Dogme et critique, p. 155 et suivantes
individuellement de la mort. Car, après tout, nous n'en savons rien; et puis ne faut-il pas, en tout état de cause, nous rendre dignes de monter de plus en plus haut dans la série ascendante des êtres inconnus qui peuplent l'univers? Appelez cela du pragmatisme, si vous voulez, et faites de ce mot un blâme : peu m'importe, si cette règle de conduite est la sagesse et le chemin de la vérité. La vie de l'espèce est dépourvue de tout intérêt spirituel. Un individu qui ne possède que les qualités de l'espèce ne mérite et n'aura d'autre existence que celle de l'espèce, a fort bien dit Schopenhauer. L'immortalité conçue, selon l'idée vulgaire, comme la banale propriété de tous les hommes, est ce qu'il y a de moins probable après cette vie, puisque les animaux meurent tout entiers sans doute, et qu'un homme n'est pas plus qu'un animal s'il ne se distingue pas extraordinairement. Appartenir à la multitude, comme au corps appartiennent les organes et les membres, est une nécessité pour l'être social; mais s'y absorber, s'y confondre, y anéantir sa personnalité est ignoble. Nous sentons bien cela, et la vulgarité des esprits et des âmes, des pensées, des sentiments et du style nous dégoûte, comme un abaissement de l'idéal humain. Quelle pitié que des moralistes et des professeurs aient pu prescrire à l'homme et à l'écrivain d' « être comme tout le monde » ! Il faut assurément vivre
dans la société et écrire pour la société, mais il faut devenir aussi une personne distincte et supérieure qui tranche avec le reste des animaux mortels.
La distinction et la singularité sont deux choses différentes au point d'être contraires le plus souvent. Quand la multitude affecte des manières excentriques, c'est être . distingué que de rester simple. Un écrivain est toujours distingué quand il est simple, par la raison que la simplicité, bien loin d'être l'absence de culture, de travail et de soin, est, au contraire, le comble de la science et de l'art depuis que la naïveté a disparu de la littérature.
L'art d'écrire fut toujours pris au grand sérieux par l'écrivain bon ou mauvais, mais consciencieux que je suis, pour les raisons que j'ai dites et redites et dont la principale est que le soin religieux du style équivaut exactement, pour les penseurs et pour les artistes littéraires, à ce qu'est pour les personnes pieuses le soin de leur âme immortelle. J'ai une sainte horreur de tout ce qui est mal écrit par négligence. Je puis, sans le savoir, commettre toutes sortes de fautes contre la langue, contre la grammaire, contre le goût, contre la rhétorique; mais j'atteste le ciel que c'est inconsciemment et j'ose, le front haut, lui adresser les actions de grâces du Pharisien orgueilleux :
Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des scribes, qui ne respectent pas notre langue sacrée, ni même comme ce publiciste prodigieux, professeur de Sorbonne et membre de l'Académie française, excitateur d'esprits incomparable, inépuisable semeur d'idées, le plus fécond peut-être de tous les penseurs de notre temps, qui a tout lu, juge tout et qui, au pied levé, écrit sur tous les sujets à la fois dans tous les journaux et dans toutes les revues avec une indulgence souriante, avec savoir, avec bonté, avec esprit, avec génie, avec talent même quand il lui plaît, mais (je le lui dis, parce que je l'aime) avec beaucoup trop de prodigalité et de hâte et qui, pour son durable honneur d'écrivain, n'a pas assez médité ce sage avis de La Bruyère :
Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en écrivant ou en parlant. 11 est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre !,
Non, quelles que soient en comparaison mon ignorance, ma paresse, ma stérilité, j'aime mieux ne pas être cet auteur prodige! Jusqu'à ma mort, mon plaisir le plus cher restera d'élaborer amoureusement, pour des idées qui ne sont pas toujours