La théorie physique, p. 281, 2SS
aveugle qui succédait au culte fanatique aussi du xvine siècle pour la Raison, s'est vue un jour soumise à la vérification de ses pouvoirs et de son autorité.
Le xxe siècle l'élève encore à bon droit au sommet de l'activité humaine; mais il ose la mettre en question, il la juge, il ne la divinise plus. Les temps prédits par Ravaisson, dans son célèbre rapport de 1867, sont arrivés; nous assistons à l'épanouissement du germe que ce métaphysicien voyait poindre et qu'il saluait sous les noms de « réalisme ou positivisme spiritualiste ».
Quel est le sens de ces mots? Ils signifient que la méthode du sage ami de la vérité doit rester toujours l'observation et l'expérience, mais l'observation et l'expérience intégrale, c'est-à-dire celle qui interroge et utilise tous les moyens de connaître mis au service de l'intelligence par la grande nature extérieure et par notre nature humaine. La faveur publique va aujourd'hui aux doctrines qui relèvent, contre le mécanisme de la matière, la primauté et la liberté de l'activité spirituelle.
Le philosophe à la mode est Henri Bergson. Dans l'excès d'admiration qu'il inspire aux profanes plus encore qu'aux initiés, on peut voir la répétition du curieux spectacle que nous donnèrent, il y a cinquante ans, les maîtres intellectuels de l'époque et leurs disciples enthousiastes : je veux dire l'influence réciproque d'un penseur de génie sur ses
contemporains et de ceux-ci, à leur tour, sur lui1. M. Bergson n'était pas, dès son premier dessein, le saint Jean-Baptiste du nouvel évangile que des disciples trop pressés ont cru lire dans son texte ; ceux-ci l'ont passionnément interprété dans le sens du néo-spiritualisme qui revenait à l'ordre du jour, et cette glose n'a point déplu à l'éloquent apôtre, philosophe sensible au doux bruit des louanges. Alors, sans altérer le fond de sa doctrine, il s'est soigneusement appliqué à mettre ses écrits de plus en plus d'accord avec les tendances du siècle.
Dans une lettre qu'on a publiée, après avoir dégagé de son Essai sur les données immédiates de la conscience « le fait de la liberté », qui s'y trouve effectivement; de Matière et mémoire. « la réalité de l'esprit », qu'on peut aussi y toucher du doigt, il ajoute (ce qui est beaucoup plus douteux) que Y Evolution créatrice présente « la création comme un fait », et il conclut : « De tout cela se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, et dont l'effort de création se continue, du côté de la vie, par l'évolution des espèces et par la constitution des personnalités humaines2. »
1. Voyez, sur ce phénomène en partie double, Paulhan, Le nouveau mysticisme, p. 9, et ma deuxième série d'essais sur les Réputations littéraires, p. 81 à 89.
2. Lettre au P. de Touquédec, publiée d'abord dans les Etudes du 20 février 1912, puis dans les Annales de philosophie
Voilà ce que M. Bergson a finalement découvert dans ses propres écrits, et si cette dernière affirmation ne va pas tout à fait jusqu'à les contredire, il est visible qu'elle les dépasse fort; il paraît trop probable qu'en s'ex primant de la sorte le maître de l'heure a inconsciemment cédé au désir de récompenser et d'encourager les artisans de sa gloire.
La philosophie bergsonienne a élargi et assoupli l'idée de la science en y introduisant des instruments de vérité assez nouveaux, — l'intuition, l'instinct, la synthèse immédiate, — qu'on aurait plutôt écartés autrefois comme des outils d'erreur. Elle ne regarde plus comme bonne uniquement et par excellence, comme applicable à toute chose et en tout lieu, la vieille méthode aristotélique et cartésienne du discoui'S qui analyse tout et fait la lumière pas à pas. Le besoin d'ordre et de clarté, dominant dans les esprits géométriques, paraît à son ardeur impatiente le signe d'une certaine étroitesse intellectuelle et de l'impuissance du cerveau à embrasser des ensembles. Elle est poésie essentiellement, cette philosophie primesautière ; volontiers elle prendrait pour sa devise l'épigraphe que M. Henri Dussauze a donnée à son traité d'esthétique : « La poésie, plus large et non moins vraie que la philosophie » Elle aime la pénombre et
chrétienne de mars, et enfin dans le volume de M. Le Roy, Une philosophie nouvelle : Henri Bergson, p. 202.
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n'est point ennemie du mysticisme religieux. Elle vit en commerce familier avec l'art ; le langage poétique lui est naturel, et le professeur Bergson, son grand prophète, est conséquent avec ses principes en voyant dans le style métaphorique, pourvu qu'il soit une création originale, l'idiome éminemment propre à traduire la pensée d'un vrai philosophe. Et désormais quelle raison la critique littéraire aurait-elle de craindre et de fuir la science, depuis que la science, délivrée de sa roideur et de sa hauteur, humanisée, ouverte, aimable, souriante, fait à toutes les formes de la vie, à tous les aspects du beau, à tous les visages de la vérité, à la poésie, à l'histoire, au langage, aux faits, aux sentiments, aux idées, un accueil si hospitalier?
Voilà donc le dernier mot de la science : il n'est pas certain que la terre tourne ; il est seulement « plus commode de supposer qu'elle tourne » . Car à cette hypothèse, depuis deux siècles et demi, tous les savants conforment leurs calculs et leurs raisonnements, tous les gens du inonde, ignorants ou instruits, leurs entretiens frivoles ou sérieux. S'il plaisait à un original de donner une autre explication des phénomènes que la rotation de la terre paraît expliquer, il aurait de la peine à la faire admettre; mais le jour où elle serait généralement acceptée,, elle deviendrait vraie.
« C'est une illusion, disait-on naguère dans une séance de la Société française de philosophie1, de croire que du temps d'Archélaos ou de Pythagore déjà, comme au temps de Copernic, la rotation de la terre autour du soleil était plus vraie que le système de Ptolémée. Si nous le croyons, c'est que nous projetons dans le passé nos connaissances actuelles et séparons, par une abstraction toute verbale, une idée de l'état d'esprit où elle prit naissance et qui seul lui donnait un sens déterminé. Du temps de Pythagore, le mouvement de la terre n'avait qu'une prétention à la vérité [daim) ; il n'était pas une vérité au sens d'opinion justifiée {validity), et le système de Ptolémée, en tant que plus conforme aux observations alors connues ou au système d'idées dominant, était plus près alors d'être justifié, plus près d'être pensé et d'agir comme vérité. »
Nous n'avons pas d'autre garantie , selon H . Poincaré, de la réalité objective des lois de la nature que le consentement des hommes ; et ce consentement est relatif, il n'a point l'éternité, il n'a point l'universalité des choses absolues.
Quelle que soit, dans Tordre scientifique, la vérité de ce paradoxe si saisissant en tout cas, si riche en conséquences pour tout esprit capable de pensée et
1. Voyez Revue de Métaphysique et de Morale, janvier et mai 1908.
de réflexion, il faut l'accepter sans réserve dans Tordre esthétique et littéraire, où il a les suites les plus considérables.
Ici tout est convenu, tout est subjectif, tout est relatif; l'opinion du monde fait seule le prix des choses; il n'y a point d'autre garantie du beau et du vrai que le suffrage universel. Cet idéalisme radical n'est pas contraire à une notion raisonnable de la science; il ne contrarie que la prétention d'attribuer aux jugements esthétiques une valeur absolue et une autorité objective.
Par des raisons assez convaincantes, M. Lalo soutient, contre l'esthéticien allemand Fechner, qu'il n'est point vrai qu'un objet soit à la mode parce qu'il est agréable, et beaucoup plus vrai, au contraire, de dire qu'il est agréable parce qu'il est à la mode. Allons plus loin. Admirons-nous une chose parce qu'elle est belle, ou nous paraît-elle belle parce qu'on l'admire? La Bruyère a pertinemment répondu : « Nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable. » Mais il n'a pas tiré de cette remarque féconde les conséquences qu'elle contient. Elle fournit à la critique littéraire la vérité purement contingente, sans doute, mais positive et solide, sur laquelle seule elle peut fonder l'espoir de se constituer en science. Croire que nous admirons une chose parce quelle est belle, ce serait implicitement affirmer la préexistence d'un type normal du beau, extérieur et supérieur
au jugement des hommes, c'est-à-dire réintégrer dans la critique la chimère de l'absolu et rouvrir la porte à tout le verbalisme des poétiques et des rhétoriques surannées.
Cependant la déroute définitive du fantôme de l'absolu ne livre pas la critique à l'arbitraire et à la fantaisie du jugement individuel lâché en liberté dans l'erreur. Les idées platoniciennes ont disparu; « la notion d'une essence immuable du beau, d'un archétype immobile et suprasensible, préexistant à toute réalisation concrète de la beauté », s'est évanouie ; mais les lois, qui ne sont que le rapport nécessaire des faits, les lois demeurent avec l'autorité qu'elles empruntent non plus à de vagues abstractions, mais aux réalités historiques. L'acquisition vraiment neuve de la science esthétique nouvelle, c'est d'avoir installé le relatif dans la notion du beau, non point pour remplacer par l'histoire seule la critique dépossédée, — à la suite de l'école qui se réclame de Taine un peu abusivement, — mais pour éclairer de toutes les lumières de l'histoire la critique restée maîtresse en son propre domaine.
Comment les jugements de la critique littéraire, sans dégénérer en simples constatations des faits, sans perdre leur caractère essentiel d'être des jugements, reçoivent-ils de l'histoire le degré
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relatif de certitude qui appartient à la science ? Un exemple va le faire comprendre.
Les poètes primitifs — Homère, pour nommer le plus grand — ont une façon d'écrire qui leur est naturelle et qui étonne notre goût, soit pour le choquer, soit pour le charmer par l'agréable surprise d'un contraste. Du temps où l'on croyait à un bon goût normatif qui n'a jamais pu justifier ses droits, d'honnêtes gens avaient honte de voir Homère appeler par leurs noms le cochon ou l'âne, et s'ils étaient du parti des anciens, ils disaient, pour excuser l'auteur, que ces mots étaient « nobles en grec ». Ensuite on s'est mis à raffoler, au contraire, de la naïveté et de la barbarie et on les a tellement admirées qu'on a voulu les imiter. Mais on n'a pas compris d'abord que ces choses ne sont point belles en soi: elles sont belles à leur place, comme un hippopotame est beau glissant entre les roseaux sur le Nil, comme on pourrait admirer des singes jouant en liberté dans une forêt équatoriale. La simplicité d'un style descriptif qui se contente de dire que les vaisseaux des combattants étaient « creux », ou que les Achéens avaient « de belles cnémides », ravit le lecteur de Y Iliade; elle serait une grande pauvreté dans un roman moderne.
Un étrange accident de l'histoire littéraire vint un jour révéler aux gens de lettres abasourdis à quel point la beauté poétique est chose relative : c'est l'aventure du faux Ossian.
Le monde avait porté aux nues de très bonne foi les poèmes si originaux, semblait-il, si beaux à leur manière dans leur crépusculaire pénombre, du barde qu'on prenait pour l'Homère de l'Ecosse. Quand il fut prouvé qu'il n'était qu'un mystificateur, on fut extrêmement déconcerté; on ne voulut plus croire à des règles capables de diriger le jugement critique, et l'on tomba dans un scepticisme absolu. On disait, non sans apparence de vérité : a Si nous admirions Ossian hier, c'est sans doute qu'il est admirable; parce qu'aujourd'hui Ton découvre que son nom est Mac-Pherson, est-ce une raison pour que nous ne l'admirions plus? »
Oui, c'était une raison; mais il a fallu du temps pour le comprendre. Anatole France ne voit encore, dans cette humiliante bévue de la critique, qu'un thème à railleries sur la vanité des jugements humains en général, des jugements esthétiques en l'espèce. Renan, plus grave, avoue que « la difficulté l'arrêta longtemps » ; ce qui l'a enfin tiré de peine, ce fut de découvrir que « la beauté n'est pas intrinsèque ». Il nous a clairement fait voir, dans son profond ouvrage L'avenir de la science, comment la chute soudaine qui précipita Ossian, des sommets poétiques où il trônait avec Homère, dans un néant littéraire complet, est une chose parfaitement raisonnable et juste; on cesse de s'en amuser, on la prend au sérieux dès qu'on a
bien compris que le beau n'est pas une qualité purement intérieure à l'œuvre qu'on admire et capable par conséquent de subsister dans l'isolement de cette œuvre considérée en soi, mais que le beau dépend beaucoup des circonstances. Pour qu'Ossian soit beau, il faut qu'il soit authentique, c'est-à-dire spontané, c'est-à-dire primitif : cette condition première fait partie intégrante et indispensable d'une beauté qui n'est point une chose absolue, mais un rapport, et « la vraie admiration est historique ». Loin d'être une singularité absurde, la cruelle leçon donnée au monde lettré par l'aventure des faux poèmes celtiques est donc très significative et très instructive. — « Les poèmes d'Ossian, écrit judicieusement M. Lalo, étaient et devaient paraître beaux tant qu'on les supposait authentiques, c'est-à-dire revêtus de l'estampille sociale que donne l'autorité de l'histoire et une longue approbation collective. »
La faillibilité de la critique littéraire l'a fort discréditée. Il lui devenait bien difficile, après tant et de si graves erreurs, de soutenir sa prétention d'être une science... à moins d'inaugurer de la science une idée toute nouvelle.
Je n'ai jamais cru que les jugements, même consacrés par les siècles, trouvent dans cette consécration une garantie de leur vérité objec-
tive, ou plutôt je suis très fermement persuadé, — contre la niaiserie orthodoxe d'une postérité infaillible, — qu'il y en a beaucoup d'injustes et de faux; mais le consentement général des hommes confère à Terreur une vérité relative, qu'il est permis de trouver plus probable que les rectifications hasardeuses du sens individuel et qui est, en tout cas, « plus commode », j'entends d'un usage plus pratique, plus facile et plus sûr.
L'anarchie du sens propre est pleine de périls : le suffrage universel est de tout repos ; si son autorité nous trompe, qu'importe à notre sécurité? n'est-ce pas une chose entièrement rassurante d'errer en nombreuse compagnie? Mais si c'est moi, chétif, qui ose seul avoir raison contre tous, il m'est impossible d'en fournir une preuve convaincante. Contre l'unanimité, contre la majorité, je ne puis faire valoir que mon impression, je dirai, si on le préfère, ma conviction personnelle. La science tire un parti utile des jugements convenus, lors même qu'ils sont les plus faux du monde ; elle n'a rien à faire de mon sentiment particulier.
J.-J. "YYeiss estimait que le duc de Rohan, orateur, homme d'Etat et capitaine français, qui vécut de 1579 à 1638, est « le plus grand capitaine, le plus grand politique et le plus grand orateur de la France ». C'est possible. J'ai
moi-même écrit un gros livre1 pour établir qu'Adolphe Monod fut le plus éloquent de tous les prédicateurs français, Bossue t seul excepté. On n'a sérieusement examiné ni le jugement de Weiss ni le mien ; on a haussé les épaules et nous en avons été pour nos frais.
La fin de non-recevoir opposée à ces paradoxes de la critique s'explique par des raisons diverses que je crois avoir assez complètement analysées dans ma seconde série d'études sur les Réputations littéraires ; mais la principale raison consiste dans ce fait que la vitalité des chefs-d'œuvre d'un orateur tel qu'Adolphe Monod ri est pas constituée essentiellement par leur valeur intrinsèque.
Certes il n'y a rien de plus émouvant ni de plus sublime que l'apostrophe à la femme tombée, dans le deuxième discours de Monod sur la femme ; rien de plus original et de plus profond que le sermon sur le meurtre ; rien d'une plus grave beauté que le pur chef-d'œuvre intitulé Danse et martyre ; rien de plus pathétique et de plus terrible que le sermon sur la « Misère du chrétien inconverti », dont Michelet disait : « Ceux qui l'ont entendu en tremblent encore. » Cherchez ce qu'il y a de plus admirable dans Bourdaloue, dans Massillon, dans Saurin : l'éclatante supériorité de
1. La. grande prédication chrétienne en France. Bossuet, Adolphe Monod, 1897.
pareilles pages sur les plus célèbres spécimens de ces prédicateurs classiques frappera tous les veux avec une triste et comique évidence. Cependant il est devenu à jamais impossible que l'injustice des hommes soit ici réparée : pourquoi? parce que les plus beaux chefs-d'œuvre réduits à euxmêmes ne suffisent point; parce qu'Adolphe Monod n'a pas eu la chance d'entrer un jour dans l'histoire, au moins par une anecdote mémorable; parce que — il faut bien l'avouer — il n'a pas eu d'influence et d'action sur la marche de son siècle, et que, dès lors, si grand orateur qu'il fût, il n'est pas un grand homme.
La superstition de la chose imprimée ou manuscrite, si commune a toute la gent littéraire, est invétérée; même ceux que leurs études, l'expérience et la réflexion devraient avoir éclairés sur les conditions de la vie sont assez naïfs pour continuer de croire à la valeur suffisante d'un bon livre, pour cette raison seulement qu'il existe sui' le papier. Us disent qu'il possède la vie en puissance, sinon encore en acte; que, puisqu'il est bon, il peut tranquillement attendre la « justice infaillible de la postérité », et ils se reposent sur
cette belle assurance Ah! mon pauvre homme,
si tu n'as à compter, pour que ton œuvre vive ou ressuscite, que sur la valeur qu'elle possède en soi, tu attendras longtemps —
IDÉES NOUVELLES DE l'eSTHÉTLQUE 61
Ce n'est point la réelle précellence des œuvres les plus vantées qui les maintient au premier rang', c'est une convention, c'est un préjugé; mais cette convention est toute-puissante, ce préjugé est invincible.
L'accord des esprits sur ce qui peut d'ailleurs n'être qu'un mensonge constitue toute la quantité de certitude nécessaire à la critique d'art ou de littérature pour s'organiser en science. Comment le sentiment général, qui est en physique la seule vérité, ne le serait-il pas aussi dans l'ordre esthétique, et à bien plus forte raison? Quand la réalité objective des lois de la nature n'a pas d'autre garantie que le consentement des hommes, qui osera encore parler en art de beautés essentielles ?
En l'absence de toute rôgle extérieure et normative du beau, le monde des lettres serait livré à l'anarchie, si l'utilité primordiale d'une éducation littéraire de la jeunesse n'avait pas exigé de bonne heure l'institution d'une discipline ou d'une police. C'est pour répondre à un besoin élémentaire de pédagogie et d'ordre social qu'a été établi le culte des classiques. Prenons ce mot en son sens le plus enfantin : il faut entendre livres de classe. Un certain bon goût assez arbitraire, fort peu «. scientifique », a fait choix d'une galerie de modèles d'abord parmi les anciens, puis parmi ceux
des modernes qui, en imitant librement ces maîtres, ont su le mieux conserver à la fois leur tradition et l'élargir. On a généralement donné la préférence à des auteurs exemplaires, mais moyens, recommandables par des perfections plutôt négatives, sans graves défauts comme sans rares qualités, aux Bourdaloue, aux Massillon, à d'autres excellents auteurs qu'il faut grandement estimer et honorer; mais qui n'ont rien de transcendant ni d'extraordinaire. Et l'on a gardé fidèlement leur culte, parce que ce culte est très utile, parce qu'il est infiniment « plus commode » de le continuer que de risquer des changements téméraires, de renverser les anciens autels et d'introniser de nouveaux dieux.
Allez donc bouleverser des études consacrées par un long usage, des méthodes qui ont rendu tant de services, et les habitudes de plusieurs siècles! Ce n'est pas le libre examen qui les conserve et les perpétue, c'est la tradition, c'est l'autorité, c'est la routine dans ce qu'elle a de plus servile et de plus aveugle, et voilà pourquoi elles sont si durables. « Les œuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine », a dit Anatole France, qui cette fois a parlé très juste et très bien. L'examen qui se croit libre aboutit, d'ailleurs, aux mêmes conclusions que la routine dans les esprits moutonniers de naissance ou d'éducation. Combien d'hommes feignent de
chercher ce qu'ils ont trouvé d'avance, et surtout ce qu'ils ont reçu et accepté tout fait!
Boileau déclare, dans sa septième Réflexion critique sur Longin : « L'antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite ; mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirer. » Taine, mieux averti, se borne à dire, dans sa Philosophie de lart, que, « lorsque des juges échelonnés sur toute la ligne des siècles s'accordent en un même arrêt, il est probable que la sentence est vraie »; mais, depuis que nous avons abandonné nos prétentions à la certitude, même dans les sciences physiques et mathématiques, ne pouvons-nous pas nous contenter de cette « probabilité » en matière de goût?
Toutes les fois que l'on tente de donner à la critique littéraire les allures d'une méthode scientifique, on ne peut guère, si l'on est de bonne foi, échapper aux doutes, aux hésitations, aux à peu près, aux réserves et aux repentirs qui sont le prix dont la sincérité se paie ; et les idées neuves qu'on introduit dans la théorie de la science sont justes peut-être, mais elles sont si contraires à sa définition ancienne que la critique en est toute déroutée, qu'elle retourne bientôt à ses vieux errements et qu'on ne peut plus distinguer son travail nouveau de ses exercices accoutumés. Tant
il est vrai que l'art, les artistes, les critiques et les esthéticiens ont une instinctive répugnance à rien sacrifier de leur domaine propre, à rien céder d'une liberté qu'ils regardent comme compromise non seulement par les empiétements de la science, mais par ses abandons les plus généreux !
L'Allemand Fechner est l'auteur d'une Introduction à l'Esthétique, où il expose la méthode d'une esthétique scientifique dite « expérimentale ».
M. Lalo, qui a fait de ce singulier ouvrage le sujet de sa thèse latine1, en parle sans trop de défaveur ; mais sa consciencieuse analyse n'a réussi à m'y faire voir que des bizarreries plutôt que des idées vraiment originales dans le bon sens du mot. Que penser d'un esthéticien qui, au dix-neuvième siècle, définissait encore la beauté par l'agrément? ou qui croyait utile de prendre les dimensions comparatives des tableaux de genre, des natures mortes, des peintures d'histoire et des paysages dans les vingt-deux principaux musées de l'Europe, puis d'établir les moyennes diverses de ces mesures par de savants calculs logarithmiques?
1. On continue quelquefois à appeler latine, en souvenir du passé, la moins considérable des deux thèses du doctorat es lettres; mais elle n'est plus écrite en latin.
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ou qui a fait cette découverte saugrenue que les femmes du monde préfèrent le blanc pour leur négligé du matin et les couleurs pour leurs toilettes de soirée? ou qui gravement observe que, si nous aimons à dire que la lune, For et le vin sont blancs, dorés ou rouges, plutôt que de les appeler jaunes, c'est parce que le jaune terne, — « celui de la paille, du sable inculte et des canaris », — étant plus répandu dans la nature que le jaune brillant, on a enveloppé la couleur jaune tout entière dans le dédain que le jaune terne mérite seul? Voilà-til pas des remarques bien intéressantes !
Un excellent littérateur français, un professeur éminent de la Sorbonne, M. Ernest Lichtenberger, s'est lui-même laissé séduire par la noble ambition de fonder une critique vraiment scientifique et il en a inventé une qu'il appelle « impersonnelle », qu'on pourrait aussi bien nommer objective ou encore, comme Fechner, expérimentale. Il en a fait l'application au Faust de Goethe, après avoir passé sa vie à étudier le chef-d'œuvre et nous avoir donné les plus admirables travaux personnels que le clair génie de la France filtrant la profonde pensée de l'Allemagne ait produits sur ce grand sujet.
La méthode consiste à rassembler et à résumer toutes les opinions exprimées sur une œuvre d'art par le plus grand nombre possible d'êtres humains et a se faire ainsi le « rapporteur de l'humanité ».
Dans une page interminablement longue à dessein, l'auteur énumère les sexes, les âges, les nationalités, les religions, les partis politiques, les classes, les professions, les tempéraments, les cultures, « toutes les tendances essentielles de l'esprit humain », qui devraient être représentées dans un rapport de ce genre, et encore ne prétend-il donner qu'un faible aperçu des données innombrables dont il serait à souhaiter que le statisticien pût faire la synthèse.
J'ai perdu le droit de dire que le principe de cette méthode est faux, depuis que nous avons reconnu que la vérité en critique littéraire est une convention et que l'accord des esprits, c'est-à-dire le suffrage universel ou général, la fonde. Mais, que l'idée soit juste ou fausse, l'exécution en est... tranchons le mot, si ennuyeuse, que, plutôt que de me condamner à cette fastidieuse besogne, j'aimerais mieux me convertir à la vieille orthodoxie classique et retourner à l'antique erreur du beau absolu contemplé immédiatement en soi!
Dans ses deux ouvrages, Science et méthode, La. science et V hypothèse, Henri Poincaré insiste sur la nécessité de faire des choix et de généraliser :
L'expérience est la source unique de la vérité, cela n'est pas contestable.... Mais il ne suffit pas d'observer, il faut se servir de ses observations, et pour cela il faut généraliser.... Les faits nus ne sauraient nous suffire.... Ils vont plus vite que nous, et nous ne saurions les rattraper; pendant que le savant découvre un fait, il s'en
produit des milliards de milliards dans un millimètre cube de son corps.... Mais les savants croient qu'il y a une hiérarchie des faits et qu'on peut faire entre eux un choix judicieux; ils ont raison puisque, sans cela, il n'y aurait pas de science et que la science existe.
Les faits, en critique littéraire scientifique telle que la conçoit M. Lichtenberger, ce sont les jugements portés sur une œuvre, par exemple, sur le poème de Faust. Quelques-uns sont intéressants, beaucoup plus sont insignifiants ; on est forcé d'y faire des choix et d'y introduire une hiérarchie. Compter les suffrages ne suffît pas, et cette statistique est d'ailleurs (je le répète, et que mon cher collègue me pardonne d'insister) le travail le plus ingrat auquel puisse s'astreindre une intelligence que Dieu n'a point créée pour compter les sottises du monde. C'est pourquoi il faut peser les jugements, en commençant par éliminer toutes les nonvaleurs ; elles sont innombrables comme ces grains de « sable inculte » que Feclmer tout à l'heure prenait pour exemple. Songez-y un instant : dans la critique courante de la conversation, de l'enseignement, des livres et des revues, combien rencontret-on de jugements vraiment originaux et sincères? Ils ne sont presque tous que des échos se répétant les uns les autres.
Notre auteur n'en disconvient pas. Les jugements récoltés par le critique « impersonnel » doivent donc, déclare-t-il, être choisis et être
typiques. Us sont typiques dans trois cas principaux :
D'abord, quand ils représentent la façon de penser d'une grande quantité d'hommes et de femmes. — (Un millier d'imbéciles disant tous la même chose, évidemment c'est une force et c'est un document humain.)
Deuxièmement, quand ils sont rendus par un ou plusieurs « spécialistes » ; ici, dans l'espèce, parles critiques qui ont médité sur la poésie, qui connaissent l'Allemagne, l'époque de Goethe, le poète et son ouvrage. Mais cela, c'est le train ordinaire de la critique, c'est ce que nous faisons tous; quand nous étudions un sujet avec quelque soin, ne nous informons-nous pas toujours de ce que les personnes les plus compétentes en ont dit?
Enfin, un jugement sera déclaré « typique » s'il est rendu par un personnage célèbre, quelle que soit d'ailleurs sgh incompétence dans la matière dont il s agit. C'est ici la partie la plus neuve sans contredit, mais aussi la plus contestable, de la méthode de M. Lichtenberger. En quoi l'opinion de M. Boucicaut, de M. Krupp, ou même celle de Bismarck et d'Edison, sut Faust, peut-elle être une contribution utile à la synthèse cherchée? Quant aux poètes et aux artistes qui se mêlent de faire de la critique, leur ignorance, leur incapacité, leur injustice est notoire en dehors de leur étroit horizon, et leurs jugements singuliers ne sont représentatifs
que d'eux-mêmes. Les paradoxes où ils se complaisent s écartent trop de l'opinion générale pour constituer autre chose que des curiosités, des monstres. Victor Hugo méprisait Goethe; Tolstoï, qui ne faisait aucun cas de Shakespeare, n'avait probablement pas plus d'estime pour l'auteur de Faust. Donnerez-vous à des jugements pareils de gros coefficients parce qu'ils sont l'aberration du génie ? L'avis d'un homme sensé et instruit a plus de valeur.
Je ne vois donc que les jugements typiques de la deuxième catégorie, ceux des spécialistes, qui comptent et qui pèsent; seulement, leur usage en critique est tout ce qu'il y a de moins neuf. La majorité routinière fait nombre; mais elle n'a que le poids mort de son énorme masse. En résumé, la méthode n'est ni impersonnelle, ni expérimentale, ni objective, ni scientifique, parce qu'elle ne peut pas s'empêcher d'employer les moyens personnels, arbitraires et subjectifs dont la critique littéraire s'est toujours servie.
Je relirai les savoureux ouvrages où mon docte ami Ernest Lichtenberger a mis son savoir, son esprit, sa sensibilité, sa finesse, ses goûts délicats,
son cœur et son âme Mais je consulterai peu
ses « Essais de critique impersonnelle ».
La seule valeur scientifique que la critique litté-
raire puisse acquérir, elle la reçoit, en dernière analyse, des historiens instruits et intelligents qui, sans renoncer à l'exercice de leur droit de juger, savent et comprennent bien ce que leurs jugements sur les œuvres d'art ont de relatif.
Entre toutes les relativités, l'influence du milieu social d'abord, sur l'auteur et son œuvre, revêt une importance qu'il paraît impossible d'exagérer. Pourtant on l'exagère, et plus on verse dans ce sens, ôtant à l'individu ce qu'on donne à la collectivité, plus grande on fait la part de la science et petite celle de la liberté humaine; mais trop souvent la vérité en souffre.
La technique de l'art, suivant une remarque profonde de M. Lalo, est un fait collectif, qui a une histoire, qui est l'objet d'une véritable obligation dans l'âme de l'élite, douée d'une conscience esthétique, comme le vulgaire Test d'une conscience morale. Cette obligation est même sanctionnée, comme les lois morales, mais d'une autre façon : par l'admiration d'un public, par le succès ou l'insuccès, par la gloire, l'oubli ou le ridicule. Voilà autant de faits sociaux, que l'individualisme ignore ou méconnaît
Certainement, quelle que fût son ouverture d'esprit, un Athénien formé par la technique ancienne n'aurait rien vu d'admirable ni dans nos cathédrales gothiques, ni dans nos symphonies richement orchestrées. A l'inverse, notre sens esthétique, si habitué aujourd'hui à toutes les com-
plications qu'il les réclame et demande qu'on renchérisse encore, a une certaine peine à retrou ver } par sympathie rétrospective, le goût définitivement perdu de la simplicité antique et attique.
Voilà des faits collectifs, d'où il paraît légitime de conclure qu'il existe un esprit public orienté d'après des lois générales et toujours plus puissant que tous les esprits individuels. Mais la conclusion serait trop prompte; car on peut citer d'autres faits, d'où il semble résulter, au contraire, que la force du courant social est quelquefois inférieure à celle de certains individus d'une exceptionnelle importance.
Si la personne de Malherbe, par exemple, n'était pas tellement considérable qu'on ne puisse très bien concevoir que la réforme littéraire dont l'honneur lui revient aurait pu se faire au besoin sans lui et par la seule activité de son siècle, il n'en est pas de même de Rousseau. L'initiative évidente de ce grand personnage en conflit avec la société contemporaine est la marque authentique de l'homme de génie, et la tâche délicate de la critique littéraire sera ici de faire voir ce qu'il y a eu de nécessaire et d'attendu dans l'œuvre du premier de ces auteurs, de spontané et de nouveau dans celle du second, si la critique comprend que, pour être « scientifique », elle doit savoir rester dans la vérité relative. Et cela, M. Lalo Ta compris avec beaucoup de clairvoyance et a su le faire avec une rare liberté des-
prit, puisqu'il écrit ces lignes bien remarquables sous la plume d'un critique qui veut être un philosophe de l'histoire et qui a subi, comme nous tous, la grande influence de Taine :
D'abord, un même milieu comporte toujours plusieurs courants simultanés, et de sens souvent contraires, qu'il importe essentiellement de distinguer avant de leur rattacher une œuvre. Aristophane et Euripide, les Pensées de Pascal et les Contes de La Fontaine, qui sont contemporains, sont sans doute les produits de leur milieu; mais assurément de courants très différents dans le même milieu. Ensuite, ces courants peuvent être souvent orientés par V artiste, bien loin qu'ils façonnent toujours eux-mêmes l'artiste, comme le croit Taine; c'est Voltaire et Wagner seuls qui ont groupé les Voltairiens et les Wagnériens ; on ne saurait dire que des groupements préexistants dans le public aient suscité ces grands hommes et leurs œuvres1.
11 y a certains faits dont la répétition est si constante que la critique peut presque en dégager des lois générales à la manière des sciences naturelles.
Telle est. par exemple, la loi de l'accueil froid et hostile que les hommes font, dans le domaine de
\. Rendons à chacun ce qui lui est dû, c'est une page d'Emile Hennequin, auteur d'un essai de Critique scientifique, que M. Lalo résume ici et endosse. Sur cette question obscure, mais extrêmement intéressante, du rapport entre l'orientation générale de l'esprit public et les initiatives individuelles, je me permets de renvoyer encore une fois le lecteur à mes Réputations littéraires, deuxième série, p. 80 à 94.
l'art, à la plupart des nouveautés. Mais je parle de lois et voici déjà des restrictions : « la plupart », « presque » ; presque tout ce qui est nouveau paraît d'abord laid. Il faut s'y habituer. Alors, quand l'habitude est prise, ce qui devient laid, c'est ce qui la contrarie en prétendant soit restaurer une technique abandonnée, soit instaurer déjà une autre nouveauté encore.
La mode est un engouement conventionnel pour des nouveautés qui, après une première surprise désagréable, plaisent follement, et passent.
Rien n'est beau, rien n'est laid; tout devient beau ou laid par le travail du temps : voilà sans doute une des principales lois de la relativité historique. La prétendue immuabilité du beau idéal, tel qu'on le concevait autrefois, est l'instabilité même et un continuel devenir.
La nature demeure le mot d'ordre des écoles successives; en se contredisant, toutes se piquent, l'une après l'autre, de suivre la nature de plus près, et leur illusion est sincère; car, pas plus ici qu'ailleurs, il n'y a de vérité objective; tout n'est que convention, tout n'est que pure idée. « La manière de voir les arbres, disait un peintre à Victor Cherbuliez, change deux ou trois fois au moins par siècle. »
L'habitude a, d'ailleurs, un double effet contraire. Nécessaire pour nous apprivoiser aux beautés nouvelles, elle peut aussi émousser notre sens
du beau et nous faire, par lassitude, souhaiter un changement.
De là les révolutions du goût, qui sont plus logiques et plus nécessaires qu'on ne pense, étant des faits généraux que la science de l'histoire explique et où elle peut découvrir des lois. Mais, dans ces brusques secousses, on n'aperçoit pas du premier coup le lien qui unit le présent au passé: il faut le recul du temps pour le voir. M. Henri Dussauze remarque que : « Les écoles les plus révolutionnaires ne peuvent échapper à la nécessité de s'appuyer sur les acquisitions antérieures; après tout le fracas fait par les romantiques, quand on compare aujourd'hui leurs œuvres à celles des classiques, on voit combien superficielles étaient les différences et combien persistantes les traditions de la poésie française. »
M. Lalo s'est amusé à renvoyer dos à dos les critiques dogmatiques et les critiques impressionnistes, en démontrant aux premiers qu'ils font de la critique personnelle comme les seconds, et aux seconds que ce n'est pas le dogmatisme qui leur fait peur, c'est l'idée fausse qu'ils se sont forgée de la science :
L'impressionnisme a été une réaction moins contre le dogmatisme du goût que contre l'appareil scientifique et érudit du naturalisme moderne. La science est objective : elle est désintéressée dans ses explications. Le dogmatique et l'impressionniste au contraire veulent
essentiellement s'intéresser aux choses qu'ils jugent, se passionner à tout prix. Ils se mettent chacun tout entier dans leurs jugements, et ils ne recherchent rien tant dans la critique que de s'y mettre et de s'y retrouver tout entiers. Seulement pour l'un, le moi est celui du moment, c'est un caprice passager, tout sensible et subjectif, et qui tient à rester tel ; pour l'autre, le moi qui juge est au contraire ce qu'il y a de plus permanent en nous et de plus commun à tous les hommes.
En fait tous nos jugements sont subjectifs et ne peuvent point ne pas l'être; mais la subjectivité tantôt s'étend et tantôt se resserre sur une surface plus ou moins étendue. Le moi étroitement personnel peut avoir un charme séduisant et n'est pas nécessairement « haïssable » ; mais il ne nous apporte rien qui vaille pour organiser scientiiïquement la critique littéraire : s'il s'élargit jusqu'à devenir un moi social ou le moi humain, la base qu'il fournit à la critique prend alors l'ampleur et la solidité que la science réclame pour ses constructions; on peut édifier quelque chose sur le moi qui est l'homme ou la société, ou, pour mieux dire, on n'édifie rien qui dure que sur lui.
L'individu, écrit M. Dussauze, n'est qu'une synthèse passagère des multiples tendances d'une existence sociale permanente; la société est un être réel, synthèse permanente d'individualités passagères.
En dernière analyse, M. Lalo finit par identifier
l'impressionnisme et le dogmatisme doctement rattachés l'un et l'autre à une idée de la science hautement et largement comprise :
Ce qu'il y a de fécond dans les deux syslèmes et ce par quoi ils concordent quand on les comprend bien,
c'est l'idée de relativité L'un la conçoit d'une façon
plus étroite, l'autre d'une façon plus large. L'impressionnisme n'étudie que la relativité des œuvres à un individu, et même, sous sa forme la plus subjective, à notre individu. Le dogmatisme ne supprime nullement cette recherche; au contraire, il lui en ajoute d'autres semblables : il la comprend et la dépasse. Ce n'est plus seulement par rapport à nous, c'est par rapport à un temps ou un milieu donnés, ou même, si possible, par rapport à tous les hommes et à tous les temps, qu'il établit la relativité universelle des valeurs d'art.
Eh bien! M. Lalo est-il content? Je rends les armes, je suis vaincu; j'accepte la thèse naguère combattue par moi, que l'esthétique, que la critique d'art et de littérature est une science ou peut le devenir.
Mais, puisque l'élargissement de l'idée de science est ce qui a rendu ma conversion possible, je demande qu'on élargisse davantage encore cette idée et qu'on l'étende au point d'effacer entièrement les anciennes limites. Je demande qu'en devenant scientifique la critique littéraire n'ait rien à sacrifier de ce qui fit autrefois sa beauté propre ; qu'elle
conserve toute l'élégance, toute la souplesse, toute la liberté qui donnèrent à quelques-uns de ses travaux le caractère d'un jeu supérieur et de même nature que les ouvrages mêmes de Vart.
Mais c'est justement ce que M. Lalo ne veut pas. Il poursuit de ses railleries les critiques et les esthéticiens qui, au lieu d'apporter modestement leur pierre à l'édifice de la science, prétendent être eux-mêmes des artistes et se faire admirer comme tels. C'est ce jeune maître qui a dit que la poésie et l'éloquence ne sont pas mieux à leur place en critique que « dans un traité d'histoire naturelle ou de droit comparé1 ». — Je réponds au docte professeur que l'éloquence et la poésie étant l'objet même des études du critique littéraire, il me semble qu'on peut admettre ici un reflet assez naturel de la chose étudiée sur l'écrivain. Un juriste poète serait sans doute ridicule; mais ne peut-on pas concevoir une histoire naturelle éloquente, et si Buifon a eu tort de confondre quelquefois l'emphase avec la vraie noblesse, a-t-il eu tort de bien écrire? Claude Bernard et Pasteur ont de très belles pages. Pourquoi, sous prétexte de gravité scientifique, interdiriez-vous à la critique littéraire en tant que science les qualités de style qu'un savant peut se permettre avec honneur? Pour moi, non seulement j'honorerai toujours et partout