Bergson, Matière et mémoire
rescapés en ont fait l'expérience), défiler devant moi avec la rapidité instantanée d'un rêve la suite de ce que j'aurai vu, entendu et lu durant le cours de mon existence, tout cela reparaissant à mes yeux sans une seule omission et dans l'ordre où chaque image s'est produite! mais, en attendant ce moment suprême, la condition ordinaire, l'habitude de toutes mes journées et de toutes mes heures, c'est l'oubli.
Les faits, les formes, les couleurs, les lieux, les époques, les sites, les physionomies même et les traits de la plupart des vivants que je rencontre, tout ce qui est concret et individuel s'efface rapidement de mon souvenir. De cette infirmité vient mon ignorance de l'histoire et de la géographie, la facilité avec laquelle je me passe de voyager, mon indifférence relative et mon inattention aux arts de la peinture et du dessin, et l'ennui confus qui me reste de tous les tableaux littéraires qui ne sont que des portraits ou des paysages. Les romans peuvent m'amuser pendant que je les lis, parce que je suis puérilement curieux de « savoir ce qui va arriver » ; mais j'en oublie aussitôt tous les événements, et si je ]es relis ensuite, je pourrai me flatter, avec plus ou moins de fondement, que c'est à cause des qualités exquises de moraliste ou de psychologue qui distinguent leurs auteurs ; ce ne sera sûrement pas pour leur talent descriptif.
Ce que je me rappelle le moins mal et ce que
j'aime le mieux dans les livres, ce sont les idées ingénieuses et pas trop obscures des philosophes discourant sur des vérités moyennes, à ma portée, et ce sont aussi les mots, plus encore que les idées, et surtout le son éloquent des mots. Oh! comme je comprends Flaubert faisant « passer par son gueuloir » des pages de Salammbô, enivrant ses oreilles par avance du rythme et du nombre des phrases finales de Madame Bovary, sans bien savoir encore « ce qu'il mettrait dedans » ! Cette sensibilité extraordinaire du grand romancier à la musique verbale est-elle plus étrange, après tout, que celle de Pascal, si rempli des cadences de Montaigne, dans les parties oratoires de Y Apologie de Raymond Sebonde, qu'il les a répétées dans son livre avec un mouvement identique et des sons presque pareils, rien n'étant changé que le sens et les mots ' ? La mémoire auditive n'est probablement pas plus rare que la mémoire visuelle; c'est la seule que je possède à quelque degré.
C'est par la musique que le style me charme, ce n'est point par les qualités pittoresques. Mais, dans le style parfaitement beau que j'aime, les images sont de la musique, les sons et les couleurs se con-
I. Voyez mon petit volume sur Montaigne dans la collection des Grands écrivains français (Hachette), p. 471.
fondent dans la même harmonie et l'oreille aussi est enchantée de ce qui enchante les yeux.
J'entends vanter par la jeune génération une certaine musique des mots, réelle peut-être, mais que je n'arrive point à sentir et que je fuis, parce qu'elle est beaucoup trop savante pour la simplicité classique — ou primaire de mon goût ; c'est un pur instinct naturel, sans la moindre science musicale, qui me tient sous le charme des beaux sons, un peu comme les bêtes d'Orphée. Je ne suis jamais parvenu à jouir des dissonances de Verlaine et de son école, des fameux vers impairs, boiteux et déséquilibrés, et je reste aussi réfractaire que Sully Prudhomme aux réformes, si nécessaires pourtant et si justes dans une certaine mesure, de la prosodie nouvelle (Quant aux non-sens qu'étale cette versification amorphe, encore plus paresseuse et lâche qu'alambiquée, c'est une horreur; je refuse d'apercevoir dans ce galimatias les profondeurs cachées qu'y découvrent de bons critiques qu'on aurait crus moins snobs, mais qui, dans leur effroi de paraître arriérés, se livrent à un flirt sans pudeur avec les jeunes écoles « futuristes » les plus extravagantes). J'aime mille fois mieux mes vieilles romances, la trompette et la flûte de Victor Hugo, la lyre de Lamartine, le verbe splendide et sonore de Chateaubriand.
J'ose à peine avouer la tiédeur de mon enthousiasme pour Pierre Loti. Si brillante, si nuancée
que soit cette prose dont tout le monde raffole, elle ne m'a jamais ravi, parce qu'elle manque de nombre, parce qu'elle ne chante pas à l'oreille. Qu'on en fasse ses délices tout bas, à la bonne heure! mais elle ne pourrait supporter l'épreuve à laquelle Flaubert soumettait ses phrases : Loti, grand magicien de la couleur muette, n'a point écrit pour être lu à haute voix.
Le fruit le plus précieux et le plus certain qui me reste de mes études scolaires est d'avoir appris par cœur une grande quantité de vers et de prose à une époque où les exercices de la mémoire verbale n'étaient pas méprisés sottement comme ils le sont aujourd'hui. La « crise du français », qui est plus qu'une crise, si elle est, comme j'en ai la triste conviction, la Un de l'antique royauté des lettres1, a l'une de ses causes dans ce fâcheux mépris qu'on affecte pour la mémoire lorsqu'elle est appliquée a ce qui ne nous parait plus que sons vides et forme vaine devant l'incomparable importance des réalités et des utilités scientifiques.
Je suis si loin d'estimer peu celles-ci que, si je pouvais recommencer toutes mes études, je voudrais en faire deux parts, dont l'une serait consacrée aux sciences de la nature, l'autre à cette musique que j'adore, mais dont je n'ai que l'instinct. Mais s'il a existé autrefois, s'il existe encore
i. Voyez le chapitre iv de ce volume.
un art d'écrire dont quelques artistes du style conservent la tradition, il faut reconnaître que la plupart de ceux qui tiennent une plume s'en montrent de moins en moins soucieux, et j'attribue cette déplorable indifférence surtout à l'oubli systématique de nos beaux vers et de notre belle prose entretenu par d'absurdes doctrines sur le rôle inférieur de la mémoire verbale dans la culture littéraire.
Ce n'est pas un Parnassien, c'est un homme d'Etat, et ce n'est pas un Français, c'est un Anglais, c'est M. Asquith, qui a dit :
Ceux qui veulent parler ou écrire leur langue doivent remonter aux grands auteurs, écouter leur cadence, analyser leur manière, non seulement pour enrichir leur propre vocabulaire, mais pour capter le secret même de leur musique, pour apprendre commentées merveilleux artisans ont assemblé et coordonné des mots en phrases qui sont restées immortelles1.
Les réalistes et les utilitaires disent aux vieux survivants du culte des lettres :
« Votre attachement sénile à la forme est une infirmité morale et intellectuelle. Un esprit ferme et sûr, un cœur droit estime les idées et les choses infiniment plus que les mots et les sons; il aurait
1. Cité par Agathon, L'esprit de la nouvelle Sorbonne, note de la page 86.
honte de peser dans la même balance des valeurs si différentes et si inégales. »
— Utilitaires et réalistes, vous avez bien raison; mais ayez donc raison jusqu'au bout. Donnez-nous, avec la règle, l'exemple complet. Dépensez votre activité tout entière en faits réels, en bonnes actions, en œuvres utiles; renoncez absolument et sans réserve à tout ce qui reste encore de littérature dans ce qui s'imprime ou s'écrit.
Car rien ici-bas n'est moins nécessaire que de noircir du papier avec une plume et de l'encre. Il y a cent autres manières d'employer sa vie plus utilement, si l'on est sérieux, et, si l'on est frivole, de la perdre en s'amusant davantage. L'immense majorité des mortels est née non point pour s'enfermer dans la contemplation du monde intérieur, mais pour agir extérieurement. Ils sont bien peu nombreux ceux dont l'activité n'est pas toute répandue au dehors, et il est fort regrettable que ce nombre ne soil pas encore beaucoup plus restreint, et qu'il y ait trop de penseurs pour ne rien penser du tout, trop d'orateurs pour ne rien dire, trop d'écrivains pour ne rien écrire qui vaille. Tous ils feraient mille fois mieux de scier du bois.
Par exception, une minorité très rare, qui n'a nul droit de se croire supérieure au reste des hommes, paraît avoir été créée pour une action différente de celle qui s'exerce au dehors soit avec les bras, soit par le cerveau appliqué aux choses extérieures. Car
tout homme digne du nom d'homme a le devoir d'agir; mais tous n'ont pas été mis au monde pour agir de la même manière. Ceux dont la vocation est vraiment d'agir par l'écriture ont le soin et l'amour de l'instrument qui rend leur pensée autant que de leur pensée même, parce qu'ils ont appris et expérimenté que nos idées tiennent du langage leur forme et même leur existence, et que celles-là seules ne sont pas mort-nées et vivent un peu de temps que la parole ou l'écriture a exprimées en perfection : les écrivailleurs fourvoyés dans une vocation fausse sont ces mille milliers de grimauds qui rendent leur pensée n'importe comment, à la diable, en négligeant le style, en écorchant la langue, comme un mauvais violon de village racle ses cordes, et j'ai dit tout à l'heure et je redis et je répéterai jusqu'à mon dernier souffle que, pour le service du genre humain, ils feraient beaucoup mieux de scier du bois ou des pierres que de traduire dans leur affreuse cacographie les insuffisances et les pauvretés de leur parole intérieure.
Gardons-nous d'accorder à de pseudo-sages que le soin passionné du style soit moralement moins estimable que le dédain de la forme, pour la raison spécieuse que cette belle insouciance serait l'indice d'un attachement plus sérieux au fond même des choses et à la vérité. Pour qu'un tel sophisme fût vrai, il faudrait que la partie du travail littéraire où l'écrivain pense, conçoit, imagine fût séparable de celle
où il exprime sa vision; mais elles sont si intimement unies, elles se fondent dans une telle identité que l'analyse a eu beau s'ingénier en mille façons, elle n'est jamais parvenue à les distinguer clairement Tune de l'autre. Jamais l'expression ne se perfectionne sans que l'idée se trouve par cela même soumise à une nouvelle élaboration. Mal écrire, c'est mal voir; c'est penser lâchement, confusément, d'une façon commune ou. au contraire, avec prétention et obscurité. Par quel renversement des valeurs, pareils vices seraient-ils qualifiés de vertus? L'austère Yinet ne passe pas pour avoir été complaisant aux dilettantes, aux baladins de l'art pour l'art, aux adorateurs païens de la beauté pure et vide de substance spirituelle; mais les négligences et les incorrections de Lamartine navraient profondément chez ce grand critique non seulement l'homme de goût, mais l'homme de conscience, et c'est avec une gravité indignée de tant de licences scandaleuses qu'il a écrit cette pensée d'une profondeur saisissante que j'ai fréquemment citée : m Le respect de la langue est presque de la morale. »
Cependant on doit toujours prendre garde de trop abonder dans son propre sens. Je ne voudrais donc pas commettre l'erreur de convertir en maxime supérieure de sagesse une antipathie qui m'est personnelle pour les incontinents barbouilleurs de
papier comme pour les monceaux de livres et d'articles à lire.
Certes, il est plus agréable et plus sain, — personne ne le nie, — de savourer Virgile à l'ombre d'un hêtre que d'avaler la poussière des routes ; mais qui peut se donner le luxe d'un tel loisir? Quiconque a des travaux ou des voyages à faire (n'estce pas tout le monde ?) est contraint d'encourir des risques et des fatigues dont l'exemption peut bien constituer un privilège pour les rares mortels qui en sont dispensés, mais ne leur confère point un mérite. Les forçats de la lecture qui dévorent tout, les forçats de la copie qui écrivent sans relâche ont une patience et un courage souvent admirables ; et tous ne sont pas des forçais : ce sont aussi des hommes libres simplement pénétrés de cette évidence, que les antiques chefs-d'œuvre — régal exquis du sage — sont désormais fort peu utiles aux progrès du savoir et du pouvoir humains, et qu'il vaudrait beaucoup mieux ne lire que la feuille du jour que prétendre la remplacer par de vieilles nouvelles, par une instruction depuis longtemps dépassée et par les idées d'un autre siècle.
N'insistons pas sur ce truisme. Quand une vérité est incontestable, il suffit de la rappeler en passant, et il peut arriver que ce soit nécessaire ; mais on n'a jamais besoin de s'y appesantir. De même qu'il est bien superflu de mettre le monde en garde contre l'abstinence du boire et du manger. — les gens
qui jeûnent par goût ne risquant jamais d'être en nombre excessif, — il est absolument inutile d'encourager la production en prose et en vers, la multiplicité des revues, le développement des grands journaux, la naissance des feuilles nouvelles à un sou et la lecture du roman à la mode.
Dieu m'a donné une existence heureuse et qui peut faire envie, mais qui pourtant (il faut que je l'avoue) n'est point de celles que Ton devrait souhaiter pour soi si l'homme est sur la terre pour agir utilement et si ma plume, restée depuis treize ans l'outil unique démon activité, n'a jamais rendu au monde que de rares et faibles services. Même pour mon bonheur égoïste, la tranquillité profonde où je me repose ne paraît pas être le parti le meilleur. Par une étrange contradiction, je n'ai point perdu, dans une vie si retirée., mes vaines ambitions littéraires, et je chéris toujours mon rêve de succès en m 'enfonçant de plus en plus dans le silence qui fait oublier les auteurs.
Je sais cela pertinemment et je n'en peux mais. On ne change pas sa nature; on peut seulement, par 'la connaissance qu'on a de soi-même, cultiver ses talents, si l'on en a, et cultiver aussi, si j'ose ainsi parler, ses défauts, la culture, qui développe les bons germes et qui n'extirpe pas toujours les mauvais, pouvant au moins surveiller ceux-ci, les amender en les conservant et les utiliser.
Je sais donc que, pour être vraiment un brave homme, je devrais me mêler à la vie de mes frères, m'occuper activement des questions sociales, soulager les misères humaines pro mea parte virili, et je ne le fais point; en paresseux, en égoïste, je laisse le mal régner sans avoir une seule fois repris la petite guerre, que, dans un accès unique de journalisme militant, je fis, il y a quinze ans, contre une grande injustice individuelle1.
Je sais aussi très bien ce que je devrais faire pour réussir personnellement, et je crois en vérité que personne ne le sait mieux que moi ; car il y aura bientôt un quart de siècle que je médite et que j'écris sur le destin des Réputations littéraii^es- : je connais parla doctrine et par l'expérience les conditions du succès et, délibérément, j'ai renoncé à remplir les plus essentielles. J'ai pesé, d'une part, ma chance de faire florès à Paris ; d'autre part, le risque d'y périr écrasé ou de m'en échapper sourd et neurasthénique, et l'amour de l'instant de vie que je tiens l'a emporté sur l'appétit d'une notoriété incertaine.
Je reste jusqu'à la fin l'homme de mon sujet. Ce sera mon originalité d'avoir fait, avec une conscience parfaitement clairvoyante, l'épreuve des
1. On peut excepter une courte campagne que je fis dans un autre domaine. Voir le chapitre précédent.
2. Première série (1803). — Deuxième série (1901). — Hachette et Fischbacher.
mécomptes réservés à tous les écrivains de mon ordre qui ont passé par les mêmes circonstances que moi, habité comme moi la province, préféré la vie sédentaire aux déplacements utiles, manqué aussi plusieurs occasions magnifiques et commis les mêmes fautes.
Cependant, je ne serais pas sincère, je mériterais le reproche d' « impudent mensonge » ou d'ignorance profonde de soi, dont je n'ai cessé de poursuivre les contempteurs affectés du succès présent ou à venir, si je ne reconnaissais pas, de toute ma bonne foi, qu'il m' arrive de regretter très vivement la demi-obscurité où je me suis condamné moimême. Mais je fais de nécessité vertu. Comme le vieillard de Cicéron que l'âge a délivré des aiguillons de la chair, je me trouve presque affranchi de la vanité littéraire par la force des choses, plus convaincante que celle des discours de la philosophie, et j'accepte comme raisonnable, presque comme souhaitable, la pénombre où je suis entré doucement.
Bénies soient les contradictions qui nous font vivre, et d'abord celle qui consiste à espérer contre toute espérance, à savoir qu'une vérité est douteuse et à se conduire comme si on la croyait certaine, parce que la pratique en est utile !
Le profit qu'un écrivain attend de son application à écrire en bon style est tout à fait illusoire : bien peu de lecteurs lui en savent gré, et dans l'amas de
lieux communs dont se compose l'esthétique traditionnelle, il n'y a pas de contre-vérité plus radicale que de se figurer qu'un auteur a rempli, en écrivant bien, la condition nécessaire et suffisante pour que sa prose vive et dure. Cependant cette illusion est très bonne ; il faut l'entretenir avec soin, puisque, sans elle, les seuls bons ouvriers de la plume seraient les rares dévots de la pure religion du style, si parfaitement désintéressés que jamais ils ne consentiront à ne pas écrire de leur mieux, dussent-ils n'être lus par personne. De même on sait assez que dans nos jugements littéraires rien n'est vrai d'une vérité réelle; tout est convention, imagination, fantaisie, idées pures, mode, imitation, snobisme, révolutions du goût ou routine, caprices d'un public changeant à chaque époque et à chaque heure, paradoxes opposés et ruineux des autorités de la critique ; mais pour faire de l'ouvrage passable, il est extrêmement utile que, dans ce tourbillon de fantômes, on garde la croyance à quelque chose de stable et d'objectivement vrai et que l'on continue à prendre au sérieux la farce d'une justice infaillible de la postérité.
A l'écart désormais de la course à la vie, — de la course à la mort, — où se rue la foule des hommes en général, des lettrés en particulier, je
veux, malgré tout ce que j'y perds, m'inquiéter de moins en moins de ce qu'on écrit et de ce qu'on lit, et suivre librement ma pensée et mes goûts.
L'immense majorité des nouveautés imprimées que les journaux, les revues et les librairies offrent à notre instruction ou à notre plaisir ne mérite seulement pas d'être regardée. — Quelques publications doivent être regardées, car il est utile de savoir qu'elles existent, et c'est tout ce qui nous importe pour le moment ; on les lira peut-être une autre fois. — Il y a des écrits en nombre considérable qu'il suffit de parcourir] cette vision rapide et sommaire est un art ; quand on ne le possède pas, on perd beaucoup de temps. — Sont à relire enfin un très petit nombre de choses qui ont de la valeur, et ce sont toutes celles qui ont mérité d'être lues.
Dans cette élite même on rencontre encore plus ou moins de déchet. Il faut faire un triage, afin de ne relire que ce qui en vaut la peine. Ma méthode, — que je ne donne pas comme bonne pour tout le monde, mais comme bonne pour moi, — consiste à marquer d'abord d'un trait au crayon tout ce qui me frappe dans un livre au cours de ma lecture. C'est malpropre, brutal et barbare. Mais mes livres sont mes outils et faits pour me servir. Je transcris ensuite dans des cahiers les pages que j'ai marquées, et voilà ce que relis. Oh! cela prend du temps; mais ce temps qui semble perdu est du temps gagné, puisque autrement j'oublierais tout.
Mes extraits ne sont pas de vraies analyses : en quoi, certainement, j'ai tort; l'analyse lierait les idées, en montrerait l'unité et la suite, tandis que l'attention réservée aux pensées saillantes risque d'habituer l'esprit à se contenter de morceaux. Un des travers où je tombe en écrivant, comme en lisant, ne serait-ce pas justement de trop négliger la trame des transitions nécessaires? Je cause au lieu de composer; je saute d'un sujet à un autre; je supprime dans mes lectures ce qui m'ennuie et dans mes écrits tout ce que je crains qui ennuie.
Peu à peu mes cahiers ont fini par constituer toute une petite bibliothèque l qui pourrait me suffire et même remplacer avec avantage la plupart des publications nouvelles. J'emporte dans mes villégiatures une demi-douzaine de ces cahiers et j'admire, en les relisant, combien de choses plus neuves que la nouveauté du jour j'y découvre. Car « il n'y a pas de plus grande erreur, selon Schopenhauer2, que de croire que le dernier mot proféré est toujours le plus juste, que chaque écrit postérieur est une amélioration de l'écrit antérieur et que tout changement est un progrès ».
L'âge arrive où l'homme n'entreprend plus rien,
1. Le nombre des cahiers et la diversité des extraits rendent bientôt nécessaire un index général, dont j'ai fait la description il y a bien longtemps dans une Méditation sur la lecture, recueillie en 1881 dans mes Variétés morales et littéraires (Fischbacher).
-. Parerga et Paralipomena. Ecrivains et style.
où il achève ce qu'il a commencé, où il met ses affaires en ordre, où il fait son testament. C'est alors qu'on relit. Et, en relisant, on repasse, on se remémore, on rumine, on réfléchit, on pense. Fréquemment aussi, lorsqu'on est auteur, on récrit; je veux dire à la fois qu'on se corrige et qu'on se répète. J'ai souvent eu conscience de rabâcher dans ces derniers temps; mais je me suis pardonné cette faute en considérant qu'un peu de radotage est permis à la vieillesse, et que l'expression nouvelle et meilleure que je cherche encore pour des idées exprimées déjà en est toujours un approfondissement.
« Toute vie dont le cours n'enrichit pas l'homme intérieurement est une vie perdue », a dit un sage1. Sans aucun travail intérieur de réflexion, le seul cours de la vie, le seul fait d'exister produit naturellement ce résultat de modifier des points de vue essentiels, soit que le changement aille ou qu'il n'aille pas jusqu'à une formelle contradiction, qui n'est point chose rare et qui est très permise.
Tant que je suis resté jeune, je n'aurais jamais cru que l'idée de la mort pût un jour ne plus me causer d'épouvante ; je citais comme l'expression d'un sentiment universel et qui doit être avoué (au moins en Occident) par tous les hommes sincères cette