LA VEILLÉE
« Qui frappe, el quelle voix m'appelle?
— Ouvrez : vous n'avez qu'un instant-,
C'est l'huile sainte qu'elle attend ;
Frère Adrien , courez près d'elle :
lîénissez-la ! — Qui donc? — Celle qu'à vos genoux Un repentir fervent a naguère amenée, Et qu'en pleurs sur le marbre on trouva prosternée, Quand dans la nef déserte il ne restait que nous.
Voulez-vous refuser au vœu d'une mourante Le Dieu que sur sa bouche attend son âme errante? Frère , le voulez-vous ? »
Son front l'aurait trahi peut-être ; La bure en couvre la pâleur :
Quand il doit cacher sa douleur , Quel prêtre oublirait qu'il est prêtre ? Il part, mais sur ce lit la doit-il retrouver? Que de lui pardonner pieusement avide, 11 se reproche alors sa sentence homicide ! Il entend dans son âme une voix s'élever Pour le glacer d'effroi , le presser, et lui dire : « Plus vite! elle se meurt 5 toi, qui Pas pu maudire, » Pourras-tu la sauver? »
Oh! qu'à celte heure solennelle Rome est sublime dans la nuit!
Qui ne l'a pas vue à minuit N'a pas vu la ville éternelle.
Que de grandeur ce calme ajoute ii sa beauté ! Dans quel recueillement jusqu'au jour on prolonge L'inexprimable extase où son aspect vous plonge ! Tout est silence, à moins que l'airain agité Pour lui parler du temps ne résonne dans l'ombre, Ou que le vent des nuits ne détache un décombre De son éternité.
Passe, éternité misérable!
Tes siècles sont-ils un instant
De celle qu'Adrien craint tant
Dans sa pitié pour la coupable?
La gloire en vain sur lui plane de toute part : Que lui font ce Forum, ces temples, ces portiques, L'indestructible orgueil de ces arceaux antiques? Piome, pour ton fantôme il n'a point de regard. A chaque battement de son cœur qui palpite, « Plus vite! dit la voix; elle se meurt : plus vile! Ou tu viendras trop tard. »
Il arrive, et sur la fenêtre Son œil ardent s'est arrêté.
îoo LE PRETRE.
0 lugubre immobilité!
C'est celle du sommeil peut-être.
A travers les rideaux que rougit de ses feux Une lampe aux abois dont la clarté décline, Pas une ombre qui passe, ou se lève, ou s'incline, Comme en proie aux terreurs d'un espoir douloureux : Ses yeux sont pour toujours fermés a la lumière, Et, si c'est le sommeil qui presse leur paupière, C'est le dernier pour eux.
A-t-il perdu toute espérance?
Non-, mais l'angoisse de douter,
11 ne peut plus la supporter ;
Sa main frappe; on ouvre , il s'élance ; Il franchit les degrés, et le bruit de ses pas Est le seul que l'écho dans ce tombeau répèle. Le voila sur le seuil , et la chambre est muette « Écoute, dit la voix ; on y gémit tout bas : C'en est fait , Adrien ! elle expira maudite : Ne t'ai-je pas crié que la mort allait vite. Et ne t'attendrait pas? »
Cil V\T l\. 101
II entre, et son espoir se glace :
Hier la vie était ici
Encor dans sa fleur, et voici
Que la froide mort la remplace.
Si grand que soit le crime, il est trop châtié ; Et sur qui! dans ses traits quelle douceur céleste! Quoi! sa vie est éteinte et sa beauté lui reste! Ah! le bras qui frappait laissa l'œuvre à moitié,. Tant il fut prompt sans doute a se retirer d'elle! Tant l'ange des tombeaux, en la voyant si belle, Fut ému de pitié!
« Qu'elle a souffert! dit a voix basse
La vieille assise a son chevet ;
Les tourments dont Dieu l'éprouvait
Devant vous auraient trouvé grâce.
Ce voile si léger, qu'il lui semblait pesant! 11 l'écrasait, mon père-, à s'y noyer de larmes Julia, qu'il brûlait, pourtant trouvait des charmes. J'en voulus délivrer son front agonisant 5 Mais a le retenir sa main s'est obstinée, Et , morte dans l'effort, la pauvre infortunée Est morte en le baisant. »
« Sortez ; je veillerai près d'elle. »
11 dit; on s'éloigne ; il est seul.
Entre sa couche et le linceul,
Sur un siège étendu pour elle.
Triomphe! le linceul va couvrir, Adrien, Son front charmant , ses mains dont la dernière étreinte Pressa ce voile humide où leur trace est empreinte, Ses yeux dont le regard osa chercher le tien, Ses lèvres qui t'ont dit... Mais Dieu prit ta défense : Ses lèvres ni ses yeux d'un amour qui t'offense Ne te diront plus rien.
Quoi, plus rien! sa force succombe.
Et, dans sa douleur abîmé,
Devant ce corps inanimé
Sur ses genoux Adrien tombe.
Vaincu, le prêtre pleure ; il ose enfin pleurer. Vainement ses deux mains où sa tête s'incline Étouffent les sanglots qui brisent sa poitrine ; Son secret s'en échappe, et pour le déclarer A ce muet témoin qui ne peut plus l'entendre, Son cœur, las d'étouffer un sentiment si tendre, Vient de se déchirer.
Cfl \\T IV. 103
« Paix h ton âme! après la vie,
Adieu! douce victime, adieu!
Va chercher sur le sein de Dieu
Cette paix que je t'ai ravie.
Adieu! va dans le ciel refleurir loin de moi, Rose du ciel tombée et qu'un jour a flétrie. C'est ma faute, ma faute! à mon tour je le crie Du plus profond d'un cœur qui parjura sa foi ; La faute qu'à tes pleurs je n'ai point pardonnée , C'est la mienne j et j'étais, quand je t'ai condamnée , Plus coupable que toi.
» Dieu, dans tout un peuple fidèle
Je ne voyais qu'elle a genoux;
Je devais ta parole a tous,
Et je ne parlais que pour elle.
Son sacrilège amour dut s'allumer au mien ; Mes regards, mes accents dans un réseau de flamme Malgré sa résistance enveloppaient son âme ; Et, quand je l'enlaçais de ce brûlant lien, Je te criais : Pitié ! du fond de ma poussière, Et, croyant prononcer ton nom dans ma prière, Je murmurais le sien.
loi LE PRÊTRE.
» 0 jour qui décida ma perte!
0 transports sitôt expiés, Quand son aveu vint a mes pieds Mourir dans sa bouche entrouverte!
0 joie! ô désespoir! ô douloureux combats! Je sentais ma raison de terreur se confondre, Et mon cœur de délice en frissonnant se fondre. Eh bien ! a l'en punir je trouvai des appas; Moi, qui me le reproche, et pleure, et m'en indigne, De pardon, devant toi, je méjugeais indigne, Et n'en accordai pas.
» C'est ma faute! ô mon Dieu, fais grâce
A l'âme qui monte vers toi ;
Punis ma faute, et que sur moi
Tombe l'arrêt qui la menace.
De ta miséricorde ouvre-lui le trésor ; Prends, pour la racheter, mes veilles, mes toitures; Prends mes pleurs, prends le sang qui sort de mes blessures; Prends ce cœur qui voudrait s'unir a son essor : Mes jours, mon avenir, mon éternité même ; Prends tout : vivante, ô Dieu, je l'aimais, et je l'aime ; Morte, je l'aime encor! »
Cil VINT IV. 103
« — Tu m'aimais!... » quel pouvoir magique
Ranime la voix qu'il entend?
Sa victime ressuscitant
Secoue un sommeil léthargique.
L'étonnement de vivre ajoute a ses attraits ; Sa voix manque a l'excès du bonheur qui L'oppresse ; Mais sous ses noirs cheveux son front qui se redresse , Mais ce faible incarnat revenu sur ses traits, Ces yeux ouverts , ces yeux où la joie étincelle , Mais tout, mais son sourire et ses pleurs, tout en elle Dit encor : « Tu m'aimais!... »
Qu'elle est belle, et qu'ils ont de charmes Ses traits émus d'un doux transport, Où luttent la vie et la mort Comme le sourire et les larmes!
Fatale vision ! rêve délicieux !
Ces bras tendus vers lui, ce voile qui palpite, Ces humides regards où sa perle est écrite , C'est l'enfer promettant la volupté des cieux. Fuis, malheureux-, ah! fuis ce spectacle funeste! 11 veut fuir 5 il s'élance, il se retourne et reste... Anges, fermez les yeux!
CHANT CINQUIÈME