Sully Prudhomme
jusqu'au catholicisme, accomplit et acheva un mouvement en arrière que l'anti-papisme national de ses compatriotes refusait de pousser à sa dernière conséquence. Le protestantisme français, de son côté, n'a pas été sans quelquefois sentir très vivement l'insuffisance du culte réduit presque à la sèche ration d'un discours ; mais les traditions iconoclastes du calvinisme étaient trop invétérées dans notre Eglise pour que les essais d'une contreréforme à l'intérieur des temples pussent être autre chose qu'un timide compromis, et je me rappelle encore de quel ton méprisant Edmond de Pressensé, chrétien fervent et large, mais fort peu artiste, parlait des tentatives faites par son jeune collègue et cher ami Bersier pour transformer quelques chapelles évangéliques, avec des croix, des vitraux, des ogives, en « cathédrales de quatre sous ».
En général, disait Goethe, nous parlons beaucoup trop. Nous devrions moins parler et plus dessiner. Pour moi, je voudrais me déshabituer absolument de la parole et ne parler qu'en dessins, comme la nature créatrice de toutes les formes. Ce figuier, ce petit serpent, ce cocon, tous ces objets sont des signes d'un sens profond ; si nous pouvions seulement en déchiffrer le sens, nous pourrions bien vile nous passer de tout ce qui est écrit et de tout ce qui se dit.... Il y a dans la parole quelque chose de si oiseux, de si vain, de si présomptueux1 !...
1. Conversation de 1S00 avec Faîk. — Les conversations de Goethe, traduction d'Emile Délerot, t. I, p. 423.
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La parole est une analyse : les religions qui parlent beaucoup veulent d'abord être intelligibles et claires. Les expressions figurées sont des synthèses : toutes les religions qui se manifestent principalement par des signes sensibles, par des images, des gestes, des cérémonies, des monuments, par les harmonies de l'architecture et par celles de la musique, aiment la profondeur obscure des symboles.
Le signe de la croix est le geste, simple et significatif entre tous, de la religion catholique. Les protestants méprisent ce geste par la môme raison qui leur fait mépriser toutes les formes purement extérieures de la foi : parce qu'il est machinal, parce que l'intelligence et le cœur y sont étrangers. Ce mépris est-il aussi philosophique qu'il croit l'être? Si, en passant devant une église ou devant un cimetière, je fais, même machinalement, le signe de la croix, peut-il être sans utilité aucune que la pensée de l'éternité traverse mon esprit comme un éclair, dussé-je retourner aussitôt à mes songes frivoles, dussé-je ne pas même les interrompre, et ne vaut-il pas mieux donner aux choses d'en haut une dose d'attention infinitésimale que de les oublier tout à fait? Le signe de la croix avant les repas, en remplaçant le henedicite qu'il résume, pourrait offrir une ombre de religiosité presque suffisante aux gens sérieux qui trouvent convenable de remercier l'Auteur de tout bien, mais qui répugnent
au matérialisme béat, à l'égoï.sme content et satisfait dont l'action de grâces naïvement optimiste prend trop souvent le caractère1.
Tout s'exagère. Il n'est point contestable que le protestantisme, à force de vouloir être la religion « en esprit et en vérité », à force d'oublier que l'homme est aussi, qu'il est même d'abord un être de sensibilité et d'imagination, a exagéré jusqu'à l'abus l'indifférence aux actes extérieurs de la piété et l'importance de la vie intérieure réduite à la subjectivité pure.
Les protestants, disait Newman avec profondeur, ont mis la foi à la place dit Christ. La foi encombre la route; elle devient le but, la fin de la religion. Bien plus que sur le Christ, objet de la foi, on s'appuie sur la foi elle-même, sur la conviction et le réconfort qui
l'accompagnent On ne nous dit plus de regarder le
Christ, mais de constater qu'on le regarde Lorsque
des hommes prennent, pour ainsi dire, leur foi dans leurs mains, l'inspectent curieusement, l'analysent et s'absorbent en elle, le Christ les intéresse moins que ce qu'ils nomment leurs expériences Non, la foi véritable n'est pas la contemplation de soi-même"2.
Appliqué aux choses de la religion, écrit finement l'abbé Brémond, commentateur de Newman, « l'expérience » est presque un mot protestant.
1. Voyez la critique de cette forme de la piété, qui tombe en désuétude, dans mon livre sur L Inquiétude religieuse du temps présent, p. 137.
2. Newman. Essai de biographie psychologique, par Henri Brémond, p. 161 et suiv.
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Les controverses un peu byzantines où l'intellectualisme protestant se complaît sur le vrai caractère de la foi, sur ce qui la distingue de la croyance, sur la question de savoir si elle peut sauver les âmes par elle-même et indépendamment de leur credo, tombent directement sous le coup de la critique très pénétrante de Newman. En vérité, on peut trouver plus d'édification à presser sur son cœur un crucifix en bois ou en métal qu'à creuser ces subtilités ingénieuses.
Le phénomène qui est le grand scandale de l'intelligence protestante : un protestant se convertissant au catholicisme par des raisons d'ordre idéal et désintéressées, demeure en effet inexplicable, tant que l'on fait d'abord dépendre de l'esprit qui juge, raisonne, discourt, analyse, examine, veut voir clair, l'assentiment en matière religieuse. Mais l'énigme deviendra moins incompréhensible si l'on veut bien considérer que les motifs honoi%ables qui peuvent déterminer cette conversion et qui ne sont, par conséquent, ni l'entraînement de la mode, ni un certain snobisme, ni une faiblesse amoureuse, ni l'argent, ni aucun intérêt, n'ont très probablement rien d'intellectuel. Leur action s'exerce presque tout entière dans le domaine de l'imagination et du sentiment. Qui veut philosophiquement s'expliquer le renouveau chrétien sous la forme catholique, qu'il semble
affectionner de plus en plus de nos jours, chez certaines âmes lasses de nos vains raisonnements, devra commencer par faire une critique sérieuse de Fin tellectualisme .
Vous prétendez que l'homme qui pense évolue toujours vers plus de lumière, qu'un retour en arrière à des états de pensée inférieurs et dépassés depuis longtemps est contraire à l'ordre naturel des choses, et que, en conséquence, la conversion d'un protestant au catholicisme est une exception tout à fait rare qui ne mérite d'être étudiée qu'à titre de singularité curieuse1. Mais est-il donc si indubitable qu'une dose relativement forte de rationalité soit, pour une doctrine religieuse, une recommandation? Il faudrait alors donner au judaïsme le prix d'excellence. La religion juive moderne, — sans mystères, sans ombres, sans même un peu de vague et de clair-obscur, toute lumineuse, — est la raison même : peut-on rien imaginer de moins religieux, je veux dire ici, de moins céleste, de plus terre à terre? L'argument du protestantisme orthodoxe contre le protestantisme libéral, à savoir, qu'en éliminant des Evangiles le surnaturel, il réduit la religion chrétienne à n'être qu'une philosophie, a beaucoup de force. Je dois franchement avouer que je n'ai jamais très bien entendu nos réponses peu nettes à cette objection embarrassante.
1. Voyez la préface de L'Inquiétude religieuse du temps présent, p. x.
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Ne vaudrait-il pas beaucoup mieux admettre enfin, de bonne foi, que nous voulons en effet rationaliser la religion, mais en respectant et en conservant son caractère sublime, transcendant et divin, qui ne saurait consister dans un merveilleux de fabrication notoirement humaine, inutile à l'édification des âmes, injurieux pour la vérité révélée, offensant la conscience et la raison? La communion avec Dieu par la prière, par les sacrements et par tous les symboles du culte et de la vie chrétienne, suffit, sans qu'aucun prodige soit nécessaire, pour enlever à la platitude et pour ravir au ciel la religion rationalisée. On appellera cette religion philosophie ou même science, si l'on veut, — la science divine, comme on disait autrefois, Divinity, disent encore les Anglais pour nommer la théologie. Les merveilles de la science ne sont pas de vrais miracles, puisqu'elles comportent une explication toujours naturelle ; mais, à un certain degré de ferveur, notre admiration enthousiaste pour le génie de l'homme ressemble à de l'adoration et devient presque un culte. Pourquoi crier au sacrilège ? le divin et l'humain ne sont point exclusifs l'un de l'autre, et l'Homme - Dieu a personnifié leur union.
L'homme profondément religieux, sans faire à sa raison aucune violence, baigne toutes ses pensées et toutes ses actions dans une atmosphère divine. Les perspectives que l'hypothèse d'une vie future
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ouvre à l'imagination n'ont pas besoin d'être irrationnelles pour avoir un charme religieux. Le naturaliste Armand Sabatier crovait à l'identité orisinelle de la matière et de l'esprit, des forces cosmiques, telles que le magnétisme, l'électricité, la chaleur, la lumière, et des forces psychiques. Sortie de l'esprit, la matière doit faire enfin retour à l'esprit. La doctrine de la survivance des âmes, celle de la communion des vivants et des morts, peuvent s'alimenter à cette grande idée. Newman, contemplant la nature en poète mystique, écrit dans son Apologie : « Je considérais les anges comme les causes réelles du mouvement, de la lumière, de la vie et de ces principes élémentaires de l'univers physique qu'on appelle les lois de la nature. » Il avait dit, en effet, dans un sermon de 1834 :
Des anges sont au milieu de nous. C'est un péché de ne pas les voir et de tout expliquer par les prétendues lois de la nature. Pourquoi est-ce que les rivières coulent, que la pluie tombe, que les vents soufflent? Pourquoi le soleil nous réchauffe-t-il? Quel est le principe dernier de tous ces mouvements?... Ici l'Ecriture intervient et semble nous montrer les anges à la source de ces mystérieuses harmonies.
Précurseur du mathématicien Henri Poincaré et devançant la doctrine que M. Boutroux devait soutenir dans sa mémorable thèse sur la Contingence des lois de la nature, Newman avait écrit dans la
Grammaire de l'assentiment, pages 56 et suivantes :
Nous confondons la causalité avec Tordre.... Ayant constaté entre les phénomènes certaines relativités, nous avons donné le nom de cause aux faits hypothétiques qui unissent la masse des phénomènes, alors qu'en définitive ce n'est qu'une formule employée pour plus de commodité, pour représenter ces phénomènes Il n'est nullement prouvé que la nature soit
partout uniforme, que la loi de la chute des corps soit invariable. Il serait plus sage de dire que l'ordre de la nature est général dans ses manifestations plutôt que dédire qu'il est absolu.... Une loi n'est point une cause, c'est un fait.... L'assentiment que nous donnons à cette proposition, que tout phénomène doit avoir sa cause, tient aux observations que nous avons faites en nous-mêmes. Nous raisonnons par analogie d'après ce qui se passe au dedans de nous En face de la question cause, notre seule expérience est la volonté. Si vous m'acculez à cette question : Qu'est-ce qui peut rompre l'ordre de la nature? je répondrai : Celui qui l'a voulu peut ne plus le vouloir; l'immutabilité de la loi dépend de l'immutabilité de cette volonté1.
Pour mettre un terme aux conflits toujours renaissants de la science et de la religion, on nous a trop souvent répété ce faux aphorisme qu'il faut les accueillir toutes les deux, quoiques adverses, en les enfermant dans leurs deux domaines respectifs