Ibidem, p
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Dès sa première jeunesse il inclinait par un penchant de sa nature vers les formes spéciales de la dévotion catholique, telles que le culte de la Vierge. Gomme Pascal, il eut deux conversions; mais, à ]a différence de Pascal, ce n'est pas la seconde, c'est la première qui fut la plus sérieuse., celle où, en 1816, n'ayant encore que quinze ans, de chrétien nominal il devint chrétien réel. Lorsque, en 184o, il abjura le protestantisme entre les mains d'un prêtre italien, cela se fit si doucement qu'il n'eut point conscience d'avoir traversé une crise. Sans doute il y eut alors des déchirements de famille et d'amitié très sensibles à son cœur; mais, comme rien n'était profondément changé dans ses croyances, comme il ne désirait pas, comme il ne pouvait pas trouver dans le catholicisme une vue plus claire de la vérité révélée que celle qu'il possédait depuis trente ans, il ne fut point troublé dans son for intérieur.
Après comme avant son changement d'Eglise, sa foi chrétienne restait essentiellement la même. La seule chose qui importât pour lui, c'était de devenir chrétien, non de devenir catholique. Il paraissait même tenir si peu au credo particulier de l'Eglise romaine que ses nouveaux coreligionnaires lui reprochaient de manquer de prosélytisme au point de déconseiller presque aux protestants de se convertir à son exemple. Le fait est qu'ayant horreur des conversions superficielles et hâtives, il voulait
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éviter tout ce qui leur ressemblait, contrairement à la coutume de l'Eglise romaine et à la règle des grands missionnaires jésuites, qui fut de convertir le monde au pas accéléré en se contentant des apparences. Il estimait que le salut existe aussi hors de Rome et qu'un protestant fidèle peut très bien mériter la grâce. Le premier devoir de tout bon Anglais était, à ses yeux, de soutenir l'Eglise établie dans son combat contre les incrédules pour la vérité dogmatique.
Mais alors, pourquoi Newman a-t-il passé au papisme? Parce qu'il avait contemplé avec admiration la majestueuse unité de l'édifice catholique comparé aux petites chapelles protestantes et même à la grande Eglise d'Angleterre, institution purement nationale et humaine, sans caractère sacré, sans origine transcendante; et précisément parce qu'il n'avait aucune étroitesse sectaire, parce qu'il était, en dépit de toutes ses dénégations, un esprit libre et vraiment libéral, il jugea que si une Eglise est nécessaire au chrétien qui ne veut pas rester un individu isolé et sans lien avec la société des âmes religieuses, l'Eglise la plus large, la plus grande et la plus ancienne est la meilleure, tout simplement.
Il y a, d'ailleurs, des faiblesses, des défaillances logiques, un défaut trop certain de clairvoyance et de rigueur dans le catholicisme de Newman, et sa
philosophie religieuse manque visiblement de l'unité qui fait la force d'un système. Elle ne vaut que par le détail, par des idées partielles qui ne se concilient pas toujours entre elles parfaitement, mais dont chacune, considérée en soi, peut avoir un grand prix et offrir un vif intérêt.
Sans doute on doit louer la sagesse qu'il eut d'observer, en général, la modération entre les extrêmes ; mais cette sagesse resta purement pratique, elle ne paraît pas s'être fort inquiétée d'accorder théoriquement des doctrines dont elle devait pourtant sentir l'opposition.
Il est vrai que dans les variations de sa pensée sur certains points secondaires, tels, par exemple, que le culte de la sainte Vierge, Newman ne s'exposait pas d'une façon bien grave au reproche d'inconséquence ; naturellement enclin à l'adoration du divin sous sa forme féminine, il sentait le danger de verser dans l'idolâtrie, puisqu'il écrivait en 1841 à un catholique trop zélé : « Votre culte et vos dévotions à la sainte Vierge me causent une peine profonde. » Simple question de mesure. Ce grand lettré savait très bien et reconnaissait que l'Eglise primitive n'eut point, de la mère du Sauveur, l'idée surnaturelle et divine que le travail de la pensée chrétienne a élaborée avec les siècles. Grâce à la féconde doctrine du « Développement », il lui était possible d'approuver l'idéalisation de l'auguste figure sans exagérer jusqu'à la superstition
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l'honneur qui lui est dû, car ici la mesure n'est pas très difficile à garder : mais ailleurs un juste tempérament devient contradictoire et inconcevable. Ainsi, commentcomprendre Y infaillibilité limitée du pape? Newman avait la prétention singulière d'atténuer une doctrine qu'il faut, semble-t-il, recevoir dans son absurdité intégrale ou rejeter totalement. Voyant le tort que les excès des ultramontains faisaient à la cause catholique, il s'emporta un jour, pendant le concile du Vatican, jusqu'à traiter certains infaillibilistes « d'agressive et insolente faction ». On fut surpris, ému; mais Newman se souvenait si peu d'avoir écrit cette phrase, échappée à un moment de colère, qu'on dut lui mettre son texte sous les yeux pour le convaincre qu'il en était l'auteur. Il fît amende honorable et finalement il se soumit sans réserve. Même il prêcha la soumission aux révoltés comme Dôllin<reret le PèreHvacinthe. Aux yeux du grand philosophe américain William James, la chose du monde la plus impossible à concevoir est l'état mental d'un homme intelligent qui, de plein gré, renonce au libre usage de saraison pour la soumettre aune autorité extérieure. Anglais et protestant, Newman, sans aucun doute, pensa d'abord comme James, et peut-être (doute intéressant qui touche au fond même de Newman), peutêtre continua-t-il à conserver intacte toute son indépendance intellectuelle. Car, devenu catholique, il n'a jamais cessé de soutenir le « principe
du primat absolu de la conscience ». — « Pape ou Reine, disait-il, je ne voue d'obéissance absolue à personne.... Je crois qu'il vaut mieux ne pas parler de religion dans un banquet ; mais enfin si on m'obligeait un jour à porter un toast religieux, à coup sûr je boirais au pape, mais à la conscience d'abord, au pape ensuite. »
Au total, cependant, et en fait, notre grand cardinal, quoi qu'il en ait dit, ne paraît pas avoir subordonné le pape à la conscience; mais il semble avoir réussi à les concilier. Peut-être mes lecteurs ne comprennent-ils pas bien comment il est possible de faire vivre en bonne harmonie deux autorités si différentes et trop souvent si opposées? Moi non plus, je l'avoue1. Mais puisque Xewman était la sincérité même et qu'il avait un sérieux profond, à quel meilleur exercice un critique pourrait-il se livrer, pour élargir et assouplir son esprit, qu'à chercher l'explication de l'énigme, à diminuer au moins l'étonnement où elle jettera toujours un fils de la Réforme ?
La doctrine morale des Jésuites distingue dans l'obéissance trois degrés :
1° la soumission de l'action ;
2° celle de la volonté ;
3° celle de l'intelligence. C'est la plus belle, nous disent-ils ; car le renoncement à ses propres idées
1. Voyez les dernières lignes de ma préface au volume sur L'Inquiétude religieuse du temps présent, 19i.
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est le plus difficile que Ton puisse exiger d'un être pensant. Si l'Eglise vous dit que ce que vous voyez blanc est noir, et blanc ce qui vous paraît noir, il ne faut pas en croire vos yeux, mais F Eglise.
En vérité, ce suicide du sens propre n'est pas plus intéressant que le suicide ordinaire et il soulève les mêmes objections morales; mais ce n'est point avec le courage ou avec la lâcheté du désespoir que Xewman se soumettait; il conservait toute sa liberté d'esprit et toute sa clairvoyance.
La conduite de Fénelon dans des circonstances analogues peut nous aider à comprendre celle de Nevvman, surtout quand on l'éclairé du commentaire de Félix Bovet, autre esprit de la même famille :
Je comprends parfaitement Fénelon, écrit Bovet, quand il désavoue le livre qui lui était le plus cher. Ce n'était pas par une grossière croyance catholique à l'infaillibilité du pape; c'était par une foi implicite à ce fait, que nous sommes dans Terreur dès que nous voulons faire passer par la filière de notre intelligence ce que l'esprit souffle au fond de nos âmes.... Toute idée
devient fausse dès qu'elle est formulée Le fait même
qu'une idée entre dans notre intelligence est une preuve que cette idée est fausse, par cela même qu'elle peut y entrer; car elle n'a pu y entrer sans se mutiler et s'aplatir, de manière à ne plus présenter qu'une face.... Je vous assure que si le cas se présentait où cela pût faire tant soit peu de plaisir à quelqu'un, il ne m'en
coûterait rien du tout de rétracter ma thèse et tout ce qu'elle contient1.
Avec le même détachement, Newman offrait d'arrêter la publication de ses fameux Tracts ou d'en retirer tout ce qui pouvait déplaire à l'autorité épiscopale :
J'ai cru pouvoir écrire avec sincérité que je trouverais un plaisir plus vif dans la conscience de ma soumission au jugement des évêques sur une matière de cette importance que dans la publicité même la plus étendue des écrits en question.... Tout ce que j'ai dit ici ou ailleurs, je ne l'ai dit qu'à correction, je le soumets absolument au jugement de l'Eglise et de son chef2.
Un passage de la Grammaire de l'assentiment (p. 399) rappelle non plus Fénelon, mais Pascal s'écriant dans les Pensées : « Que je hais ces sottises, de ne pas croire l'Eucharistie, etc. ! Si l'Evangile est vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ? » Je suis tenté de voir une simple amplification du texte de Pascal dans les lignes suivantes :
Si je dois soumettre ma raison, abdiquer devant les mystères, il importe peu qu'il y en ait un de plus ou de moins. La grande difficulté est de croire; la grande