‹ Dernières variations sur mes vieux thèmesChapitre 44 sur 46 · Des ouvrages de l'esprit · texte numérisé non relu

Des ouvrages de l'esprit

originales, mais que j'ai toujours faites miennes en les repensant, une forme accomplie, et ce que, chaque année, j'ai davantage à cœur, à mesure que j'approche du terme, c'est d'écrire des choses qui vaillent la peine d'être dites, d'être dites avec soin, et qui puissent rendre à quelque âme un service vital.

Oserai-je conserver ici le souvenir du plus grand, du seul véritable succès de toute ma carrière littéraire? Ce fut, il y a onze ans, une lettre d'une correspondante inconnue, mourant d'ennui dans un exil lointain, qui me témoignait sa reconnaissance pour un article1 où elle avait repris le courage de vivre et le goût de la vie en une heure d'extrême désespoir. Ce jour-là, par une exception presque unique, je pus croire que j'étais bon à quelque chose, et ce fut la plus délicieuse joie de ma vie.

Oh! s'arrêter, se recueillir, se concentrer, se replier sur soi-même, relire, méditer et penser à la mort ! La mort ! ne suffit-il pas d'y songer un instant pour glacer sous la plume le flot des idées vaines, comme il suffît de regarder les étoiles pour faire honte à la chair et à l'esprit de leurs basses convoitises d'un jour?

L'appétit du néant se rencontre peut-être : je n'ai jamais pu le concevoir, et les lecteurs de mes

1. De la, place que la. poésie doit avoir dans la vie, dans la Revue des Revues (1901). Discours recueilli en 1906 dans mes Serinons laïques (Fischbacher).

Réputations littéraires savent combien j'ai de difficulté à croire sincères ceux qui disent qu'ils consentent, voire même qu'ils aspirent, à mourir tout entiers. Car, pour jouir d'être mort, ne faudrait-il pas savoir qu'on n'est plus? et alors ce que l'on désire toujours, mort ou vif, c'est de vivre.

Puisque rien ne dure, puisque tout passe, c'est dans la mémoire qu'il faut établir et prolonger notre existence.

Le père de famille compte, pour perpétuer son nom, sur ses enfants et ses petits-enfants. Le chrétien compte sur la mémoire fidèle de Dieu qui ouvrira un jour à son serviteur l'éternité bienheureuse. L'honnête homme consciencieux ne compte point, pour être estimé, sur sa vertu médiocre, parce qu'il sait et parce qu'il sent bien que c'est insuffisant ; l'estime de la foule, comme celle des héros et des saints, n'est promise qu'à l'élite qui a fait de l'extraordinaire. Si notre idéal ne consiste qu'à nous acquitter correctement de nos obligations quotidiennes et des charges de notre profession, notre existence monotone, composée de journées ennuyeuses et ternes, — longues par leur poids accablant, brèves par le néant de leur contenu, — s'évanouira comme une ombre sans laisser d'elle le moindre souvenir. Oui, pour ne pas mourir tout entiers, tous les mortels sans exception sont tenus d'avoir fait quelque chose de mémorable.

Il est vrai que tout le monde ne peut pas accom-

plir des actions d'éclat ou laisser de brillants ouvrages ; mais tout le monde peut se distinguer par de précieux services rendus sinon à l'humanité, sinon à la patrie, à la société ou à l'Etat, au moins à des individus, à des familles, à de pauvres enfants Et ce souvenir, à l'heure de la mort, sans

diminuer la tristesse des regrets, plus vive au contraire, de part et d'autre, mêlera une douceur infinie à leur amertume.

A certains hommes rares est réservée la mémoire reconnaissante de l'histoire : au bienfaiteur de la cité qui fonde quelque chose et y attache solidement son nom, à l'inventeur qui découvre un secret utile, à l'artiste qui laisse un chef-d'œuvre, à l'écrivain qui laisse un livre, un vrai livre et non pas seulement un amas de pages imprimées. Ces êtres d'élite meurent pleins de foi en la vie.

Beaucoup d'autres savent qu'ils mourront sans frissonner d'horreur à cette idée. Ce sont tous les êtres mortels qui ont accepté de rester mortels. Ce sont les artistes qui n'ont pas la religion de l'art ; ce sont les écrivains qui n'écrivent pas. Ils n'en ont point de honte. Quelques-uns même s'en font un titre d'honneur, comme ces fanfarons d'impiété et de vice qu'on voit se glorifier d'être sans espérance. Qu'ils soient bien tranquilles sur leur damnation ! L'anéantissement total et prochain des gâcheurs de style, si pressés de produire, est aussi sûr que celui des jouisseurs qui se soûlent de la minute

actuelle. Ecrire vite, mal écrire, trop écrire : triple forme de l'erreur intellectuelle et morale qui ne comprend pas où est la vie, qui nie l'esprit, ne croit qu'à la matière, ne connaît que l'instant, préfère au passé, qui seul compte, à l'avenir tombé bientôt dans le passé, le présent qui n'existe pas!

Jésus-Christ, être divin, pénétré du sentiment de l'infini^ homme et Dieu tout ensemble, parlant au nom de Dieu, annonce aux hommes qu'un homme nouveau doit se former en eux, s'ils veulent vivre et non pas mourir.... Cette nouvelle naissance est une rénovation spirituelle de l'homme, une résurrection psychologique. Rentrez dans l'unité, dans la charité, dans la fraternité et vous vivrez. Comprenez le sens profond de la doctrine de Moïse, et vous vivrez. A tous ceux qui demandent à Jésus comment ils parviendront à la vie éternelle, Jésus répond : « Entrez dans la vie. » La vie, dans le sens divin où il la comprend, est identique avec la vie éternelle.

Qui parle ainsi? Un grand prédicateur, sans doute? Bossuet ou Adolphe Monod? Non, c'est Pierre Leroux1, fameux et un peu ridicule comme apôtre du socialisme, à peine connu comme penseur religieux. Aucun docteur sacré, aucun orateur de la chaire chrétienne n'a rien écrit, à ma connaissance, de plus profond et de plus clair que ce rêveur

Page 1