de chose qu'un visage ! Ne se ridera-t-il pas, à son tour, comme la scolastique, comme le cartésianisme? Non, ce serait faire vraiment trop d'honneur à ces éphémères, les formules, que de leur sacrifier quoi que ce soit! L'Eglise ne veut pas de la mienne. Rome l'a condamnée. Je ne la connais plus.
Sensible à des raisons esthétiques, mais nullement logiques, ni même raisonnables, M. Gaston Riou se montre plein de tendresse et d'enthousiasme pour un chevalier noir, un paladin du passé, tel que le noble comte Albert de Mun, dont il n'y a pas grand'chose à craindre pour la résurrection des antiques abus, ni grand'chose à tirer pour le profit du temps présent. Aux modernistes, au contraire, il ne cesse de témoigner une froideur ironique et méprisante. Pourquoi, encore une fois? Il le dit, à la page 203. Parce que le modernisme n'est qu'un « fantôme bien intentionné, qui s'évanouit dès qu'on lui pose une question précise ». Mais que voulez-vous qu'il réponde? Vous le sommez de se faire protestant : c'est trop. Le catholicisme en France ne cédera jamais son droit d'aînesse. Et d'ailleurs le prosélytisme proprement protestant n'est plus de saison. Les polémiques confessionnelles ont perdu tout leur intérêt, depuis qu'un souci bien supérieur les domine : celui du christianisme lui-même, qu'il s'agit de fortifier et de rajeunir pour sa grande lutte contre les incrédules, et
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d'approprier à l'esprit du siècle. Les protestants libéraux ne s'inquiètent point de convertir les « intellectuels » du catholicisme, parce qu'il n'y a plus qu'à les laisser suivre leur propre mouvement, non moins irrépressible, comme l'a dit avec autant de justesse que de force M. Paul Sabatier, « que celui de la sève qui monte dans l'arbre1 ». Quant aux masses populaires, les apôtres du christianisme social, tant protestants que catholiques, ne leur apportent pas de doctrine, mais Jésus-Christ tout
simplement.
Le protestantisme comme tel, le protestantisme protestant n'est guère aimable. En humilité, en tendresse, en mysticisme, en dévotion, en piété manifestée et sensible, en esprit de solidarité sociale et humaine, en charité poussée jusqu'au sacrifice, en esthétique du culte et en culte religieux de la beauté, les protestants pourraient se mettre utilement à l'école de leurs frères aînés, qu'ils ont l'impertinence de traiter un peu trop en retardataires moins instruits qu'eux et moins intelligents. Sur un seul point (il est vrai qu'il est d'importance), les deux frères séparés sont logiquement irréconciliables : le pape. Mais l'histoire religieuse contemporaine nous a fait voir que les embarras de cet ordre ne sont plus une affaire et que ce qui