‹ Derniers chantsChapitre 12 sur 65 · LE DERNIER JOUR DU CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR DU CARNAVAL

Vingt ans se sont passés : jusqu'au ciel Rome envoie De tout un peuple ému les confuses rumeurs. Regardez ce concours ! Ecoutez ces clameurs ! Jamais soleil plus beau n'éclaira plus de joie. Un jeune homme, lui seul, morne au milieu du bruit, Sous le soleil frissonne et regrette la nuit. Entraîné par le flux de la mer qui le presse , 11 l'entend, sans la voir, rouler ses flots épais

Du forum Flaminic au temple de la Paix , Et reste indifférent a la publique ivresse.

Sur toi, Rome, un grand jour a lui !

As-tu pris Sagonle ou Numance?

Quel grand homme traîne après lui De tes enfants la foule immense?

Après quarante ans de vertus , Est-ce le vieux Cincinnatus Qu'aux dieux le triomphe assimile ?

Vas-tu recevoir l'Africain , Ou du chêne républicain Ceindre le front de Paul-Émile ?

0 cité veuve de tes droits , Est-ce un des successeurs d'Octave Qui de la dépouille des rois Vient couronner la reine esclave?

Aux jeux cours-tu de toute part Pour applaudir un léopard

CHANT V. io9

Que le sang chrétien désaltère?

Vas-tu placer au rang des dieux Quelque monstre humain dont les cicux Ont enfin délivré la terre ?

Infidèle à ton Panthéon , Du Christ épouse catholique, Kome, est-ce Jule, est-ce Lécn, Qui t'attend dans la basilique:' Non, ceinte du rameau pascal, Sous son pardon pontifical Ce n'est pas Jule qui t'appelle ; Non; ton héros, ton dictateur.

Ton pontife triomphateur, Ton seul dieu, c'est Polichinelle!

Polichinelle en souverain Rend ses décrets au Capitolc; Tiome a pour sceptre un tambourin-, Home, la sainte Rome, est folle.

no LE PRETRE.

Tous les âges et tous les rangs,

Sous leurs mille habits différents ,

En char, à pied, masqués, sans masque,

Au vol se hâtent de saisir

L'égalité qui du plaisir

Vient signaler la mort fantasque.

Plus d'opprimés, plus d'oppresseurs!

Plus de distances mensongères!

Toutes les royautés sont sœurs, Comme tous les cultes sont frères. Une hérétique en char doré Ose toucher le gant sacré D'un cardinal a sa fenêtre; L'ambassadeur d'un roi récent Veut bien saluer en passant Le roi déchu qui fut son maître.

Ne cite pas, bruyant Paris,

Ton froid carnaval au front blême,

chant v. m

Qui, frissonnant sous un ciel gris, N'est qu'un frère aîné du carême.

H s'enveloppe jusqu'au cou Dans les fourrures de Moscou ; La fange a souillé son cortège ; Colombine tremble , et je vois Pantalon souffler dans ses doigts Près d'Arlequin couvert de neige.

Adieu ton mardi si vanté.

Venise, adieu ses saturnales, Ses mystères, sa volupté Et ses mascarades navales !

C'est a peine si lu souris, Quand il renaît sur les débris De la puissance foudroyée :

Ton carnaval et ses grelots Se sont engloutis dans les flots Où la liberté s'est noyée.

Mais du Rialto l'âge d'or

Luit sur la cité d'Égérie,

Exil heureux, patrie encor Pour ceux qui n'ont plus de patrie, Salon de fête, qu'un ciel pur Couvre de ce plafond d'azur Qui rayonne sur Parthénope, Grand bal ouvert aux promeneurs.

Dont un peuple fait les honneurs A tous les peuples de l'Europe.

11 faut ta joie au carnaval, Rome, il faut ta magnificence; 11 faut ton soleil sans rival Et ta liberté sans licence ; il faut tous tes rangs confondus, Tes rois dans la foule perdus, Ton égalité fraternelle ; Il faut le contraste charmant De ton délire d'un moment Avec la tristesse éternelle.

Courez, marquise en domino ; Prélats, cachez-vous sous le masque;

Dans les airs, filles d'AIbano, Agitez vos tambours de basque!

Du plaisir gais diletlanti, A la grêle des confetti Que la grêle en silïïant réponde; Vive le jour sans lendemain !

Vive le carnaval romain!

C'est le seul carnaval du monde

Pourtant, sous le balcon du palais Rospoli,

Ce jeune homme, en lambeaux, médite, enseveli

Dans quelque noir projet ou quelque horrible rêve.

Tantôt avec fierté sur la foule il relève

Son front, qu'avant le temps la débauche a pâli;

Tantôt, pour se cacher, ramenant sur sa bouche

Les plis du vieux manteau qu'il froisse dans ses mains ,

11 insulte en riant de son dédain farouche

Au spectacle nouveau qui ravit les Romains.

Contenez encore L'ardeur qui dévore

Ces chevaux rétifs !

La barrière a peine Peut fermer l'arène A leurs bonds captifs.

L'aigrette éclatante Que dans leur attente Ils livrent aux vents Voltige, et sans cesse S'élève ou s'abaisse Sur leurs fronts mouvants

Leur regard s'allume ; Leur poitrail qui fume Se cabre dans l'air.

Leurs pieds qui s'abattenl Du pavé qu'ils battent Font jaillir l'éclair.

Vainement leur guido , D'un bras intrépide.

Veut les enchaîner :

Tombant clans la lutte, Il fait par sa chute Rire et frissonner.

Soudain l'airain tonne; La trompette sonne ; Rome pousse un cri ; C'est l'éclair qui passe :

Dévorez l'espace, Fougueux barberi !

En vrai fils du Tibre, Chacun d'eux est libre Et , sans cavalier, Ces rivaux de gloire Ont de leur victoire L'honneur tout entier.

Leurs muscles se tendent ; Des métaux qui pendent

Aux crins ondoyants Le bruit les étonne , La pointe aiguillonne Leurs jarrets fuyants.

Heurté dans la lice, L'un chancelle et glisse L'autre en furibond Par-dessus l'athlète Qu'a ses pieds il jette A passé d'un bond.

Le vaincu se roule Aux cris de la foule , Et, demi-boiteux, Poursuit sa carrière, Blanc d'une poussière Dont il est honteux.

Autre catastrophe!

Mais, en philosophe,

Ce prudent jouteur S'assied sur la roule , Et veut de la joute Rester spectateur.

Un pari s'engage , Et lord Falkland gage Contre un vieux manoir Sa villa d'Albanc, Avec lord Atlane .

Pour le coureur noir.

Près d'eux, la duchesse, Dont le front se dresse , Pâlit, et ce cœur.

Qu'à sa suite emporte L'ardente cohorte , Est tout au vainqueur.

Son mouchoir s'agite; Sa main blanche excite

L'alezan doré ; Elle tremble, et même Au peintre qu'elle aime Il est préféré.

Le peuple au passage Leur jette l'outrage, Ou par ses bravos Les exalte, et nomme Des vieux noms de Rome Ces nobles rivaux :

« Un effort, Clélie!

» Brutus, l'Italie » Suit tes pas des yeux!

Mais Brutus se lasse ; Et César, qui passe, A pour lui les dieux.

Au but César touche ; Et de bouche eu bouche

CUAlNT V. il!)

Il est répété, Ce nom, qui, du reste, Fut toujours funeste A l'égalité.

Viens, juge suprême, Décorer toi-même Ce front sans rival ; Sénateur unique De la république , Couronne un cheval !

Monte au Capitole , Triomphante idole!

A lui , citoyens , Cette palme verte Autrefois offerte A vos Fabiens !

Mais la foule à grand bruit comme un torrent s'écoule , Et ce jeune Romain , que seul elle a laissé,

Semble ignorer encor que le bruit ait cessé.

Il regarde avec rage ; entre ses doigts il roule

Un écrit que bientôt il cache dans son sein.

Lui, si pâle, d'où vient qu'il pâlit d'épouvante,

Comme s'il eût touché le fer d'un assassin ?

Des plis de son manteau sa main sort frémissante.

Il demeure pourtant ; un immense concours

Revient , au jour tombant, se heurter sur le cours.

D'un premier moccolo la cire est allumée;

Un second brille, un autre et cent autres encor;

La folie à leur vue a repris son essor :

Un cri part, et du soir la fête est proclamée.

Guerre au moccolo !

Courez, sautez pour l'atteindre D'en haut, d'en bas, pour réteindre,

Lancez l'air et l'eau.

A mort, dès qu'il étincelle!

Guerre, guerre universelle,

Mort au moccolo !

La nuit sur Rome a déployé ses voiles; Le jour en sort : mille errantes clartés ,

Courant, roulant, volant de tous côtés.

Peuplent le cours de terrestres étoiles. Marais lombards où, dans les eaux nageant, Le riz balance une moisson d'argent, Tel , sur vos bords par nos exploits célèbres , Vole et se joue et luit l'insecte ailé, Quand ses essaims dont l'air est étoile, Quand ses amours embrasent les ténèbres !

G uerre au moccolo!

Sur lui, dès qu'il étincelle,

Lancez l'air et l'eau.

Guerre, guerre universelle,

Mort au moccolo !

L'astre modeste a pied s'enfuit en vain ; Du haut d'un char cette fière pléiade En vain domine et croit tromper la main Des assaillants qui tentent l'escalade.

Au bruit croissant du rire et des grelots Voyez mourir ces feux à peine éclos !

Dernier avis d'une sagesse austère , Que pour adieu nous laisse la gaîté :

Ainsi grandeur, gloire, talents, beauté, Tout ce qui brille ainsi meurt sur la terre.

Guerre au moccolo !

Sur lui, dès qu'il étincelle,

Lancez l'air et l'eau.

Guerre, guerre universelle ,

Mort au moccolo !

Des combattants le fol honneur s'irrite ; Le cours rayonne : il éblouit les yeux : Mêlée ardente, embrasement joyeux Qui de sa cendre en riant ressuscite ! Le carnaval, ivre de volupté, Y tombe enfin dans des Ilots de clarté , Et ces transports , ces cris , cette fumée , Ces mille feux se croisant dans les airs , Sont du mardi qui meurt brillant d'éclairs , Sont du plaisir l'agonie enflammée.

C1IAJNT V. 123

Descends au tombeau, Brillant mardi, l'airain sonne ; Éteins au signal qu'il donne

Ton dernier flambeau !

Tlus de cris , plus d'étincelles !

Paix et nuit universelles!

Rome est un tombeau.

Le jeune homme s'éloigne, et, si l'on pouvait lire Sur ces beaux traits voilés des ténèbres du soir, On verrait qu'il poursuit d'un regret sans espoir Ces plaisirs dont lui seul dédaigna le délire. A travers les détours de la vaste cité, Toujours morne, il arrive au pied d'un monastère, Et semble, en s'arrêtant près du seuil solitaire, S'indigner de la honte où descend sa fierté. Le marteau sous sa main a retenti dans l'ombre; La porte s'ouvre ; il jette une lettre au gardien , Et, sans courber le front, l'œil irrité, l'air sombre, Se relire en disant : « Pour le frère Adrien ! »

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