CHAPITRE IX
L'Evolution religieuse d'un penseur catholique. Newman.
Septembre 1913.
Avec le scepticisme apparent qui le caractérise, mais qui n'était qu'une intelligence profonde des conditions de la vérité, Newman, devançant la pensée philosophique de notre époque, remarque, dans un sermon de 1840, que « c'est aux mots que nous devons nos idées sur les choses célestes », en sorte que « nos anathèmes, nos controverses, nos combats, nos souffrances pourraient bien n'avoir pour objet que les pauvres idées qui nous arrivent sous certaines figures de rhétorique. »
Sous la plume d'un chrétien fervent comme Newman, une proposition si subversive appelle, sans tarder, son correctif : il se trouve dans cette autre pensée, particulièrement chère à Newman et de première importance dans son apologie du christianisme, que notre assentiment aux vérités de la religion n'est point une adhésion de l'esprit éclairé
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par des raisons logiques, convaincu par des preuves; sans doute, ce qui détermine la foi, c'est toujours une raison de croire', mais c'est une raison que la logique aie droit de trouver faible.
Le logicien Locke estimait qu'on doit mesurer son assentiment au degré de force des preuves et qu'on n'aime pas la vérité quand l'affirmation trop prompte devance l'achèvement parfait de la démonstration. Newman pense, au contraire, que le raisonnement est si peu le principe de la croyance qu'il n'en est qu'un complément, moins de nécessité que de luxe, et que c'est quand la foi est acquise que la raison intervient. Les arguments dont on fait dépendre l'acceptation de la vérité, dans l'ordre religieux, ne servent qu'à rendre celle-ci plus douteuse. La foi est un élan du cœur entraîné par la volonté préalable de croire à des raisons qui ne seront peut-être pas catégoriques.
Lorsque nous répétons aujourd'hui que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », nous entendons par cœur le sentiment moral, et puisque, en ce sens, le mot est parfaitement clair et profondément vrai, nous n'avons peut-être point tort de l'interpréter ainsi; mais ce n'est pas le sens où Pascal paraît l'avoir d'abord entendu. Il voulait simplement dire (et c'est aussi l'idée de Newman) que les raisons de croire n'appartiennent pas à l'ordre géométrique, dont le royaume est l'abstraction, qu'elles relèvent de Y esprit de finesse,
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c'est-à-dire de l'aptitude à embrasser l'ensemble et les détails, à saisir les choses réelles et les idées concrètes dans leur complexité vivante. Newman regardait la certitude religieuse comme un simple « accord de probabilités convergentes ». Il a beaucoup insisté sur le caractère de la vraie foi, qui est d'être une vie, non une idée, sur l'abîme qui sépare l'assentiment réel aux vérités du christianisme de l'assentiment « notionel », qui n'est qu'une adhésion de l'intelligence.
Analyste passionné de lui-même et tellement sincère qu'il ne pouvait même concevoir qu'on doutât de sa sincérité, il avoue ingénument que l'apologétique, loin d'attendre, pour conclure, que la vérité soit prouvée, la tient d'avance pour établie. Il ne voulait pas usurper le masque d'un raisonneur, puisque les raisonnements ne sont point ce qui fonde la foi, et, par scrupule de conscience, il se refusait honnêtement au jeu d'une argumentation pseudo-rationnelle. La témérité, qu'on a quelquefois prise pour du scepticisme, avec laquelle il accumule comme à plaisir contre la religion les meilleurs arguments de l'incrédulité, vient de ce qu'il savait et sentait vivement que, dans ce domaine, l'arme de la foi n'est point la raison raisonnante et que, plus la vérité chrétienne paraîtra compromise par un défenseur aussi faible que le discours logique, plus elle reconnaîtra le besoin de chercher ailleurs sa force et sa vertu.
La critique de l'intellectualisme et du rationalisme est développée par excellence dans l'ouvrage un peu inconsistant et d'inégal intérêt qui porte ce titre bizarre : Essay in aid of a grammar of assent; mais l'idée tenait trop au cœur de Xewman pour qu'il n'y soit pas souvent revenu dans ses autres écrits et dans ses discours.
Il a parfaitement défini la méthode intuitive en ces termes : Conviction is the eyesight ofthe minci, not a conclusion frompremises. Voilà la foi directe, celle que Jésus enseignait ; car Jésus désapprouvait les raisonneurs qui demandent des preuves pour croire. Mais par quels longs errements le pauvre esprit humain ne devait-il pas s'écarter de cette droite voie jusqu'à ce que, de guerre lasse, après Kant, avec Renouvier et William James, avant Bergson, la foi instinctive et spontanée eût reconquis l'estime qu'avait fait perdre au raisonnement la critique de l'intelligence; son organe!
« La foi en Dieu, écrit un philosophe français contemporain, est une affirmation sans condition, absolue. Ce n'est nullement une adhésion à une opinion philosophique, à des raisons qui persuadent : s'il faut raisonner avant de croire, la foi n'est plus certaine1. »
Un autre penseur bien moderne a dit :
Nous ne vivrons d'une manière absolument naïve que 1. Jean Delvolvé, Rationalisme et tradition, p. 30.
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lorsque toutes nos manifestations vitales émaneront
non de la réflexion, mais de l'intuition Si notre vie
ne s'alimente aux sources mystérieuses, situées au-dessous du domaine de la conscience, nous ne connaîtrons jamais les impulsions originales et créatrices. Les racines de tout ce qui vit, de tout ce qui germe, plongent dans l'obscurité. C'est la loi de la nature comme de l'esprit humain. L'existence qui ne s'y conforme point n'est plus une vie, mais un pitoyable mécanisme. Les résultats de nos réflexions sont des produits artificiels
dépourvus de toute vie originale et génératrice
Nous les avons fabriqués ; ils n'ont pas mûri spontanément1.
« Ils ont une religion rationnelle ! » s'écrie, dans un sermon de 1834, Xewman émerveillé ou scandalisé d'une telle prétention, et il établit que rien n'est moins nécessaire et que la religion n'est nullement tenue de satisfaire la raison.
Pourtant, ne faut-il pas toujours qu'elle la satisfasse jusqu'à un certain point? ne faut-il pas qu'elle raisonne? ne faut-il pas qu'elle discoure? Sans le discours logique, qu'aurions-nous d'autre que les balbutiements inarticulés de l'extase? Newman n'a fait en somme que discourir toute sa vie afin de rendre acceptable à la raison sa religion anglicane ou catholique, et il paraît impossible qu'un homme qui pense procède autrement. C'est une question de plus ou de moins, de mesure et de degré, de mo-
1. Johannes Millier, Le sermon sur la montagne transposé dans notre langage et pour notre temps, p. 180.
ment aussi et de lieu, finalement, de méthode. Qu'on mette la raison avant ou après la foi, il faut lui faire sa place, et toujours, et quoi qu'on en ait, cette place restera considérable, si l'on ne consent point à n'être qu'un mystique hébété ou « abêti ». Le raisonnement étant nécessaire pour prouver qu'il ne faut pas raisonner, les doctrinaires de la foi purement irrationnelle se trouvent empêtrés dans une contradiction absurde.
Newm'an s'est analysé lui-même trop bien pour n'avoir pas vu très clairement cette contradiction. Il se tire de l'impasse à force de bonne foi. Voici à peu près l'enchaînement de ses idées.
L'affirmation — comme la négation — religieuse est un acte essentiellement moi^aloiila. part de la volonté est prépondérante. On s'innocente soi-même trop à la légère quand on dit que ce n'est point sa faute si l'on reste incrédule. Oui, on peut le dire avec raison lorsqu'on a sincèrement désiré d'avoir la foi; mais ce sincère désir non suivi d'exaucement, s'il se rencontre en quelques âmes rares, est un cas exceptionnel. La plupart des incroyants, comme des croyants, croient moins ce qu'ils peuvent que ce qu'ils veulent et c'est pourquoi ils sont responsables de leur foi ou de leur incrédulité, de même que l'on est responsable de ses sympathies et de ses antipathies. Aucune parole ni plus sévère ni plus juste n'a été prononcée que la sentence où Jésus explique pourquoi il y a tant d'incrédules : « Les
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hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » On s'étonne de la puissance que peuvent avoir, pour opérer des conversions, les discours et les hommes les plus insuffisants, des récits naïfs jusqu'au ridicule, des évangélistes presque idiots, sans la moindre culture ni sacrée ni profane : c'est qu'une bonne disposition préalable fait trouver convaincantes les raisons de croire les plus faibles. Mais le pécheur qui aime son péché ne désire pas que l'Evangile soit vrai : pourquoi se rendrait-il à des arguments dont on avoue qu'ils n'ont pas de force extérieure, à des raisons de croire sans valeur objective? La foi commence par la foi; une foi solide, vaillante, capable de développer ses preuves et de vaincre les adversaires, est d'abord une foi incertaine qui tremble, prie et aspire à croire davantage. « Je crois, Seigneur! aide-moi dans mon incrédulité. »
La foi est un principe d'action : le ressort de l'action risque de s'affaiblir par trop de lumière. Rien n'est plus fréquent dans la vie, aucun thème n'a été plus souvent illustré en littérature que l'incapacité pratique des auto-psychologues, les abîmes d'irrésolution où de profonds penseurs se sont noyés, les bornes étroites où se ramasse, au contraire, l'aveugle énergie des héros.
Qui estime à sa valeur l'utilité morale a le droit de la trouver plus digne qu'on la cherche, qu'on la
suive et qu'on l'aime que la vérité logique; car elle n'est point douteuse en théorie comme celle-ci, et incontestablement la pratique en est bienfaisante. On ne mettrait pas en question la sagesse du pragmatisme si l'on reconnaissait avec simplicité deux faits dont l'évidence éclate : d'abord, que rien n'est sûr dans l'ordre des idées métaphysiques et que l'intelligence n'a que des probabilités incertaines à nous offrir sur les questions vitales; ensuite, qu'à nous conduire comme si la réponse du pragmatisme était la vraie, nous n'avons rien à perdre et tout à gagner.
Xewman ne pouvait nommer le pragmatisme, le mot n'existant pas encore de son temps; mais il a deviné et bien défini la chose; c'est une vérité familière à sa doctrine du a développement » que les idées peuvent être fort antérieures aux formules qui les expriment et que les dogmes religieux, en particulier, sont beaucoup plus anciens que les termes précis où les a fixés l'Eglise1.
La foi, redit-il avec insistance, est un principe d'action, et l'action ne laisse pas de temps pour des
1. « L'absence totale ou partielle de formules dogmatiques, ou leur caractère encore incomplet, ne prouve point qu'il n'ait pas existé des jugements implicites dans la conscience religieuse de l'Eglise. Des siècles ont pu s'écouler sans qu'une vérité, qui avait été longtemps la vie secrète de plusieurs millions d'âmes fidèles, ait été exprimée formellement. » — La foi et la raison, p. 216. Cf. Newman, le développement du dogme chrétien, par Henri Brémond, p. 42.
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recherches minutieuses. De pareilles investigations
tendent à émousser l'énergie pratique de l'esprit
Elles ne répondent pas aux besoins de la vie de chaque jour. Rassembler des preuves avec soin, passer au crible des arguments et peser des témoignages opposés, tout cela peut convenir à ceux qui ont du temps et qui peuvent n'agir que quand et comme il leur plaît; rien
de tout cela n'est fait pour la masse La foi est un
principe de conduite et un principe qui s'adresse à la multitude1.
Tl va de soi que, dans une matière aussi importante et aussi pratique que la paix et le bien-être de l'âme elle-même, un homme sage n'attendra pas la plénitude de la preuve avant d'agir S'il n'est que trop probable que le rejet de l'Evangile doive impliquer pour lui une perte éternelle, il devient désormais plus sûr et plus sage de se mettre déjà à agir comme si la certitude était absolue2.
Lisant ou parcourant divers écrits de Newman, j'ai eu l'agréable surprise d;y rencontrer à foison des idées vraiment modernes, que je croyais d'origine plus récente. Non point que ce grand cardinal romain fût un docteur moderniste ni même un chrétien libéral, au moins dans son intention. A coup sûr, il ne croyait pas l'être, il ne voulait pas l'être, et il a condamné lavant-garde de l'armée chrétienne dans les termes les plus dépourvus de bienveillance : « Qui parle ainsi est un libéral,, écrivait-il en 1831 ,
4. La foi et la raison, six discours, p. 18. 2. Le chrétien, première série, p. 1$.
et c'est presque la pire chose que je puisse dire contre quelqu'un1. » Ne voyez point là une opinion de jeunesse qu'il aurait modifiée plus tard. Il est resté l'adversaire du libéralisme doctrinal, « le plus déclaré, a-t-on pu dire, qui ait paru depuis Bossuet2 » ; car dans son Apologie, écrite au terme de sa carrière, voici comment il définit encore le libéralisme : « C'est, dit-il, la fausse liberté de pensée, la pensée s'exerçant sur des matières qui la dépassent... l'erreur par laquelle on soumet au jugement humain des doctrines qui le surpassent et en sont indépendantes. »
Mais l'homme fait quelquefois une œuvre toute différente de celle qu'il veut faire et croit faire. Quand la force de la vérité contraint un honnête homme à des aveux qui lui coûtent, on peut tenir ces aveux pour conformes à la réalité des choses. Or, c'est Nevvman lui-même qui loyalement avoue que « la masse de la classe instruite est aujourd'hui (c'est-à-dire vers la fin du siècle dernier) libérale sur tous les points de l'Angleterre3; » et sans le savoir et sans le vouloir il fut un des grands ouvriers de ce progrès. Finalement il s'en aperçut. « La pensée qui m'accabla le plus dans tout le cours
i. Newman, Psychologie de la foi, par Henri Brémond, p. 16.
2. Newman, essai de biographie psychologique, par Henri Brémond, p. 408.
3. Apologia pro vita sua, traduite en français sous ce titre : Histoire de mes opinions religieuses, p. 461.
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de mon changement d'cvpinions, ce fut un pressentiment clair, vérifié par l'événement, que tout cela aboutirait au triomphe du libéralisme. J'avais employé toutes mes forces à lutter contre le principe anti-dogmatique; cependant, plus qu'aucun autre, je contribuai à son succès1. »
Gomment un homme aussi persuadé que Newman que la vérité religieuse se développe toujours, puisqu'elle vit, loin d'être jamais achevée et d'avoir « reçu d'abord sa perfection », selon la doctrine erronée de Bossuet, n'a-t-il pas vu que la victoire promise au libéralisme devait avoir sa raison profonde dans ce qu'il a de vrai? On peut s'en étonner; mais le charme exceptionnel de cet aimable exemplaire de l'humanité consiste justement dans une franchise entière que ne troublait point la conscience de quelques contradictions logiques solubles par la bonne foi parfaite et sans dommage pour la droiture morale du cœur et de la vie.
Autoritaire, Newman peut être cher aux libéraux, parce qu'il n'y a rien de moins tranchant, rien de plus souple ni de plus tendre que son autorité. Devenu catholique , Newman est resté cher et sympathique aux protestants, parce que sa conversion au catholicisme fut une évolution insensible et lente qui dura presque toute sa vie et n'eut jamais le caractère d'une rupture violente avec le passé.