‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 42 sur 46 · Rudolf Eucken. Le sens et la valeur de la vie · texte numérisé non relu

Rudolf Eucken. Le sens et la valeur de la vie

pensée si humaine de La Rochefoucauld : « Tout homme qui sait voir la mort telle qu'elle est trouve que c'est une chose épouvantable1. » Depuis quelques années je m'apprivoise à l'idée de la mort avec une facilité qui m'étonne, et ce n'est pas par espérance religieuse ; la foi chrétienne n'entre ici pour rien. Ce n'est pas non plus que j'aspire à la fin de quelque souffrance : nullement; je suis heureux, en santé relative, j'ai tout ce qu'il me faut, et je ne demande à Dieu qu'une grâce : c'est de ne point survivre à la chère compagne de ma vie, qui est l'auteur de ce bonheur. Voici la raison de mon calme : je sens qu'étant devenu vieux, la mort ne m'arrachera plus de l'existence avec difficulté, mais qu'elle va dans très peu de temps m'en détacher le plus naturellement du monde, comme de l'arbre un fruit mûr. Et transposant l'idée, selon ma coutume, de l'ordre naturel dans l'ordre littéraire, je commence à entrevoir la possibilité de ne plus tenir si àprement à la vie imaginaire qui réside dans l'opinion des hommes, et de ne plus outrager par un violent démenti les personnes sincères et sérieuses qui gravement m'affirment qu'elles ne se soucient point du suffrage public.

Rien n'aide mieux à mourir que de s'apercevoir qu'on n'est plus de son temps. Je deviens chaque jour plus étranger au siècle où s'achève ma vie.

Ma façon de penser, de sentir et d'écrire, mes goûts, mes passions, mes idées, ma culture littéraire et presque toute ma petite instruction philosophique appartiennent au siècle dernier. La plupart des poètes et des prosateurs à la mode, en qui la génération qui grandit m'invite à voir les rivaux et les vainqueurs de leurs aînés, me paraissent tellement absurdes que je me demande à chaque instant si la jeunesse est devenue folle ou si c'est moi qui ne suis plus qu'un vieil imbécile. Evidemment c'est moi, puisque ces artistes étranges paraissent non seulement acceptables, mais admirables à de bons juges.... Tel écrivain rend des oracles en hoquets sibyllins et apocalyptiques où l'on n'aurait vu autrefois que le symptôme d'un état fébrile du cerveau à traiter par l'hydrothérapie : on se pâme, on élève aux nues cet augure.... Tel autre, vaguement religieux aussi (car les nuages du mysticisme ont la vogue), a imaginé de répéter dix ou douze fois de suite le même membre de phrase et s'est forgé ainsi à peu de frais une langue admirée comme originale, personne assurément n'ayant encore eu l'idée de frapper sur les mots comme sur des clous qu'on enfonce dans la tête des lecteurs ahuris et assommés Devant ces maîtres

de l'heure je demeure stupide et pareil à un spectateur qui croirait voir passer une mascarade, mais qu'on avertirait de ne pas rire, ces fantoches étant des membres de l'Institut en costumes tout

neufs de cérémonie. Non! si c'est là le style de l'avenir, je n'ai plus qu'à plier bagage et à m'en aller.

Le cardinal Xewman répétait souvent une chose bien singulière que je n'ai gardé d'approuver comme le dernier mot de la sagesse, mais qui ne messied peut-être pas aux mortels que diverses circonstances ont pu contraindre à se retirer du monde avant l'heure marquée par la nature. Ce grand isolé aimait à redire : « Ma pensée se repose et se concentre dans la contemplation de deux êtres uniques : Moi et mon Créateur. » Un si naïf égocentrisme ne me semble avouable qu'à trois conditions : d'abord, qu'on ait été forcé de renoncer à l'action publique et sociale ; ensuite, qu'on enveloppe le moi personnel, devenu, avec Dieu, l'unique objet de la pensée, dans un moi plus général qui puisse intéresser les hommes; enfin, qu'on utilise au moins par l'écriture, au profit du prochain, ce repliement farouche sur soi-même. Ainsi amendée, ainsi commentée, la maxime de Xewman peut convenir assez bien aux vieux traînards que laisse loin en arrière un torrent vertigineux qu'ils ne peuvent plus suivre ; on consent avec facilité, quand sonne la retraite, à se détacher de ce qui passe pour s'attacher à ce qui demeure : ce qui demeure c'est Dieu et, avec lui, c'est l'àme qui, occupée désormais de l'éternité, néglige le reste.

J'estimais naguère que ce qu'il y a de plus insoutenable dans la pensée de la mort, c'est l'idée du néant. Je le pense toujours; mais, à présent, il me semble aussi que l'idée d'une certaine forme d'immortalité — celle qui conserverait éternellement la personne avec sa conscience, ses souvenirs, son caractère — n'est pas moins accablante, pas moins insupportable. Il me devient possible d'abandonner, non plus comme trop beau, mais comme peu souriant, au contraire, ce rêve d'une survivance sans fin de la mémoire et de la personnalité où j'attachais, sans assez de réflexion, mon espérance passionnée. « Qu'est-ce pour nous, demande avec raison M. Edouard Le Roy1, qu'une vie qui n'est plus devenir, progrès, évolution, développement, qui échappe désormais à tout le déterminisme des lois naturelles? Avec quoi composerons-nous le concept de cette vie transcendante, après que nous aurons vidé de tout son contenu le concept usuel de la vie? »

Peut-être la suite indéfinie des métamorphoses est-elle la seule immortalité dont la raison et l'imagination puissent, sans succomber, soutenir l'idée. Mais il n'en faut pas moins vivre comme si par la vertu, par la foi, par la volonté, par le talent, par l'amour, nous pouvions triompher

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