Analysée dans le Protestant du 8 novembre
Le genre auquel appartiennent la plupart de mes écrits, la critique littéraire, serait ce qu'il y a, dans la littérature, de moins viable, de plus mort-né, si la critique littéraire proprement dite, — les jugements sur les livres et sur les auteurs, — en constituait toute la matière. Alors, mon cher collègue le philosophe Espinas aurait eu cent fois raison de m'écrire, dans sa lettre du 14 janvier 1902 :
Vouloir donner parla forme littéraire un éclat immortel à une œuvre qui, par essence, n'est qu'un reflet; traitant de l'œuvre des autres, se permettre d'être personnel, de mêler de l'humour, de la fantaisie, voire de la poésie à la neutralité de la critique, vraiment c'est une gageure où il est difficile de gagner. Quelle drôle d'idée tout de même! S'imaginer qu'en parlant d'Hugo, de Racine, de Bossuet, de Montaigne, on peut être un autre Hugo, un autre Bossuet ou un autre Montaigne ! — Mais j'ai du style', dites-vous. — Certainement. Seulement ce genre qui consisterait à avoir du génie, à être un littérateur de premier ordre en parlant des œuvres des autres, n'existe pas, il ne peut pas être. La critique ne peut valoir que par des mérites scientifiques; c'est une méprise énorme que d'espérer qu'elle brille par ellemême, qu'elle ait une valeur esthétique propre.
Ces réflexions peu flatteuses sont justes, impitoyablement, mais à la condition, encore une fois, de ne s'appliquer qu'à la critique littéraire dans sa première idée et dans son exécution ancienne. Les choses ont bien changé avec le xixe siècle.
En un siècle, écrit Edouard Rod, avec Villemain, Sainte-Beuve, Taine, Scherer, Hennequin, — pour ne parler que des morts, — la critique est devenue un genre égal aux autres, où un écrivain peut mouler sa pensée et déployer ses ressources aussi complètement, aussi librement que dans le théâtre, l'histoire ou le
N'est-ce pas une vérité positive et constatée, un fait, que les Causeries du lundi sont un monument de la littérature française au xixe siècle, et un monument bien plus considérable que Joseph Delorme ou que Volupté? Il est donc possible, quoi qu'en dise M. Espinas, à un critique littéraire qui n'est que cela de prendre dans la littérature de son
siècle et de son pays une place de premier rang
Il ne tient qu'à lui de la prendre.
Mais qu'est-ce qui, dans son œuvre, peut vivre, et qu'est-ce qui est sûrement condamné à périr? La partie caduque des écrits d'un critique littéraire, c'est justement cette contribution « scientifique » où l'ami Espinas fait résider toute la valeur de son travail : l'exactitude historique et biographique, la critique des textes, etc., bref, tout ce qui est matière à un savoir prétendu solide ; car cette belle solidité n'est qu'un leurre. La vérité qu'on croyait avoir établie est soumise à
1. Pour un complément de citations et pour des développements plus explicites sur ce sujet, voir, plus loin, la conclusion du chapitre ni, Idées nouvelles de l'esthétique.
de continuelles révisions ; les recherches se succèdent, les résultats changent et se renouvellent ; la dernière édition, l'autorité la plus récente sont les seules qui comptent : en sorte que si quelque chose est un peu durable, il se trouve que c'est beaucoup moins le fond matériel des études du critique que la forme littéraire dont son talent les a revêtues et tout ce que sa pensée, en se donnant carrière librement, a pu ajouter de personnel à la donnée extérieure et objective.
Il est bien clair que mes études sur Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Victor Hugo, etc., devaient être et sont déjà fort dépassées, en ce sens qu'elles ne peuvent plus rendre un service nécessaire à l'étudiant qui a besoin de connaître, sur ces auteurs, non ce que Paul Stapfer a pensé, mais ï état actuel de la science. Cependant, même dans ce que j'ai écrit de plus didactique, il y a quelques pages vivantes, et où les trouvera-t-on? parmi celles qui sont le moins didactiques.... Mais encore, ne faut-il pas que ces pages aient un fond réel, une substance, un objet extérieur — concret ou abstrait, — valant quelque chose en soi et indépendamment de la forme littéraire que l'esprit élabore? Oui, de plus en plus, il le faut, parce que, de moins en moins, pour se faire lire, il suffira d'avoir du talent. En tous les temps, d'ailleurs, le style n'eut d'existence que par les idées ou par les choses qu'il exprime. Mais le réa-
lisme des modernes, leur indifférence croissante pour la forme tolère à présent ou plutôt exige que nos pages les plus soigneusement écrites eussent pu être bousillées sans rien perdre de leur intérêt essentiel. Voilà le grand scandale et Famère dou leur des esprits restés littéraires, le paradoxe insolent de notre ère « scientifique ».
Si certaines idées esthétiques peuvent être l'objet d'un enseignement véritable, s'il existe une réelle science littéraire, tout peut-être ne fut pas un pur exercice oratoire dans mes leçons orales ou écrites, et Henri Monod pouvait ne pas me faire un vain compliment en leur attribuant parfois une valeur substantielle.
Je souhaiterais, par exemple, que l'on rendit un peu plus de justice à mes quatre articles de la Revue bleue sur « l'Art pour l'Art », recueillis dans mes Questions esthétiques et religieuses; c'est ce que Ion a écrit en français de plus clair et de plus complet sur cette question si controversée : la vente du volume est restée nulle et ce chapitre de mon oeuvre critique est très généralement ignoré. — Il ne serait que juste aussi de me reconnaître une compétence spéciale dans la connaissance théorique et pratique de Y humour : combien j'aurais été heureux de faire lire à tous les lettrés les écrits documentés et approfondis où je traite de ce sujet intéressant, ainsi que les essais personnels où j'en tente moimême quelque application, afin de fermer le robi-
net des banalités insignifiantes que le mot seul d'humour fait couler à flots intarissables! — Mais ce que j aurais surtout désiré et trouvé juste, c'est que, après avoir étudié aussi explicitement, aussi passionnément que je l'ai fait, les conditions du succès présent et à venir, on me reconnût un droit de propriété dans cette province et que mon cher ouvrage des Réputations littéraires devînt classique, je veux dire, fût cité par les auteurs qui traiteront désormais l'antique lieu-commun de la gloire : la situation commerciale du livre, telle que la constatait ma préface de 1901, n'a pas changé; il reste sans débit, c'est-à-dire, sans vie.
Les collégiens et les maîtres d'école s'imaginent que les portes de l'Académie s'ouvrent d'ellesmêmes devant tous les talents à partir d'un certain degré d'excellence, et que. pour les franchir, il faut et il suffît que ce degré supérieur soit atteint. La qualité de membre de l'Académie française baptise grands écrivains les quarante auteurs qui ont reçu cette consécration. « Qui n'a pu l'obtenir ne la méritait pas. » Voilà une classification très simple.
11 est vrai qu'une illusion si naïve se rencontre à présent beaucoup moins chez les personnes qui ont assez de littérature pour connaître même superficiellement l'histoire du quarante et unième fau-
teuil, et pour savoir aussi que les titulaires des quarante premiers ne furent pas tous des écrivains exemplaires. Cependant le prestige de l'habit vert demeure inestimable et unique dans une société civilisée où il importe moins à'être que de paraître. Ceux qui affectent d'en faire fi ne sont que des renards gascons ou normands.
Pour moi, je le déclare sans le moindre embarras, je serais très content d'avoir 1' « immortalité » académique : non point qu'elle pût me garantir une vie posthume de quinze mois seulement ; mais la faveur publique étant une convention, et l'opinion que le monde a des choses ayant plus de poids aujourd'hui, demain et toujours, que les choses elles-mêmes, il me serait bien doux et extrêmement avantageux d'être « immortel » d'abord pendant ma vie.
La gloire à venir peut compenser, en pure doctrine classique, l'obscurité présente; mais rien n'est moins solidement fondé que cet espoir, et les succès du jour resteront, quoi qu'on dise, le gage le plus sûr du succès d'après-demain.
Buffon a dit que la gloire des inventions et des découvertes court le risque de nous être volée, parce que ces choses, étant « hors de l'homme », peuvent être transportées aisément d'un individu à un autre, mais que le style est inaliénable, étant
« l'homme lui-même ». Est-ce parce que j'ai ou prétends avoir un style que la gloire du nom me serait chère ? Peut-être. Le style est une signature. Celui qui signe entend bien dire : « Voici mon œuvre. Elle est de moi, elle est à moi. »
La gloire de Henri Monod pouvait lui être volée : elle l'a été. C'est à lui que la troisième République doit les lois de 1893, de 1904 et de 1905, par lesquelles furent organisés les services divers de l'Assistance publique : l'ingratitude du pays et du gouvernement lui a enlevé l'honneur de cette initiative; son nom n'est jamais prononcé; des ministres ont combattu au Parlement les idées qu'il y défendait et qui ont triomphé de leur résistance. Après quoi, la victoire gagnée malgré eux, ils s'en sont attribué le mérite.
— « Que veux-tu que cela me fasse? » m'écrit Henri Monod. — Une peine énorme, selon moi, une peine inconsolable, puisqu'elle lui a porté le coup dont il est mort. Non, décidément, il m'est impossible d'accepter comme l'expression véridique d'un sentiment sincère et naturel la prétention que de grands méconnus ont fièrement affichée d'être indifférents à l'injuste oubli des hommes. Ils peuvent être ou se croire de très bonne foi; mais leur analyse intérieure est fausse et les trompe entièrement sur eux-mêmes. Ils prennent pour une réelle insensibilité l'ambition stoïque de rester supérieurs à ce qui les fait souffrir et mourir.
Savoir qu'on a soigné des multitudes de malades pauvres, amélioré le sort de mille et mille enfants assistés, secouru des vieillards et des incurables, c'est assurément une joie divine; mais par quelle paradoxale confusion des ordres de sentiments et d'idées les plus hétérogènes mêle-t-on ici la question personnelle de l'immortalité à cette satisfaction morale? Si le succès d'une grande et bonne œuvre d'où notre nom a disparu parce qu'on nous l'a \>olée, peut nous réjouir encore par un sentiment très généreux et très général d'humanité, cette joie est trop radicalement différente de celle d'avoir gravé sur la pierre d'un monument ou dans des institutions durables un nom indestructible, pour qu'il soit permis de voir dans la meilleure, dans la moins égoïste de ces deux joies, une fleur de la même tige, plus noble seulement.
Les classiques, avant de s'endormir du sommeil de l'éternité, voulaient pouvoir se dire et dire à tout l'univers : Eocegi monamentum. Mais l'idée d'un monument anonyme, d'une gloire impersonnelle, n'eût été pour eux que contradiction et non-sens. Leur esprit juste et sain, leur logique judicieuse n'aurait jamais jugé suffisante, dans l'ordre militaire ou social comme dans l'ordre littéraire, — s'ils avaient pu la concevoir, — une immortalité de l'œuvre, dont celle du nom n'eût point fait essentiellement partie. Dans tous les ordres, en dernière analyse, l'immortalité où as-
pire le fondateur d'institutions philanthropiques, aussi bien que le créateur d'un chef-d'œuvre de l'art, est l'immortalité nominale.
Sans que Henri Monod, trop modeste ou trop fier, osât se l'avouer, une seule chose au fond le consolait : l'espérance qu'un jour un historien de la troisième République française, juste et bien informé, rendrait enfin à son nom l'honneur qui lui est dû.
L'écrivain méconnu conserve en expirant une lueur d'espoir. Ses œuvres, il est vrai, ne vivent pas, et rien absolument ne lui garantit qu'elles naîtront un jour à la vie, puisque la vie du plus grand chef-d'œuvre même ne consiste point dans sa valeur objective, mais dans l'estime conventionnelle qu'en font les femmes et les hommes et dans les entretiens du monde à son sujet. A la convention du silence et de l'oubli, — si l'auteur vivant n'a pas su l'empêcher de s'établir, — comment et pourquoi une convention contraire se substituerait-elle après sa mort? Rien n'est plus improbable. On ne peut faire fond sur cette invraisemblance crue si l'on est assez naïf, assez mal instruit de l'histoire des réputations littéraires pour se Cgurer qu'une œuvre a en elle-même la condition suffisante de sa vie et de sa gloire. Longtemps on a cru cette sottise. Bien des gens y croient encore et répètent que la postérité répare sûrement toutes les erreurs de la critique,
par une sorte de nécessité qui serait dans les choses. Les choses n'ont pas cette puissance, avant moins de réalité que les idées : seule importe, seule compte, seule existe l'opinion qu'on en a.
Mais sans faire d'exagération inutile, il faut accorder que les jugements convenus ont dans la réalité un certain fondement. Une œuvre digne de vivre, qui n'est jamais sortie du séjour des ombres, garde en elle une possibilité permanente de vie. Il reste donc toujours une vague espérance, et cette lueur suffit pour qu'il soit permis au sage de nourrir en secret la chère illusion qui maintient l'âme sereine, et de partir en souriant.
Décembre 1912.
M. Charles Lalo, docteur es lettres, professeur de philosophie au lycée de Bordeaux, entreprend à son tour de constituer en science l'esthétique1, de réduire à des règles certaines les exercices de la critique d'art et de la critique littéraire. La tentative n'est point nouvelle; mais elle a pris un aspect assez nouveau qui la remet à l'ordre du jour et elle se présente avec des chances un peu plus sérieuses de succès, depuis que l'idée de science a été renouvelée par les philosophes et par les savants euxmêmes.
Trois doctrines absolues, contraires et irréconciliables, divisaient autrefois et n'ont pas cessé de diviser les ouvriers comme les théoriciens de la critique.
1. Introduction à l'Esthétique. — Les Sentiments esthétiques. — L'Esthétique expérimentale contemporaine. — Esquisse d'une Esthétique musicale scientifique.
On a commencé par croire à un certain type de beauté artistique ou littéraire souverainement et immuablement imposé aux artistes et aux écrivains. Puis, le jour où l'on s'est aperçu que cette idée consacrée du beau ne pouvait pas justifier ses titres au culte des fidèles, étant arbitraire et sujette à de continuelles variations en dépit de sa prétendue éternité, on Ta reléguée au rang des choses de sentiment ou de foi, hors du domaine de la science, on a cherché la certitude ailleurs et on a cru la trouver dans les faits concrets et solides de l'histoire. Une autre école s'est fortement établie alors qui restitue à la critique littéraire sa valeur scientifique par la suppression du grand risque d'erreur que lui faisait courir sa liberté aventureuse déjuger.
C'était encore une illusion. Aucun critique ne peut s'abstenir de juger sans sortir de sa définition même, sans renier sa raison d'être. Et c'est pourquoi ils jugent tous. Mais quelques-uns, se sentant mal à leur aise dans l'exercice de ce droit contesté., s'en privent volontairement tant qu'ils peuvent ; ils s'efforcent de restreindre la part de la critique littéraire proprement dite au profit de l'histoire générale et locale, de l'ethnographie, de la biographie, de la géographie, de la statistique et de tout ce qu'il peut y avoir de science positive mêlée à l'appréciation esthétique des œuvres et des auteurs.
Enfin, la troisième doctrine intransigeante éman-
cipe entièrement le jugement individuel soustrait au double joug du savoir positif dune part, d'autre part, des règles et des exemples qui firent autorité. A ses risques et périls le critique déclare son goût librement, compensant l'absence anarchique de méthode par un luxe d'idées, de talent, de style et d'esprit qui devient une condition essentielle de ce genre littéraire et fait, de la critique d'art, une province de Vart.
Mais les érudits méprisent profondément cette forme hybride du travail intellectuel qui n'est pas franchement de l'art et qui n'est pas non plus une contribution à la science. Ils n'admettent pas plus l'éloquence ou l'imagination inventive en critique qu'ils n'admettraient la poésie dans un traité d'histoire naturelle ou de droit comparé. — Les amateurs, de leur côté, détestent l'importune prétention de soumettre à une stricte discipline leur promenade si amusante à travers la littérature, et les impressions variées de ce libre voyage. Ils regrettent le temps où, « quand on lisait un livre, on n'y mettait pas tant de façons » ; où l'on n'était pas « toujours sur les épines, prenant garde à chaque pas, se questionnant sans cesse, se demandant si c'est le bon texte, si l'auteur qu'on y goûte a été fidèle à sa nature et à sa race, et mille autres questions qui gâtent le plaisir1 ».
1. Sainte-Beuve, Xouveaux lundis, t. IX, citation de M. Lalo.
La pensée à la fois originale et très sage de M. Charles Lalo est d'avoir voulu persuader aux sceptiques d'une part, d'autre part aux doctrinaires de l'absolu, que la libre critique — si l'on entend par liberté autre chose que caprice, désordre, fantaisie et absence de toute loi — peut vivre en parfaite harmonie avec la science convenablement entendue aussi.
La pseudo-science est naturellement plus orgueilleuse que la vraie. Rien de plus roide que les esprits qui, ayant reçu d'abord une culture littéraire, afîectent soudain les prétentions et les formules scientifiques. On se rappelle de quel ton rogue Zola professait les dogmes du naturalisme. Avant que l'expérience eût appris à Taine vieillissant les faits qui limitent ou tempèrent sa doctrine, il soutenait ses théories juvéniles avec une superbe assurance, il avait fondé sur le déterminisme un édifice de critique et d'histoire que des contradictions intérieures ébranlèrent bientôt et auraient ruiné sur-le-champ, si de prudentes atténuations ne l'avaient pas sauvé d'une chute immédiate.
L'imagination effrayée d'un bachelier es lettres grossit la science démesurément et s'en fait une idée superstitieuse. Pourquoi répugnons-nous tant, nous autres purs lettrés, aux efforts des philosophes qui veulent organiser scientifiquement la critique littéraire? C'est, pense M. Lalo, parce que nous prêtons à la science une rigueur et une exi-
gence un peu trop terribles, et il se pourrait bien que ce jeune maitre eût raison en partie contre notre préjugé.
J'écrivais naguère dans un sens diamétralement opposé à celui de M. Lalo :
Le droit le plus précieux du critique est le droit à V erreur y c'est-à-dire la liberté. Il ne faut pas qu'il se défasse de ce beau et dangereux présent, par une nouvelle et toujours vaine tentative de réduire la critique littéraire en science. La critique est un art, au service duquel toute la science du monde est appelée; mais elle est si peu une science qu'elle ne possède pas même une méthode ayant des règles sûres pour la garantir de Terreur1.
Il est possible, il est probable même, écrit de son côté M. Faguet, que la critique est. comme toutes les sciences qui s'appliquent à l'humanité, une science toujours en partie conjecturale, c'est-à-dire un savoir plutôt qu'une science, une connaissance incomplète qui est mêlée d'art et de science; qui sait jusqu'à un certain point; ensuite a des intuitions; ensuite suppose; ensuite imagine; et enfin est destinée à se rapprocher toujours de la science sans l'atteindre jamais2.
Les vrais savants, écoutés dans leurs propres écrits, sont moins exigeants en matière de vérité que les lettrés frottés d'une science superficielle. Rien n'est plus loin de leurs rêves que l'infaillibi-
\. Des réputations littéraires, IIe série (1901), p. 135. 2. Chapitre sur la critique dans Y Histoire de la langue et de la littérature française de Petit de Julleville.
lité doctrinale. Ils acceptent humblement cette constante menace d'erreur qu'il peut sembler paradoxal d'ériger en précieux privilège, mais où il est élémentaire de voir et d'apprécier la condition de toute activité libre.
Voici, par exemple, Henri Poincaré qui ne paraît pas absolument sûr que la terre tourne, que l'éther existe, que les lois physiques et les vérités mathématiques soient réelles et indépendantes de l'esprit qui les conçoit, mais qui dit simplement qu'il est « plus commode » pour nos calculs, de supposer que la terre tourne, et que c'est pourquoi nous le croyons1.
M. Duhem avoue le caractère provisoire des lois physiques et nous explique ce que nous devons entendre par là :
Non point qu'une loi de physique soit vraie pendant un certain temps et fausse ensuite, car elle n'est à aucun moment ni vraie ni fausse; elle est provisoire, parce qu'elle représente les faits auxquels elle s'applique avec une approximation que les physiciens jugent actuellement suffisante, mais qui cessera un jour de les satisfaire... De toutes les lois de la physique, la mieux vérifiée par ses innombrables conséquences est assurément la loi de l'attraction universelle ; les observations les plus précises sur les mouvements des astres n'ont pu, jusqu'ici, la mettre en défaut. Est-ce, cependant,
1. La. valeur de la science, p. 9. 2o0 ; La science et l'hypothèse, p. 141, 24o, etc.
IDÉES .NOUVELLES DE l' ESTHÉTIQUE 47
une loi définitive? Non pas, mais une loi provisoire, qui doit se modifier et se compléter sans cesse pour se
mettre d'accord avec l'expérience L'histoire de la
science rappelle au physicien que les plus séduisants systèmes ne sont que des représentations provisoires et non des explications définitives1.
Au temps d'Auguste Comte, de Littré, de Taine, de Renan, de Berthelot, savants et philosophes avaient une foi entière en la science tant mathématique que positive. Et foi est bien le mot propre; car cette nouvelle religion faisait revivre la ferveur, l'enthousiasme, voire l'intolérance et l'exclusivisme des siècles de foi. Elle n'admettait point qu'on suivît, dans la recherche de la vérité, une autre méthode que sa méthode géométrique et rectiligne, ni qu'il fût possible à un esprit en possession de toute sa santé d'aboutir à d'autres conclusions que les siennes. La science n'était pas une religion seulement, elle remplaçait les religions, elle devenait la religion, seule vraie, complète, définitive, suffisante à tous nos besoins. Le soleil s'est levé : disparaissez, clartés obscures, images incertaines et trompeuses de la vérité !
Comme toutes les idoles, la Science, après avoir été adorée au xixe siècle avec une superstition