‹ Dernières vues de politique et de financeChapitre 9 sur 12 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

Second parallèle entre la Monar^

chie tempérée et la République^

une et indivisible. Lequel des

deux Gouvernemens est au--

jourd^hui possible ?

^ANs doute, après avoir mpritré les avantages de la Monarchie tempérée , on seroit d'accord avec son sujet, on seroit en heureuse harmonie avec Timpression qu'on a voulu produire,, si Ton venoit ensuite indiquer le moyen , et la moyen facile d'introduire en France un pareil Gouvernement : mais la nature des choses ne se plie point à nos systèmes ; ce sont nos systèmes^ au con*, traire, qui doivent s'y rapporter.

,Ijc yi i eu plusieurs momens favorables en France, pour rétablissement d'une Monarchie tempérée; mais ils sont passés.

Le plus fayorable, peut-être^ ce fut lorsque la Gour , mécontente et fatiguée de? oppositions des Parlemens , essaya^ sous M. de jBrienne , de soumettre les lois du Prince aune sanction nouvelle.

Le Corps politique doirt on eut alors ridée, et qui finit avec sa première séance, ce corps politique , d'invention si maHieureuse^ eut le nom de Cour plénière. Elle fut composée , en grande partie, de Magistrats amovibles et de Seigneurs courtisans , tous à la nomination du Monarque ou de ses Ministres.

L'opinion publique n'eut pas besoin de toutes ses forces^ pour faire justice d'une institution si bizarre et si 'înal appropriée à tous les souhaits et à tous les besoins ; mais , alors , la Nation étoit si impatiente d'être de quelque chose

dans la législation sur les intérêts puUics^ que la moindre part représentati^^e, dont on Tauroit fait jouir, Feût jetée dans l'ivresse ; et des acclamation^, des bénér dictions sans fin auroient entouré le trône.

C'est bien là le moment où une Monarchie tempérée , conforme à la Constitution politique de ^ F Angleterre dans ses principaux traits, mais combinée^ modifiée presque à la volonté du Prince^ auroit eu le succès le plus général.

Cette disposition s'affoiblit , ou cessa du moins d'être universelle, lorsque laconvocation des Etats-Généraux fut promise. Les différens ordres de TEtae, les divers corps politiques ne songèrent qu'aux prérogatives dont ils étoient encore privés ; et tous se flattèrent , que , dans une si grande assemblée, et au milieu du Mécontentement général , la Cour auroit besoin de l'appui de tout le monde ; et que chacun , selon ses vues

pa'iîculières', Jàmélioreroit sa situation.

Ces premières idées changèrent un peu, lorsque la division s'établit entre les trois ordres; et y successivement, le parti, le moins fort auroit adopté avec plaisir la Monarchie tempérée ; mais , dans ce même moment , l'autre avoit de plus grandes prétentions.

Les nobles du second ordre , sans espoir d'être admis Âe sitôt à la Chambre des Pairs , àe vouloient pas d'une Constitution qui les auroit mêlés avec le reste de la Nation; et le Tiers-Etat, dès le moment où il vit tout ce que son savoir faire , et le mouvement de Topi^ nioii> pourroienflui procurer, ne fïit pliis enclin à former , dans le Corps Législatif, une seconde section.

, Enfin , le Roi , qui , dans les commencemens des Etats-Généraux, auroit pu faire décider la question pai^une volonté fixe , avoit un extrême éloignement pour toute espèce de Gouverne-

( 529 ) ment imité de la Constitution d'Angleterre; et , cependant, sa perte principale eh autorité eût été le sacrifice des lettres de cachet et des arrestations arbitraires , privilège dont cet excellent Prince' avoit fait moins d'usagt qu'aucun de ses prédécesseurs. Et il eût gagné beaucoup en tranquillité^ sll avoit pu substituer à tant de querelles , avec les Parlemehs, une délibération unique avec les Pairs* et avec les Représentans de la Nation; et encore plus , si cette espèce de délibération , continuelle et régulière , âvoit pris la place des assemblées d'Etats-Gé-* néraux , assemblées formidables, dont les droits n'étoient ni bien^ limités, ni' bien définis ; ni sur-tout en accord avec les tems nouveaux.

Le Roi vit tout cela , mais trop tard ; et Ton ne doit point s^en étonner , au milieu d'une scène inouie , oîi des événemens accélérés changeoieift la perspective à toute heure.

Maintenant^ et ii ne faut pas dis»

simuler une vérité importante^ maintenant ^ il est d'autres obstacles qui s'op posent à rétablissement, an France, d'une Monarcbie même la pluis raisonnable et la mieu# combinée.

fit d'abord , comment se passer de grands Seigneurs autour d'un trône héréditaire? c'est ainsi que la continuité de respect envers lé Prince se prépare et se constitue ; et sans cette continuité de respect , conservée par des causes immuables y par des causes étrangères aux qualités du Prince , l'hérédité du pouvoir suprême seroit impossible : car les hasards de la, naissance , les caprices de la nature , m«t*eqt quelquefois une interruption absolue entre les vertus d^un p^e , et le caractère personnel des enfans.

Les Princes de l'Asie ont rarement pour soutien de leur couronne dé grands

Seigneurs héréditaires ; mais , aussi , la continuité de respect dont ils ont besoin est l'œuvre du despotisme. Us cachent leur vie au fond de leur palais : de vastes murs , de silencieuses cours les séparent de leurs, sujets; et, de tems à autre, des'soldats farouches annoncent le Dieu terrible dont ils sont les esclaves. U y a continuité de respect , non par des moyens doux et que l'imagination peut supporter, mais par toute l'épouvante que sème la tyrannie.

Cependant , au milieu d'un despotisme sans bornes , on ^ent qu'on a besoin de présenter à la Nation, d'élever à l'Empire un Prince dont les formes , au moins ^soient imposantes;; et, dans Vdbs* curité du serrail , on se permet de suppléer aux erreurs de la nature, en faisant disparoître^ d'une manière plus ou moins audacieuse , l'héritier présomptif du trône ^ lorsque 3on personnel paroît évidemment en contraste avec le rang suprême.

( 53a ) X^E sdht Ie,s dignités héréditaires, qui, au milieu de notre Europe, peuvent servir d'accompagnement à la Royauté , et qui deviennent sa sauvegarde , sans offenser ûos;mœurs par des actes de violence et par des lois d'esclavage. Ainsi, les grands Seigneurs y sont également nécessaires , et à la Constitution de la Monarchie héréditaire , et à la Constitution de la Monarchie tempérée.

Voyons, maintenant, comment on pourrait remplir aujourd'hui cette pre- Hiièjfë condition élémentaire d'une Monarchie héréditaire et tempérée. Nous examinerons , ensuite > d'autres difficultés non moins importantes,

Là où il n'y a plus de fiefs, et de fiefs éminens possédés par succession, il faut l'opinion , il faut son aide pour former des grands Seigneurs ; et si l'on respecté saris peine^ ee qu'on a long-

( 533 ) tems respecté, c'est toute autre chose quand on est requis de reprendre de»

sentimens dont on n'a plus l'habitude.

Les idées républicaines ne détruiront jamais les supériorités d'édpcation : les Vandales modernes y ont fait de leur mieux , et n'ont pas réussi ; mais ces supériorités qui sont un simple héritage , une distinction politique et conventionnelle, sont soumises à plus de chances ^ exposées à plus de périls ; les hom-, mages qu'elles obtenoient n'étoient pas une dettç évidente de la raison , commeles hommages rendus aux vertus, aux lumières et aux grands exploits. Et qui ne sait combien le culte de l'imagination est inconstapt , combien il est hasardeux de 4'interrompre , et difficile de le recommencer !

Aussi, l'on peut mettre en doute, si l'ancienne autorité royale seroit suffisante, aujourd'hui, pour rétablir les anciens Seigu^ur^ dans tout l'apanage

( 354 ) de respect dont ils jouissoient , tant les esprits sont détournés de toute espèce de fiction.

Que seroit-ce , avec la médiation d*un Roi qui ne seroit pas environné , comme la maison de France, des souvenirs de Fhistoîre? '

Ne dit-on pas, cependant, comme une chose simple^ que le Chef militaire d'une nouvelle dynastie feroit des. Pairs à sa volonté , qu'il y réussiroit en élevant à ce haut rang ses Généraux , ses principaux compagnons d'armes , et que Charlemagne Ta fait, ou l'auroit pu faire ismiS aucune contradiction.

C'étoit là possession des fiefs émînens qui constituoit alors l'existence des Seigneurs. Charlemagne rie dénatura point cet ordre politique; et, pourtant, le successeur des Pépins , qui étendit si loin sa puissance , qui éleva si haut sa grandeur personnelle, auroit pu hasai^der

( 555 ) quelque exception dans le système éta-K bli, sans qu'on pût en tirer aucune induction Éavorablç à Fidëe hypothétique que nous examinons.

Un Roi de France , un Chef de nouvelle dynastie, qui voudroit composer de Généraux de Tarmée une des deux Chambres du Corps législatif, feroit toute autre chose qu'une Monarchie tempe* rée , toute autre chose même qu'uhe Monarchie héréditaire.

On n'auroit pas , en effet , une Monarchie tempérée, si les Généraux formoient une des deux Chambres du Corps Législatif; car , nommés par le Chef de l'Etat, pour exercer uniquement pendant leur vie des fonctions politiques , ils n'auroient pas l'autorité imposante , que donne en Angleterre là qualité de Pair?

héi^éditaires ; ils seroient une autorité sous le Prince, plutôt qu'une autorité en équilibre avec la sienne, et destinée à la contenir dans les «limites constitua tionnelles.

Le Monarque auroit de plus une trop grande prérogative , si les places , à SB. nomination 4^ns la première section du Corps Législatif, rentroient toutes à sa disposition , à la mort des titulaires.

Ënfm , les Généraux de l'armée , appelés à devenir une partie intégrante du Corps Législatif, y porteroient Fesprit de leur état ; ils croiroient se devoir au Chef qui les auroit menés à la guerre ; et le Gouvernement devenant militaire, le civil prendroît par toyt un rang subalterne. Certes, ce n'est pas ainsi que Ton constitueroit une Monarchie tempérée.

O N n'atteindroit pas mieux à ce but , si le Chef d'une dynastie nouvelle se l>asardoit à créei; Pairs héréditaires ses compagnons d'armes ; car de tels Pairs, dans un tenjs où l'on ne pourroit pas les relever par une investiture de fiefs , et de j)iefs énuoens , comme aux com-

mencemens

( 337 ) mencertïens de la Monarchie Française , de fiefs encore environnés des prérogatives et des idées dont se composoit autrefois Tordre féodal; de tels Pairs n'obtiendroient pas le genre de considération qu'on peut transmettre à ses enfans.

De grands noms historiques restèrent debout après la destruction du régime féodal; et avec ces norns , avec une famille Royale de vieille race, les Monarques Français firent aisément des Pairs respectés par l'opinion.

Enfin , en Angleterre , ainsi que nous Tayons déjà dit , un admirable esprit public honore , dans un Pair d'illustration récente , le rang marqué par la Constitution.

Mais aujourdTiui qu'il n'y a "plus en France de fiefs éminens , qu'il n'y a plus aucun vestige de l'ancien système féodal , aujourd'hui que le respect pour les anciens noms .a été analysé , qu'il a

( 338 ) de plus été interrompu par la révolution:

en France encore , oh Von né pourroit espérer , qu'à Taide du tems , cet esprit public qui assure à tous les Pairs d'Angleterre, indistinctement, le respect dont ils ont besoin pour leurs Fonctions et pour le service de la patrie :

enfin , en France , dans ce vaste pays tel qu'il est aujourd'hui , qui pourra constituer des Pairs , des Pairs héréditaires , et sûrs de transmettre à leurs enfans le caractère de dignité , nécessaire pour étayer la Majesté Royale ? Le Chef de l'Etat donnera des distinctions , des distinctions encore que dès signes extérieurs annonceront; et dans tout ce qui sera libre chacun y payera le tribut d'égards qu'il voudra. Mais les dignités héréditaires exigent une autre Puissance créatrice , exigent un autre soutien; il faut que l'opinion politique se déclare , il faut qu'elle se prononce , il faut qu'elle marque de son empreinte

les hoim^eurs durables ^ les honneurs transmissibles ; et toutes les conditions de sa Législation sont^ à la fois , indé^ pendantes et sévères.

Cest ici qu'on devroit demander; qu'on demandera , peut-êt-re , si de riches propriétaires de terre ne pourroient pas suppléer aux grands Seigneurs , difficiles à faire , et s'il ne pourroient pas de même servir de sauvegarde à l'hérédité du trône?

On voit aisément, sans doute, que s'il en étoit ainsi y l'embarras seroit terminé , le problême seroit résolu ; car de rir ches propriétaires de terire , il y en aura toujours.

Mais la richesse et l'illustration sont deux idées distinctes ; et c'est l'jillustration, selon les idées reçues, l'illustràtipii héréditaire qui peut seule être choisie pour servir de suite et de cortège à la Majesté Royale , à cette Majesté qui

( 340 ) est elle-même le plus singulier résultât de Topinion, la plus grande œuvre de l'imagination.

La fortune d'ailleurs, de telle nature qu'on la suppose , est un avantage mobile; le riche d'aujourd'hui n'est pas le riche de demain, il faudroit donc^ en faisant de la richesse un titre d'honneur , un titre de Pairie , changer continuellement les noms des titulaires ; et cette succession de riches, dont plusieurs le seroient de la veille, et par des moyens qui seroient déjà peut-être un sujet de censure , présenteroit un spectacle ridicule, si jamais on vouk>it enfaire l'accompagnement de la royauté.

' Certes, les Généraux de l'armée , et le petit nombre d'hommes qui auroient acquis un nom par des vertus^ et du génie , auroient meilleure mine que les riches ; mais ce n'est pas avec eux non plus qu'on feroit des Pairs , des Pairs

( 34î ) d'une illustration reconnue , et propres à être en accord , en accord apparent avec la Majesté Royale. Aussi , jamais on ri'oseroit les créer Pairs héréditaires; et sans cette condition , ils ne seroient que les élus du Prince, et non pas un ordre dans TEtat , propre à servir de barrière contre les usurpations mêmes de l'autorité suprême*

RÉstJMONs-NoiTs \ c'est une Pairie héréditaire, une Pairie illustre selon les idées reçues , qui maintient , qui achève la Majesté Royale. Et , comme nous Pavons déjà montré , si la continuité de respect , euvers le rang suprême , dépendoit des qualités du Prince , il n'y auroit , à cette condition , aucune hérédité certaine ; puisque la nature , aveu- , gle en ses distributions , refuse le plus souvent au fils les droits personnels qu'elle avoit accordés au père.

JLes Géijéraux seroient les premiers

à rejeter un Prince qui ne leur paroîtroit pas digne, par lui-même, du com^ mandement souverain. Ils seroient en état , peut- être, de soutenir Tautorité d'un simple soldat porté sur un pavois : mais ils sentiroient qu'ils n'auroient pas dans l'opinion ce rang conventionnel , qui Sert d'accompagnement au trône, et d'accompagnement nécessaire sous un Gouvernement tempéré.

Si donc , ou par une révolution politique , ou par une révolution dans l'opipion , vous aviez perdu les élémens productifs des grands Seigneurs , considérez-vous comme ayant perdu les élémens productifs de la Monarchie héréditaire tempérée , et tournez vos regards , futce avec peine, vers un autre ordre social.

Je ne croîs pas que Bonaparte luimême , avec son talent , avec son génie., avec toute sa puissance, pût venir

( 343 ) à bout d'établir en France aujourd'hui une Monarchie héréditaire tempérée.

C'est une opinion bien importante.

Voici mes motifs : qu'on en juge.

Je fais observer auparavant, que cette opinion est contraire à ce que nous avons tous entendu répéter , après l'élection de Bonaparte. Voilà la France , disoit-on , qui va se reprendre au Gouvernement d'un seul, c'est Un point de gagné pour la Monarchie. Mais que signifient de telles paroles? Rien du tout ; car noui ne voulons pas parler indifféremment de la Monarchie élective ou héréditaire , despotique ou tempérée ; mais uniquement de la Monarchie héréditaire tempérée; et sans doute que le Gouvernement unique d'un Prince de l'Asie , le premier qu'on voudra nommer, est plus distinct de la Monarchie d'Angleterre, que la République Américaine.

J fi reviens à mon assertion et à ses motifs. '

Nous supposerons donc , que Bonaparte , aidé de tous ses moyens , voulût établir en France une Monarchie tempérée : c'est une simple hypothèse. Estce l'ancienne maison régnante , en est-ce une autre, ou sa propre famille, qu'il destineroit à l'accomplissement d'un pareil plan?

Parcourons cependant ces différentes suppositions.

On appelleroit un des Princes Français , les plus prës du trône par leur ^roit de naissance; et l'on seroit ainsi ^ aidé de toute la force que prête un nom imposant , un nom plus illustre qu'aucun autre, et dont l'histoire des siècles atteste la grandeur. Mais si l'un des Princes de cette maison venoit seul régner sur les Français; et s'il étoit appelé, s'il étoit placé au milieu du sys-

( 345 ) tème deTégalité, on répéteroît la faute de TAssemblée constituante, un tel Roi n'auroit aucune durée.

La foule , en l'approchant , lui demanderoit d'être un héros pour prix de son élection, pour prix des hommages publics; et c'est un vœu que la natiure elle-même , da^s toute sa puissance , satisfait rarement.

Il faudroit donc , avec un Prince de la maison de France , comme avec tout autre , un nombre de grands Seigneurs , un nombre de Pairs du Royaume , et pour former sa Cour , et pour l'éclat de* son rang. Il faudroit , encore , ces Pairs , ces grands Seigneurs , pour rendre sa Couronne héréditaire , et pour limiter son pouvoir à la faveur d un ordre constitutionnel sagement combiné.

Mais alors , on ne peut en douter , les deux idées réunies , les deux idées inséparables de Monarque et de grands Seigneurs , exciteroient l'opposition des

( 346. ) Républicains, Topposition des amis de l'égalité , Topposition sur-tout des Généraux qui ont voué tant d'exploits à une seule pensée; et jamais Bonaparte, lorsqu'il Tessayeroit, ne pourroit vain:

cre ces divers obstacles.

Il en auroit un de moins à surmonter , s'il vouloit élever sa maison au rang suprême , et commencer une nouvelle dynastie ; car lui , durant sa vie , n'auroit besoin ni de grands Seigneurs , ni de Patries. Il se présenteroit , comme il le fait , au peuple et à toutes les classes de la Nation , sans craindre d'être vu , d'être jugé de trop près ; et sans Craindre encore qu'auCune distance de respect fut mal observée : mais il ne seroit que le commencement de la dynastie, il faudroit rendre sa couronne transmissible , son rang héréditaire.

Comment y parviendroit-il ? II n'existe pas , nous l'avons dit , comme sous les

Pépins , comme au teras de Charlemagne , des fiefs éminens , dont les pos-^ sesseurs étoient des grands Seigneurs ; et qui , les amis ou les ennemis du Prince , selon leur politique , étoient toujours , par essence , les conservateurs et les soutiens de la Majesté Royale : et à la faveur de cette Constitution mo* ïiarchique , Louis le Débonnaire auroit eu moins de qualités encore > qu'il auroit succédé paisiblement au trône de Charlemagne.

Tout cela manque aujourd'hui , il ne reste pas même de traces de féodalité , et toutes les distinctions de propriété, sont effacées. Il faudroit que Bonaparte , pour rendre son pouvoir héréditaire , créât des Seigneurs et des Pairs; mais il rencontreroit alors les oppositions et les résistances, dont nous avons parlé en rapportant le même système à la mai-^ son de France. Peut-être même trouveroit-on , que , s'il falloit se soumettre

à la reproduction des grands Seigneurs, il vaudroit mieux les tenir de la meilleure/source en ce genre, de la plus ancienne et la plus renommée.

Bonaparte ne pourroit donc pas , en commençant une dynastie , être le fondateur et le chef d'une Monarchie héréditaire. Il pourroit encore moins transmettre à un successeur les qualités éminentes , qui dispensent des règles et des limites constitutionnelles , et qui permettent d'être Prince au ipilieu de Tégalité.

Un conquérant résoudroit de telles questions avec facilité ;. car il viendroit avec dés Seigneurs , avec sa Cour des .

Pairs , il les feroit servir à la splendeur de son trône, il assureroit par eux Téclat de sa couronne , et la continuité du respect envers les siens. Mais les simples Chefs d'une révolution civile ne réussiront pas à perpétuer leur pouvoir à la faveur des mêmes opinions et des

( 349 ) mêmes principes, qa^ils oijt eu besoin de faire haïr pour assurer leur autorité.

Enfin , il est un moyen étranger aux idées républicaines , étranger aux principes de la Monarchie tempérée »

et dont on peut se servir pour fonder et pour soutenir un Gouvernement héréditaire; c'est le même qui introduisit^ qui perpétua Tempire dans les grandes familles de Rbme.^ les Jules , les Claudiens , les Flaviens , et qui servit ensuite à renverser leur autorité; h force militaire , les Prétoriens , les armées de rOrient et de FOccident. Dieu garde la France d'une semblable destinée !

Je n'en doute point , Bonaparte rejetteroit une idée de ce genre, si elle lui étoit présentée. Il est permis de saisir un grand pouvoir dans le tumulte des rivalités et des ambitions. On est loué même pour l'avoir fait , quand on emploie ce pouvoir au bien de l'Etat :

On ne sait trop aussi ce que signifient ces discours vulgaires , où Ton présente , comme un gage de repos durable et parfait , un nouveau pouvoir à déléguer au Consul , et qui Tautoriseroit à se nommer un successeur.

Toutes les objections que nous avons faites contre une nouvelle dynastie sans fiefs éminens, szns. Pairs héréditaires, sans hommes en harmonie avec ces droits et ces dignités , toutes nos objections s'applîqueroient avec plus de force à la simple nomination d'un successeur au pouvoir suprême , et déterminée par Tadoption ou la volonté <lu Chef de FEtat ; d'un successeur dont le titre ne seroit un jour étayé que par des souvenirs , et quelque tems , peutêtre, par les firagiles sentimens delà recohnoissance.

Le grand Louis XIV, après 72 ans de règne, fait une disposition testamentaire indifférente à TEtat , indifférente

tente à llntërêt public ; il en recom-* mande l'observation ^ en invoquant les titres divers que Thistoire.de son tems.

lui avoit déjà, concédés : et une Cour:

de Justice,, un Parlement qui n'aguè-< tes trembloit devant lui , se permet y su croit en droit ^ d'annuller cette disposi4 tion , et .n^heésite point à le faire.

Cromwell meurt , on proclaote son fils Protecteur; et quelques lignes extraites « des annales du temsi suffisenti pour nous apprendre , combien un ehuir.

gément parut facile; " . ;

-. <( Quand le Parlement ifvtasâembléi^ w les amis de Richard Cromwell essayée

V rent de faire reconnoître son Pro- » tectôrat ; mais' . ils s'apperçurent len 91 peu de tems qu'ils n'avaient pas as$6Zt i> de force pour réussir» Fleetwood qui >i avoit épousé la veuve d'Iretoti (fille w d'Olivier Cromwell ) établit vn Coh-v

V seil des Officiers de l'armée;' un yi i> résolut de casser Tautôrité da Richard

( 354 ) > qui n'avcHt.ni génie , ni moyens pour la » soutenir. Il demanda seulement en gra- » ce qu'on répondît des dettes qu'il avolt i> contractées. On le lui promit, et Ton n n'en fit rien ». (Traduction de Bumet), Ne mettez en parallèle les effets de la volonté de Bonaparte avec les e^ fets de la volonté de p«:sonne. — Oui , pendani: sa vie : mais les hommes et leur nature ne changent point ; et la mort ouvre, un abyme entre la piissance de la veille , et la puissance da lendemain. Ce sont-là de lugubres vérités, mais cpà. résistent à toutes les flatteries.

Nous avons montré les obstacles qui s'opposent à rétablissement d'une Monarchie héréditaire et tempérée. On rencontreroit aussi de grandes difficultés, ou plutât beaucoiq) de découragement dans la Nation , si , avant un long tems,. on vouloit ramener en France un

Gouvernement républicain. Et pourroiton s'en étonner, avec tous les souvenirs que la Révolution a laissés ? Les obstacles, cependant , n'appartiendroient pas à la nature d^s choses ; car les éiémens pro^ près à une République ne sont pas évanouis : et je vais faire une remarque singulière. Lorsqu'à l'époque delà Convention , l'autorité suprême étoit toute entière entre les mains de gens passionnés pour l'égalité la plus complète^ et presque la plus cynique , on n'a pu faire une République durable : et aujourd'hui que le Gouvernement a d'autres mœurs, d'autres opinions, où apperçoit comment on parviendroit y avec sa protection, à jeter les fondemens d'une République qui auroit de la considération et de la force , et qui résisteroit à l'épreuve du tems.

Supposons , en effet , que les obstacles semés sur d'autres routes , ou de^ motifs de préférence, décidassent rJp

Za

Oonsul à vouloir en France Pétablisse-iment d'une République ; je crois que Tentreprise ne seroit pas au-dessus de ses moyens ; je crois même qu'elle réussiroit , si , en adoptant le plan que j'ai tracé , Bonaparte étpit à lui seul , en commençant , le Pouvoir Exécutif ; s'il Pétoit aussi long-tems qu'il le croiroit convenable ; et si ^ après avoir établi le ^Gouvernement collectif désigné dans ce même projet , il* conservoit encore l'autorité nécessaire , pour inspecter et sou^ tenir le Gouvernement nouveau dans "*a marche.

* Je voudrois qu'il restât le gardien de la Constitution nouvelle , d'une Constitiition qu'il léguferoit un jour en entier aux générations à venir ; qu'il leur transmettroit. forte , connue , éprouvée , et sans aucune chance probable de comr motions' Il y manqueroit toujours son 'caractère et son génie: mais ce vuide, '4ii^itable urie fois ^ sera bien plus frap-

( 557 ) pànt S0U3 toute autre espèce de Gouvernement. On ne se demanderoit plus , cependant, qu'arrivera-t-il après Bona-^ parte ? On ne souhaiteroit pas indiscrètement qu'à l'avance il indiquât son successeur , et qu'il affoiblît ainsi luimême l'opinion dont il a besoin. Il se^, roit remplacé , non par son pareil , difficile à trouver , non par un seul , mais:

par plusieurs ; et cette nécessité seroit un bel hommage à un grand homme.

Je me replace, encore un moment,aux premiers jours d'unie République qui renaîtroit sous les auspices de Bonaparte. Ne voît-on pas tous les services que ce Gouveroeraent nouveau rece-r vroit de la sagesse et de l'ascendant d'un tel protecteur? Quel autre, comme lui, pourroit introduire et défendre la prérogative modérée , mais nouvelle, assignée dans la G)nstitutiQn à la propriété} et eh commencer ;p en donner

l'habitude? Quel autre , comme lui, pourroit inspirei* , enfin , du courage à la grande masse d'une Nation , appelée à défendre l'ordre contre les entreprises déréglées et les essais criminels d*un petit nombre d'audacieux ? Qui poiK-roit mieux que lui, s'il le vouloit, foire valoir le prix du nom de Républicain, Sous lequel il a fait de si grandes choses? Quel autre encore, mieux qu'un Héros, un Etre grand de lui-même, pourroit montrer aux anciens privilégiés, aux hommes malheureux par des comparaisons , qu'il y a de nobles places dans une République?

Je suis tellement persuadé que le G)nsul , favorisé par tant de moyens , peut à lui seul fixer la destinée de la France, qu'en attendant le résultat inconnu de ses combinaisons , je ne puis m'empêcher de former un vœu , c'est qu'il ne s'engage pas trop fortement dans le système d'une autcnrité unique , uniqi»

< 559 ) soit de parole , soit de fait ; qu*il ne s'y engage pas de manière à ne pouvoir retourner vers un autre système. Cest à la £iveur de certaines qualités tran$cendantes de la part du Chef de l'Etat , que la volonté absolue d'un seul semble une loi parfaite ; mais l'héritage de ces qualités , leur transmiission par cnrdre de famille, ou par droit de naissance, est une i4ée imaginaire. On ne peut doncr considérer aucune autorité unique,' aucune autorité absolue , comme la condition élémentaire d'un Gouvernement, consacré , dans tous les èiges , à la féU^ cité publique.

On jouit, et l'on doit jouir avec repos, des effets d'une Dictature qui laisse de côté, pour un tems, les controverses politiques; et qui donne une apparence d'unifonnité à tous les sentimens contenus par ^ne même arainte , ou alignés extérieurement à la voix d'une autorité puissante. Mais considéreroit-on cette

espèce d'autorité comme la meilleure garantie du bonheur , et Taveugle obéissance de tous comme le dernier terme des voeux d'une Nation?

- La nature des choses n'est pas vaincue ; et après un -Gouvernement que les circonstances ont appelé , on tournera ses regards vers un Gouvernement dé^ sirable pour la durée des tems.. Je n'en ^ doute point, on parlera encore de la ^liberté, nonobstant le discrédit où elle ' est tombée. Et cils auroient fait plus de 'Oîâl qu'ils ne Tespéroient , ces hommes ^dont la mémoire est détestée, si, au nom de leurs crimes, on demandoit le sacrifice de toutes les idées généreuses.

Mais, à tel système d'ordre universel îqu'on rapporte ses réflexions , jamais on îie croira que le court passage sur Ja terre d'un petit nombre d'aventuriers politiques, ait été choisi pour le signal de la condamnation , de l'abolition perpétuelle des sentimens de patriotisme et

de liberté, qui ont animé les beaux siècles de. la Grèce et de Rome» Non, le souffle impur, qui a passé sur le sol béni de la France, n'aura pas détruit à jamais les germes féconds en vérités salutaires, que des mains pures y ont semés.

^ Ce n'est pas la Nation qui a paru dans les ardentes époques de la Réyor lution Française; c'est la foule des hommes sans éducation , et qui ont leurs pa<* ïeils dans tous les pays du monde ; on n'a vu la Nation qu'aux premiers tems de cette Révolution. Bientôt après ses Représentans s'égarèrent, et en mêlant à de nobles idées des principes exagérés, et en ouvrant ainsi de larges voies à toutes les spéculations chimériques :

mais les commencemens sont des com; mencemens; et la foiblesse de l'enfance ne prouve rien à elle seule contre la vi?

gueur de l'âge mûr.

. Jamais la liberté politique , la vérita7 ble au moins, celle qui s'unit à l'ordr»

< 362 ) son conservateur , n'a été donnée à U France par les diverses Constitutions qui ont fixé nos regards : ainsi ce n'est pas la liberté politique qui a troublé rStat : mais en la cherchant , on a £iit Élusse route ; et de. là tant de malheurs, sujet de reproche pour les uns et de regr^ pour tous.

C'est donc avec injustice « qu'en parlant de ïa Nation Française , on la dé* clare incaijsible de jouir de la liberté :

certes , l'offense est grande! car existe-t« il une v^u qui soit étrangère à l'amour éclairé d'un si grand bien ? Mais aujourd'hui , encore , que tant d'idée ,se sont confondues , je ne vois rien dans le ca*ractère de la Nation qui s'oppose à aucun genre de système politique : il n'est que trop bon à tout, ce carnet^; et il le seroit de même à la liberté.

La difficulté n'est pas là. J'en vois une plus grande dans une circonstance à laquelle on ne songe guères, du moins

sous ce rapport;. c'est raggrandissemenf de l'Etat. Triste pensée au milieu dé tant de gloire ! Et pourtant/ il est vrai qu'on pourroit supposer une si grande circonférence de pays, une telle réunion d'hommes soumis au même Gouvernement, que le despotisme connu seroit à peine suffisant ; il le endroit plus rapide encore, plus fin, plus électrique, pour £ûre aller ensemble tant de parties, pour les unir toutes par un mouvement unique.

O combien de contrariétés dans les vœux politiques , selon qu'on s'occupe uniquement du bonheur ou de la force, du repos ou de la renommée ! L'étude de l'intérêt social est une grande étude ; > il vaut mieux ne pas l'entreprendre qi»

de l'abréger sciemment^ en apportant à une seule idée ses méditatÛMis et ^ss travaux.

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