Félix Bovet, Lettres de jeunesse, pages
2. Histoire de mes opinions religieuses, p. 123. — Grainmaire de l'assentiment, p. 406.
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difficulté, pour celui qui cherche, est de croire qu'il y a un Dieu en dépit des ténèbres qui environnent le Créateur, le Témoin et le Juge des hommes. Quand une fois l'intelligence s'est soumise, comme elle doit le faire, et qu'elle a admis une Puissance au-dessus d'elle, quand une fois elle a compris qu'elle n'est pas la mesure de toute chose au ciel et sur la terre, quelle difficulté1 pourra-t-elle éprouver à aller de l'avant?
L'âpre résolution de croire ce qui révolte la raison peut avoir quelque chose d'héroïque, et très assurément cette façon roide d'obéir est celle qui plaisait à Pascal ainsi qu'à Loyola ; mais Newman, comme Fénelon, Renan ou Montaigne, était enclin au geste ou à la réalité de l'obéissance par une disposition de sa nature en même temps que par toutes les idées qui, dans sa riche intelligence, prêtent au reproche de scepticisme, que lui ont adressé des personnes un peu trop promptes à donner aux choses un nom.
Entre les croyants qui ne transigent pas et ceux dont la foi a pour base un certain scepticisme se placent des esprits intermédiaires, raisonnables et mystiques à la fois, qui ont besoin de croire, mais besoin aussi de savoir et de comprendre, qui admettent l'irrationnel, mais seulement jusqu'à un certain point, distinguent presque, comme un théologien naïf du temps passé, les miracles « faciles »
1. Les mots « quelle difficulté » ressemblent à une réminiscence verbale pareille à celles qui restaient dans la mémoire de Pascal lui-même après ses lectures de Montaigne.
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et les miracles « difficiles », ou. comme de subtils théologiens du temps présent, les miracles qui sont contre la raison et ceux qui sont au-dessus de la raison; rejettent volontiers le conte puéril du poisson et du statère, mais retiennent les belles légendes de Jésus commandant à la tempête ou marchant sur les eaux.
Le protestantisme comparé au catholicisme est une religion de juste milieu et par là il a pu contenter des âmes ou plutôt des esprits fiers de se servir du petit flambeau qui leur fait voir une parcelle de la vérité ; mais par là aussi il devait paraître insuffisant aux tendres et aux humbles que trop de clarté blesse, que les effusions de la piété charment et séduisent, que la rigueur logique déconcerte et qui ont soif d'aimer plutôt que de comprendre. Xewman, épris d'une ombre mystique, poète non pas seulement au sens large, mais au sens technique du mot, fut attiré vers le catholicisme par ce qui en éloigne les demi-philosophes dont la sagesse se tient à mi-côte et qui, voyant distinctement un espace restreint, se flattent d'embrasser dans cette étroite vue l'horizon tout entier.
Admirablement modéré dans la conduite de sa vie, il soutenait, dans l'ordre des idées, la doctrine si dangereuse et si fausse du Tout ou Rien. « Acceptez Rome ou doutez de tout. Ralliez-vous au surnaturel intégral ou résignez-vous loyalement à ne rien croire et à ne plus vous dire chrétien
Il n'existe pas de milieu, au point de vue vraiment philosophique, pour un esprit conséquent avec luimême, entre l'athéisme et le catholicisme L'anglicanisme est l'étape à moitié chemin du catholicisme; le libéralisme est l'étape à moitié chemin de l'athéisme. » Les hommes sont quelquefois beaucoup plus sages que leurs idées ; ce fut le cas de Newman, heureusement ; sans quoi, il faudrait avouer que ce grand évêque était un bien pauvre philosophe. Redisons-le, sa doctrine envisagée comme système est faible ; mais certaines parties en sont très intéressantes, et ce sont elles seulement qui méritent d'être considérées.
Presque aussi avancé que Félix Bovet dans sa critique du dogmatisme, Newman n'était pas loin de tenir pour fausses a priori toutes les formules sans exception, toute parole humaine qui se flatte d'exprimer la vérité, de la traduire en mots et en syllabes avec la moindre exactitude : prétention bien téméraire, si le langage n'en peut saisir et fixer que l'ombre fuyante.
Nos expressions, a-t-il écrit avec une belle hardiesse, ne sont jamais les équivalents de l'idée. Les dogmes catholiques ne sont que les symboles d'un fait divin, qui, loin d'être mesuré par ces propositions, ne serait pas épuisé, ne serait pas approfondi par un millier de propositions nouvelles.... Nous ne faisons qu'exprimer sous des images terrestres ce qui appartient au monde céleste; pareilles images sont infiniment au-dessous de la réalité. — Et ne craignant point de produire des
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exemples, Xewman ose citer « tout particulièrement » le plus scabreux de tous les mystères : Il en est ainsi tout particulièrement de la doctrine de la filiation éternelle de notre Seigneur et Sauveur....
Combien de vaines et dangereuses discussions sur la divinité du Fils de Dieu, « essentielle » ou « métaphysique », proclament les uns, simplement figurée et morale, soutiennent les autres, la pleine intelligence de cette pensée de Newman n'aurait-elle pas épargnées à la théologie ! Oh! l'étrange aberration, quand on y réfléchit, de vouloir avec acharnement préciser des idées qui ne sont vraies qu'autant qu'elles demeurent incomprises, et de lancer des foudres sur ceux qui les entendent autrement que nous ! Montaigne estimait que c'est mettre à trop haut prix nos « conjectures » que « d'en faire cuire un homme tout vif ». Mais ce n'est pas même pour des conjectures que nous marchions jadis à la mort et que nous condamnions au bûcher les hérétiques; c'est pour des mots, des sons, des images, pour de « pauvres figures de rhétorique », dit Newman, que personne ne prend à la lettre et que tous interprètent diversement! Les religions et les métaphysiques ne sont que des mythologies tant qu'elles consistent à réaliser des métaphores : pur jeu verbal qui risque de ne pas
t. Sermon de 1840 sur la Raison implicite et la Raison explicite, à la page 137 des six discours sur la Foi et la Raison, traduction française de Saleilles.
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rester un jeu innocent si jouer avec certains mots terribles, c'est jouer avec le feu.
On trouve moins originales les idées du philosophe Bergson sur la pensée et le langage, sur la distance «. incommensurable » qui les sépare, sur l'illusion qui nous fait prendre pour la traduction adéquate de nos conceptions personnelles des termes empruntés au répertoire commun et que nous avons simplement « collés sur elles comme des étiquettes ». quand on rencontre ces idées déjà présentées par Newman, au milieu du siècle dernier, avec une force saisissante1.
Le langage est un signe évocateur d'une foule de choses qu'il ne dit pas ; le peu qu'il exprime a moins d'intérêt et moins d'importance que tout ce qu'il suggère : vérité bien connue des grands artistes de la prose et du vers, des maîtres de l'éloquence et de la poésie. Les penseurs et les écrivains habiles possèdent d'instinct ce précieux secret ; des charlatans littéraires en ont abusé pour se dispenser du même coup de penser et d'écrire. Si le moindre vocable peut suffire pour évoquer des visions, des souvenirs, des espérances, des rêves, des idées et des pensées sans nombre, d'une valeur infinie, il devient dès lors permis aux mots qui composent la suite d'un discours de n'avoir
1. J'ai commencé à faire ce rapprochement dans mon précédent chapitre sur « La fin de la vieille logique et l'essai d'une méthode nouvelle », chapitre que celui-ci reprend et achève.
qu'une signification très médiocre en soi; on sera même autorisé à les supprimer tout à fait, et enfin les mystiques s'en affranchiront avec allégresse comme d'un empêchement nuisible aux libres élans d'une âme qui aime, qui adore et qui prie.
L'ordre d'importance des diverses parties du culte peut plausiblement s'établir sur cette considération.
Dans les religions qui raisonnent et discourent beaucoup, telles que le protestantisme, la prédication est le centre du culte. Il ne serait point juste de dire qu'il n'y a pas d'excellents sermons : j'en ai entendu de si beaux au temps de ma jeunesse1 que la parole humaine ne saurait s'élever plus haut. Mais les autres sont incomparablement plus nombreux, et les meilleurs même, parmi ceux qui ne sont pas les chefs-d'œuvre de prédicateurs hors de pair, nous laissent presque toujours l'impression fatigante d'un effort inutilement déployé. A quoi bon toute cette peine? Nous avons pris le chemin du temple afin d'entrer et de nous sentir dans une atmosphère, un milieu et un cadre propres à l'édification; sans quoi nous aurions pu nous contenter de faire chez nous une lecture pieuse. Vos pauvres paroles, vos pauvres idées ne nous procurent pas ce que
1. Voyez mon livre sur La grande prédication chrétienne en France; Bossuet, Adolphe Monod.
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nous cherchions ; l'orgue et les cantiques y réussissent mieux.
Faites que j'entende un peu d'harmonie... Ne me dites rien....
Je suis las des mots, je suis las d'entendre
Ce qui peut mentir; J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre
Je nai qu'à sentir1.
Plus essentielle que le sermon, la prière en commun est une autre partie importante du culte. On distingue les prières liturgiques et les prières spontanées. Ces dernières sont assurément les meilleures quand elles sont ardentes, quand elles partent d'un cœur en lutte avec Dieu, comme Jacob avec Fange, pour obtenir ce résultat inouï, d'un pécheur misérable que la foi a rendu vainqueur du Tout-Puissant. De ces prières sublimes, il en existe aussi et j'en ai entendu de telles. Mais, dans l'extrême indigence où nous sommes de fortes prières, comme de sermons vraiment éloquents, je préfère encore les textes imprimés, malgré toute leur froideur, et j'approuverais même des paroles latines quand elles rendent un son grave et plein de majesté.
Le a ritualisme » ou retour aux pompes du culte et aux cérémonies fut, dans l'Eglise d'Angleterre, une réaction contre l'intellectualisme austère et aride des sectes protestantes. Newman, en reculant