‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 39 sur 46 · Voyez ma Deuxième série, p · texte numérisé non relu

Voyez ma Deuxième série, p

manente de faire un jour jaser le monde, leur destinée fatale était de mourir en naissant. L'éditeur Stock, lorsque je lui demandai de relancer le volume avec une couverture nouvelle et le nom de l'auteur1, m'a dit la brutale vérité : « Trop tard ! »

C'est donc bien fini. Mais je le constate désormais sans la moindre amertume, et ceci chez moi est nouveau. Je commence enfin à comprendre qu'un artiste puisse produire pour la seule volupté d'exprimer sa pensée, sa vision ou son rêve, sans espérer le salaire du suffrage public. Non pas, certes, entendons-nous bien, qu'il me paraisse plus naturel aujourd'hui qu'autrefois d'y être indifférent, et qu'ériger en principe cette indifférence ne demeure par conséquent, à mes yeux, une affectation hypocrite et fausse ; mais lorsqu'il est définitivement acquis qu'un écrivain qui aurait voulu briller restera dans l'obscurité ou dans la pénombre, pourquoi ajouterait-il à son infortune les regrets qui aigrissent l'humeur? Il peut prendre son parti de cette mésaventure avec sérénité en continuant a jouir de son talent pour lui-même, parce que c'est toujours un intime régal de penser juste et d'écrire bien.

La dernière occasion qui s'est offerte à moi de

1. Quelques personnes savent peut-être que ce pamphlet avait paru dans le Siècle, puis en librairie, sous le pseudonyme de ■ Michel Colline » et c*est tout ce qu'on en sait aujourd'hui.

paraître en pleine lumière, ce fut quand la chaire de littérature française au Collège de France, où j'avais été présenté en seconde ligne, vingt-cinq ans auparavant, devint vacante par le décès d'Emile Deschanel. Ma candidature, qu'on attendait, aurait eu les plus grandes chances de réussir. Je n'hésitai guère cependant et je m'abstins, pour une raison peu glorieuse, mais bien puissante, la raison qui nous conseille, — quand aucun besoin ne nous presse, quand aucun devoir ne nous commande, quand aucun point d'honneur ne nous oblige, — de préférer tout simplement la vie à la mort. Car la question se posait pour moi dans les termes péremptoires du vers d' [phigénie] il me fallait choisir

Ou beaucoup d'ans sans gloire Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.

Sur quelques apparences superficielles, on va répétant partout cette sottise qu'une chaire au Collège de France est une sinécure. Le fait est que cette charge accablante m'aurait tué en moins de six mois. Une congestion pulmonaire dont j'avais failli mourir en 1901 m'avait forcé de prendre un long congé de santé qui, renouvelable d'année en année pendant cinq ans, m'acheminait tout doucement à l'âge légal de la retraite ; mais surtout l'amour-propre, l'ambition de surpasser mes rivaux et de me surpasser moi-même m'aurait

imposé un travail d'Hercule que je n'étais plus de force à soutenir.

L'enseignement supérieur, dans les Facultés des lettres, est l'image à peine affaiblie du joug que celui du Collège de France eût fait peser sur moi. On prétend que lui aussi est léger. La vérité est qu'il est si lourd, — du moins sous son ancienne forme de la grande leçon publique hebdomadaire quand on fait celle-ci comme il faut, — que je ne me porte bien que depuis le jour où je me suis délivré de ce cauchemar.

Le Collège de France est, comme la Sorbonne, pour un professeur de belles-lettres, la grande route royale vers l'Académie . En laissant échapper l'un, je perdais du même coup mon meilleur espoir d'arriver a l'autre, si j'avais vécu.

Mais la comparaison de la perte et du gain me console pleinement et me garde d'éprouver aucun repentir. Je vis, je suis heureux. Ma chère femme concentre sur ma personne toute la tendresse qu'elle aurait eue pour nos enfants, si Dieu nous en avait donné, et me soigne avec un amour plus que conjugal puisqu'il est quasi maternel. Littérairement, une sollicitude portée à cet excès pourrait me faire le plus grand tort, si l'exercice de ma vocation d'écrivain en était vraiment contrarié; mais les heures de paresse que j'enrage quelquefois de passer sur ma chaise longue sont amplement compensées par

la provision de santé que j'amasse à ce régime et qui semble me promettre de vivre assez longtemps. La tentation me vient-elle de me révolter, de murmurer contre le despotisme de mon gouvernement domestique? Je réfléchis aussitôt qu'elle a certes le droit, cette épouse bien-aimée, d'exiger de moi un peu d'obéissance et qu'elle mérite bien que je cherche ce qui peut lui être agréable, que j'évite tout ce qui la contrarierait, que je la laisse dormir enfin et se reposer, puisqu'e//e m'a sauvé la vie par ses soins patients, minutieux, infatigables, pénibles jusqu'au dégoût, à une époque où les médecins me condamnaient. Sachant qu'elle ne voudra jamais que ce qui est raisonnable et juste, c'est pour payer une dette sacrée de reconnaissance que je me soumets à ses désirs. Oh! l'enviable et rare condition que celle d'un homme dont les devoirs envers lui-même (s'il en existe de tels) concordent avec l'indolence de sa nature! J'ai renoncé à toute fatigue, — sorties du soir, cérémonies, banquets, assemblées, conférences où tout le monde court, et d'abord (cela me cause parfois beaucoup de regret) à parler moi-même en public, — et il se trouve, chose inouïe et délicieuse, que cette lâcheté et cette fainéantise sont la forme de mon devoir!

Mon activité d'écrivain n'a point diminué, au contraire, depuis que je ne suis plus professeur; je goûte, sans détriment pour ma production litté-

mire, le précieux avantage de choisir à mon gré tous mes sujets d'études sans avoir à suivre aucun programme de cours, à satisfaire aucune demande d'éditeur, ni à combiner laborieusement mes écrits avec mes leçons. Je tends de plus en plus à prendre définitivement congé de la pure littérature pour appliquer ma pensée à la philosophie morale et religieuse. Méditer sur la mort, afin de résoudre en connaissance de cause et pour l'heure solennelle la plus grave des questions, — la conduite à tenir devant l'éternité, — n'est-ce pas l'occupation convenable à la vieillesse du sage et l'affaire dernière de la vie?

En 1906, quand la séparation des Eglises et de l'Etat ouvrit aux protestants de France, divisés par d'absurdes disputes dogmatiques, l'unique voie que le bon sens leur conseillât de suivre, celle de l'union fraternelle, je fis une courte campagne dans la littérature d'action et de combat par des pamphlets religieux, comme j'avais fait, huit ans plus tôt, par un pamphlet politique.

Rasséréné par cette petite guerre, je revins bientôt aux études contemplatives en écrivant les articles de fond dont se composent mes deux recueils de philosophie religieuse : Vers la vérité et L'Inquiétude religieuse du temps présent.

La fortune de ces deux livres a été la même que

celle de mes ouvrages de critique littéraire, c'està-dire inégale, et médiocre en somme. Si, par une heureuse chance, L'Inquiétude religieuse a obtenu un petit succès relatif, Vers la vérité, par un autre caprice du sort, avait fait un four noir.

Mais était-ce bien un caprice du sort? Le hasard n'explique rien. J'ai montré, dans de précédentes analyses1, que les échecs d'un auteur sont presque toujours sa faute : mon dernier insuccès avait une profonde raison morale que je dois curieusement analyser, à son tour, bien qu'elle me fasse honte, puisque je me confesse et que cette partie de ma confession renferme une leçon hautement instructive.

On a pu légitimement s'étonner de l'intérêt primordial que la question religieuse semble m'avoir offert tout à coup ; on a pu dénoncer, à cet égard, un contraste fâcheux entre mes idées et ma vie : car, hélas! je ne suis rien moins qu'un modèle de foi active et de piété. Serait-ce donc que la religion n'est pour moi qu'un « thème » sur lequel, avec un instrument longtemps exercé par la critique littéraire, j'exécute mes a Dernières variations » ? Non. Ce n'est pas tout à fait cela. Mais j'ai grand peur que ce ne soit pis. C'est une sorte d'expiation analogue (ô horreur!) aux bonnes œuvres de la superstition catholique, à ces fondations chari-

i. Voir surtout l'épilogue de ma seconde série.

tables par lesquelles les pécheurs endurcis du temps jadis achetaient des indulgences. N'ai-je pas voulu être édifiant dans mes sermons afin de racheter l'irréligieuse licence de mes propos profanes et de ma conduite païenne ? Les hommes sont tellement superficiels qu'il n'est point impossible que mes homélies leur aient « fait du bien », comme on dit dans le jargon piétiste, et Ton m'assure, en effet, que j'ai

consolé ou fortifié des âmes Eh bien! j'accepte

avec joie ces témoignages ; sans me faire la moindre illusion sur ce qu'ils ont d'ingénu, je ne me crois pas obligé de les démentir au nom de la vérité sainte, parce que, Dieu merci, je puis me rendre cette justice, au moins, que j'ai toujours été sincère dans ce domaine et qu'il n'y eut jamais ni mensonge, ni hypocrisie, ni aucun déguisement de la vérité dans mes affirmations religieuses. Malheureusement, si je suis véridique, je ne suis pas désintéressé; l'intérêt est le vice mortel qui corrompt par la base mon œuvre entière à travers toutes les formes diverses quelle a successivement revêtues. Le chapitre n du livre II de ma première série se termine par une prière égoïste : « C'est mon Moi que je veux sauver, ô Père de la personne humaine!... » Cette prière d'un écrivain avide de succès ne méritait pas d'être exaucée, et le bon Dieu est resté sourd. J'avais cru pouvoir, sans dépouiller Tégoïsme, le « purifier » disais-je et 1' « ennoblir ».

Quand j'écrivis « Vers la vérité », j'espérais que ce petit volume ayant une utilité religieuse, ma bonne intention serait récompensée. Egoïsme encore ! Egoïsme toujours! Nouvelle déception! Il en sera de même aussi longtemps que je garderai au fond du cœur, secrète ou avouée, une préoccupation personnelle. Je le sais, je l'ai dit, je l'ai rudement éprouvé et j'ai répété la grave parole : « Qui veut sauver sa vie la perdra1. » Donc, il ne faut pas chercher le succès. Et pourquoi ne faut-il pas le chercher? Pour réussir. C'est un cercle vicieux. Décidément, qu'il s'agisse des livres ou qu'il s'agisse des âmes, il est bien difficile à l'homme sincère de se désintéresser de son salut.

Tout est égoïsme, jusqu'à et y compris l'analyse intérieure par laquelle nous transperçons notre égoïsme et le clouons au pilori. On ne pourrait exterminer ce ver rongeur que par l'action, mais par une action si pure, si instinctive, si inconsciente qu'elle ne prendrait pas même connaissance de soi.

La vérité que je répétais sans y croire et dont j'ai fini par faire l'expérience, c'est que l'impression, — achèvement utile et naturel du travail littéraire, — n'en est pas l'indispensable complément. L'essentiel, pour celui qui pense, est de

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