‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 40 sur 46 · sérfe, p. 222; 1" série, p · texte numérisé non relu

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penser; pour celui qui écrit, d'écrire. Gomme la vraie récompense de la vertu est dans la satisfaction « qu'une conscience bien réglée reçoit en soi de bien faire », l'écrivain peut, à la rigueur, se contenter de sa propre approbation.

Chaque fois que je rabâche cet antique lieu commun de morale, je me demande si je suis bien sincère. Franchement, trouvez- vous que ce beau sentiment soit inattaquable à toute critique? Quel profond égoïsme je découvre sans peine dans ce désintéressement prétendu! Si Ion a écrit quelque chose d'utile ou quelque chose de beau, je consens (et encore, au fond, j'en douterai toujours), que ce ne soit pas pour que les autres en profitent et en jouissent; mais convenez au moins q\ïil est bon que les autres en profitent et en jouissent, et convenez aussi que cette communion des esprits est meilleure qu'un isolement orgueilleux. C'est pourquoi je refuse d'accorder à mes contradicteurs que l'écrivain puisse jamais, par une libre préférence , choisir de se passer des applaudissements; mais j'accorde que par résignation il puisse s'en passer et même que, par vertu stoïque, il s'excite finalement à le vouloir, c'est-à-dire, à plier sa raison à l'ordre de la nécessité, lorsqu'il ne peut pas faire autrement.

La poursuite de la publicité nous réserve de si amers bouillons que, pour échapper à l'averse, on finit par se résoudre à rester chez soi et à ne plus

chercher ni éditeurs ni lecteurs. Evidemment, le parti est sûr. Quand on a une cheminée qui fume, un moyen radical d'éviter la fumée, c'est de ne pas faire de feu. N'allez pas à la chasse si vous craignez de revenir bredouille. Ne posez nulle part votre candidature si vous avez peur d'endosser des vestes. Sagesse indubitable ; mais elle a quelque chose de forcé, de contraint qui m'empêchera toujours de la distinguer d'une grimace.

Soyons donc francs, sincères, naturels! La vérité toute simple, pas raffinée du tout, est que je deviens vieux et que je commence à être fatigué. Je m'enferme de plus en plus dans ma « librairie » et j'écris pour mon propre régal d'abord, sans affecter un sot mépris de la publicité, mais sans la tenir désormais pour le but unique et suprême, sans courir après elle au détriment de ma santé. Et pourtant, si elle souriait enfin une bonne fois au vieux septuagénaire avant qu'il meure, comme il serait content ! Publier? mon Dieu! je le veux bien. J'aurai toujours de la copie. Je ne fais point de serment d'ivrogne et je n'ai pas juré de ne jamais retourner au cabaret.

On fait à nos ouvrages le trop grand honneur de les considérer comme étant à part et fort audessus des articles de commerce. Ils se passeraient fort bien d'être si glorieusement distingués de la marchandise ordinaire. Feu Armand Colin s'indi-

gnait co iniquement du sans-gêne avec lequel certains clients de sa librairie qui n'étaient ni des professeurs, ni des critiques, ni des amis intimes, semblaient prétendre au service gratuit de ses publications. « Gomment! me disait-il en colère, on trouve tout naturel de payer au boucher sa viande, au boulanger son pain, au mercier ses chemises, et l'on voudrait recevoir nos excellents livres pour rien, comme si leur fabrication ne nous avait rien coûté! » Et moi aussi, à chaque volume nouveau que j'essaie de vendre, je proteste tout bas contre l'abus criant de le distribuer gratis à tant de personnes qui devraient et pourraient Tacheter. Mais j'avoue qu'il y a une certaine différence entre mes « excellents » ouvrages et les chemises du Bon Marché ou les denrées alimentaires offertes à notre consommation. Elles sont de première nécessité : quel besoin le public a-t-il de mes Réputations littérales? Soyons juste et reconnaissons qu'elles lui sont absolument inutiles. Si j'étais assez fat pour dire : « Le jardin d'Epicure et M. Bergeret sont inutiles aussi », il n'y aurait qu'à me répondre : « Faites-en autant. »

Mes Essais de la troisième série ne se vendront donc pas plus que ceux de la première et de la deuxième, et pour cause. Ne rentrant point dans la catégorie des livres amusants et ne pouvant servir à préparer aucun examen, qui diable voulezvous qui les achète? C'est pourquoi je compte en

faire cadeau, comme des précédents, à un petit nombre d'amis capables de les apprécier; je les prie seulement de reconnaître comme il convient cet hommage d'une partie de moi-même et de ne pas faire semblant de croire que je puisse jamais être blasé sur des lettres sincères qui sont ma meilleure récompense. Le suffrage public demeure à mes yeux la seule vraie forme du succès ; mais à son défaut, celui d'une élite d'intelligences m'est cher, et puisque c'est le seul qu'il me soit permis d'espérer, j'y tiens.

Si j'avais eu la joie de publier une seconde édition de mes Essais de 1893 et de ceux de 1901, j'en aurais fait disparaître des fautes, des erreurs, des sottises que je voudrais effacer au moins des exemplaires que je donne. J'en ai donc corrigé quatre ou cinq à la plume, et ce fut un assez long travail. Ils appartiennent à Ernest Lichtenberger, à Samuel Rocheblave, à Fernand Robineau et aux héritiers de feu Henri Monod. Il existe en outre un exemplaire d'auteur que je garde. Ils pourront tous servir à constituer une édition nouvelle si l'impossible miracle se produit un beau jour et si mes Réputations littérales entrent dans la vie. En attendant, je continue à corriger, j'efface beaucoup, j'ajoute quelquefois, je mets des notes. Gela restera probablement la seule occupation de ma vieillesse, quand mon cerveau tout à fait à sec ne pourra plus trouver de pseudo-inventions et de simili-neuf.

Je caresse en même temps le rêve effronté d'un volume de Pages choisies du même auteur. Le plus souvent ces sortes de livres sont posthumes, et ils cessent alors d'être effrontés. Mais Alphonse Allais pensait avec quelque raison que si la publication est anthume, il y a de la chance pour que Fauteur en jouisse davantage. Je serais assez curieux de me payer cette dernière et paradoxale aventure.

Après ma mort, mes héritiers trouveront, mêlées à ce qui les intéresse, des dispositions testamentaires concernant les livres chéris qui sont mes seuls enfants. Mes préférés (sans reparler du fils bienaimé entre tous) sont mes Paradoxes et truismes d'un ancien doyen, mes Billets de la province, mon Victor Hugo à Guernesey (le plus inattendu et le plus inexplicable de tous mes fiascos) et Linquiétude religieuse du temps présent. On honorera mon ombre si l'on réimprime un jour ces cinq ouvrages: mais il serait contraire aux conclusions de mes Réputations littéraires d'espérer fermement la résurrection de ce que je n'ai pas su faire vivre : ce vœu n'est donc qu'un simple souhait, ce n'est pas une dernière volonté. Pour chaque réimpression, comme pour l'impression d'un recueil de Pages choisies, on s'inspirera de ce que j'ai écrit dans mes Réputations littéraires, page 248 de la lre série, au chapitre de La mort des livres.

Ainsi, pour mes chefs-d'œuvre, du papier excellent et magnifique.... Mais pour mon pauvre corps

l'enterrement le plus modeste. Cortège de parents et d'amis réduit au minimum. Ni fleurs, ni couronnes, ni robes de cérémonie, ni soldats, ni discours laïques. Un pasteur. Aucun homme d'âge ne sera chargé de tenir un des cordons du poêle. Et d'ailleurs il n'y aura pas de cordons du poêle. Peuton rien imaginer de plus absurde que de compromettre la santé des vivants pour rendre aux morts un hommage vain? Je défends absolument que personne s'expose, pour honorer mes misérables restes, au risque du moindre coryza.

Assis ou debout devant mon bureau, à la promenade, au lit, couché sur ma chaise longue, je vais continuer maintenant, sans me lasser, de fixer avec ma plume ou mon crayon les idées qui m'enchantent et auxquelles je serais si heureux d'intéresser aussi mes amis anciens et nouveaux, la foule des inconnus, les gens de goût, le public indifférent, les étrangers, les Français qui aiment encore la simple langue française, bref, le plus grand nombre de lecteurs possible. Mais j'écrirai pour moi d'abord et pour mon plaisir, sans hâte et sans fatigue et toujours de mon mieux, « afin que cela m'amuse », comme disait le bonhomme La Fontaine quand il se rendait à l'Académie, et mon « gouvernement » se fâchera et grondera, disant que je travaille trop.

Février 1913.

Rousseau avoue [Confessions. IIe partie, livre IX, année 1766) qu'il n'a pas lu Candide : c'est possible. — Dans son discours de réception à l'Académie française, Pierre Loti s'accuse ou se vante d'ignorer la plupart des écrits de ses illustres contemporains : c'est probable.

Les grands individus ont des droits singuliers; ils peuvent s'affranchir de l'obligation d' « être au courant », c'est-à-dire d'avoir une connaissance superficielle et comme à vol d'oiseau de tous les sujets, de toutes les publications qui alimentent les conversations du monde. Cela ne nous est pas permis à nous autres, pauvres génies stériles, qui n'avons appris à lire que pour pouvoir, au gré capricieux des propos mondains, causer de tout ce que les honnêtes gens ont lu. Mais il y a des moments où je me révolte contre cet importun devoir

de société. Est-il juste, après tout, est-il obligatoire que nous dépendions à ce point des premiers scribes venus, et même de l'élite, à qui il plaît d'écrire n'importe quoi? Et s'il me plaît, à moi, de vous ignorer? N'en suis-je pas le maître? De quel droit me faites-vous votre esclave et mettez-vous la main sur mon temps, que j'aurais pu mieux employer ailleurs, sur ma pensée, dont vous vous emparez soudain et que vous occupez de la vôtre lorsqu'elle en était à mille lieues? Non! je ne veux pas être forcé de vous suivre où je n'ai nulle envie d'aller. Si un livre me tente, je le lirai; si un livre m'instruit et me charme, je le relirai : ce qui est odieux, c'est le viol de ma liberté, c'est que je puisse être contraint de parcourir mille choses qui ne m'intéressent pas, pour cet unique motif qu'on en parle et qu'il faut être « dans le train »! J'ai toujours plaint bien sincèrement, comme asservis au plus insupportable des jougs, les pauvres journalistes que leur métier de critique ou de chroniqueur condamne à lire au galop, sans suite et sans choix, tout ce qui s'imprime.

Encore les livres ont-ils une certaine discrétion : on peut ne pas les ouvrir. Mais les journaux ! mais les revues ! qu'elles sont obsédantes et tyranniques ! J'en reçois une douzaine : comme il y en a bien davantage, auxquelles je ne suis pas abonné et qu'il faut lire aussi (car ce ne sont pas les moins importantes), la presse périodique à elle seule

dévore tout le temps que je puis consacrer à la lecture. Où placer, dans cette précipitation confuse, l'heure de me recueillir et de songer à l'éternité? l'heure seulement de penser à l'étude littéraire, morale ou religieuse que j'ai entreprise?

Les chrétiens ont une règle excellente dont l'application sérieuse suffît pour relever sensiblement le caractère de bassesse, de frivolité vide qu'impriment sur notre vie quotidienne ses pauvres et continuelles distractions : ils prient matin et soir et ils lisent tous les jours la Bible. Régulièrement donc, pendant ces quelques minutes, leur pensée s'élève vers Dieu. Mal heureuse ment pour moi, j'ai abandonné peu à peu une si précieuse discipline, et je sens tout le tort que cette négligence m'a fait. Je voudrais que mon sincère aveu servit à ceux qui peuvent encore en profiter.

On peut faire, sur l'acte de la prière, des réserves subtiles et spécieuses ; on peut en donner une définition excessivement large qui l'identifie avec la méditation intérieure et même avec toute espèce de travail utile : mais son caractère essentiel ne demeure-t-il pas d'être un élan vers une Force infinie dont nous invoquons le secours? et l'élan ne court-il pas le risque de devenir de plus en plus rare, et l'invocation de rester de moins en moins efficace, s'ils ne s'adressent pas aune Per-

sonne invisible et présente qui peut y répondre? Je ne veux pas nier non plus qu'il existe d'autres viatiques que la Bible : la lecture de Marc-Aurèle ou celle de Spinoza a pu être presque aussi édifiante pour quelques grandes âmes de stoïciens, pendant que, dans la Bible, tout ne nous offre pas un aliment mystique d'égale valeur.

M'étant mis à relire, cette année, l'évangile selon saint Marc, qui passe pour le plus ancien des synoptiques, j'avoue que j'eus une certaine déception. J'avais un peu oublié cette continuité presque ininterrompue, dès les premiers chapitres, d'histoires miraculeuses et je trouvai qu'il y en avait un peu trop pour la nourriture spirituelle que je cherchais. J'admettrais aujourd'hui sans répugnance ce qui m'aurait autrefois scandalisé : une large et copieuse sélection de tous les trésors de vie qui abondent dans les livres saints, à l'exclusion des parties indigestes. Cette sélection n'était pas acceptable tant qu'on a considéré l'Ecriture comme une autorité extérieure et purement divine à laquelle devaient se soumettre toutes les résistances de la conscience et de la raison ; mais ce dur paradoxe ne tient plus devant la nécessité première et enfin reconnue d'une profonde harmonie morale où l'antique lettre sacrée, devenue l'objet d'un culte sans superstition, aide puissamment à la conversion du cœur naturel sans fausser notre sens du juste et du vrai.

Cependant la Bible, même avec ses scories, ne saurait être remplacée par rien; elle demeure le meilleur des livres de chevet, la plus riche, la plus variée, la plus inépuisable des sources d'eau vive, le plus consolant et le plus fortifiant de tous

les viatiques.

Je connais une dame qui se rappelle tout ce qu'elle a lu. Mon aïeul paternel avait le même don, il disait avec étonnement : « Comment fait-on pour oublier? » Pour moi, j'oublie beaucoup de choses, et de certains livres j'oublie tout. Il est vrai que, d'après un grand philosophe1, si j'ai compris son livre, nous avons deux mémoires, non pas séparées, mais distinctes : l'une, passive ou contemplative, qui conserve à notre insu tous les souvenirs sans le jeu de la volonté, mais qui, ne les utilisant pas, est pratiquement pareille à l'oubli; l'autre, qui utilise certains souvenirs, les entretient et les exerce. La première peut, dans des circonstances exceptionnelles, évoquer le rappel des choses une fois perçues pour toujours qu'elle avait emmagasinées sans y songer; la seconde, dépendant de l'attention et de la volonté, en suit toutes les phases, s'endort ou se ranime avec elles. Peut-être, si je meurs noyé — ou pendu — verraije, en la dernière seconde de ma vie (comme des

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