QUATRIÈME PARTIE CONFESSION ET TESTAMENT
— XII. Relire, penser, écrire... mourir.
Mansle, 18 mai 1910 (retouches et additions de 1913).
Si je commençais une troisième série d'Essais de morale et d'histoire sur les Réputations littéraires, ce serait avec la claire conscience que je ne ferai plus que me répéter; mais je ne trouverais pas dans cette constatation une raison suffisante de m'abstenir. Souvent les idées. qui nous sollicitent le plus vivement de prendre la plume sont celles que nous rééditons.
Comment les mêmes pensées peuvent-elles avoir besoin d'être redites ? Parce qu'il a manqué à leur première expression un degré d'accent et de force, quelque chose de plein et d'achevé, qui est le gain de la réflexion ou de l'expérience. Voici, dans mon sujet, une vérité fondamentale : la vanité de tout notre travail littéraire. A tous les points de vue et dans tous les sens du mot, toujours il sera vrai de
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dire que nos efforts sont vains. Combien de fois Tai-je dit et sous combien d'aspects l'ai-je fait voir! Mais si je le répète aujourd'hui, c'est avec une conviction si nouvelle et si entière que toutes mes confessions précédentes sonnent faux comparées à mon présent aveu. Quand j'ai mis sous les yeux de l'écrivain, quand je lui ai fait toucher du doigt la folie d'espérer qu'une chance heureuse pourra le tirer, après sa mort, du crépuscule ou de la nuit dont, sa vie durant, il n'a pas eu l'adresse de sortir, je n'ai pas été franchement véridique. Car je gardais un petit reste de foi en cette possibilité absurde. C'est depuis une dizaine d'années seulement que je vois avec évidence la chimère d'un pareil espoir.
En constatant, dans la préface et dans l'épilogue de ma deuxième série, l'échec complet de mes Réputations littéraires, en l'expliquant même par les meilleures raisons, je ne pouvais éteindre chez moi l'illusion invétérée, due à ma culture classique, qu'un ouvrage bien pensé et bien écrit est organisé pour vivre et vivra en dépit des contre-temps passagers de la mauvaise fortune. Je n'osais y croire et j'y croyais, car, comme l'a dit Montaigne, « nous sommes, je ne sais comment, doubles en nousmêmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons ».
J'ai fort bonne opinion de mes Réputations litté-
raires; cette satisfaction intime, semblable à celle que Dieu donne aux grenouilles1, c'est ma consolation et ma joie, que nul déboire ne peut me ravir; mais hélas je sais aussi, d'une connaissance certaine et objective, que ce livre n'est point entré dans la littérature vivante, et que le seul moment où il pouvait commencer à vivre, — celui de sa naissance, — ayant été perdu par ma faute, jamais il ne pourra rattraper ce retard et réparer l'irréparable dommage que lui causa d'abord la maladresse et la nonchalance paternelle.
Mes Billets de la province ont une valeur littéraire qui aurait pu les faire survivre aux circonstances historiques de leur publication. Un juge compétent les plaçait très haut dans la littérature française et les rapprochait de pamphlets illustres que je n'ose pas nommer; mais le temps n'est plus où le style, le talent et l'esprit suffisaient pour assurer la vie d'un ouvrage et c'était se moquer cruellement de moi que de parler ici de « littérature française ». On n'entre pas plus dans la littérature française qu'à l'Académie par la seule vertu d'un bon livre. Eussent-elles été écrites par Courier ou Pascal, si mes petites lettres n'ont pas reçu du dehoi^s, en même temps que de leur propre excellence, la v ie, la seule vraie vie, celle qui consiste dans le babil des hommes et des femmes, non dans la simple possibilité per-